{"id":1208,"date":"2024-03-09T13:33:00","date_gmt":"2024-03-09T13:33:00","guid":{"rendered":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/?p=1208"},"modified":"2024-04-09T13:42:28","modified_gmt":"2024-04-09T13:42:28","slug":"les-juifs-du-maroc-de-lhistoire-a-la-memoire-dune-presence-ancienne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/les-juifs-du-maroc-de-lhistoire-a-la-memoire-dune-presence-ancienne\/","title":{"rendered":"LES JUIFS DU MAROC..DE L\u2019HISTOIRE \u00c0 LA M\u00c9MOIRE D\u2019UNE PR\u00c9SENCE ANCIENNE"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Colette ZYTNICKI ; professeur \u00e9m\u00e9rite ; laboratoire FRAMESPA (\u00ab France, Am\u00e9riques, Espagne \u2013 Soci\u00e9t\u00e9s, Pouvoirs, Acteurs \u00bb) ; universit\u00e9 Toulouse-Jean Jaur\u00e8s (France)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019apr\u00e8s une enqu\u00eate men\u00e9e par l\u2019anthropologue Aomar Boum \u00e0 Akka (Boum, 2013), dans le sud du pays, au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, la m\u00e9moire de la pr\u00e9sence juive au Maroc est loin d\u2019\u00eatre univoque. Si les arri\u00e8re-grands-p\u00e8res et les grands-p\u00e8res qui ont connu les Juifs dans leur village n\u2019ont gu\u00e8re d\u2019images n\u00e9gatives \u00e0 leur propos et entretiennent m\u00eame une certaine nostalgie \u00e0 leur \u00e9gard, tel n\u2019est pas le cas des plus jeunes, pour qui cette pr\u00e9sence est \u00e9trang\u00e8re voire inconnue ou qui l\u2019envisagent \u00e0 travers le prisme du conflit isra\u00e9lo-palestinien actuel. La diversit\u00e9 de ces attitudes r\u00e9v\u00e8le ainsi, explicitement ou implicitement, combien les Juifs ont \u00e9t\u00e9 intimement m\u00eal\u00e9s \u00e0 l\u2019histoire du Maroc, depuis l\u2019Antiquit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 nos jours, dans ses villes, ses montagnes, voire ses d\u00e9serts. Ils y ont v\u00e9cu le plus souvent en paix avec leurs voisins musulmans en tant que dhimmi, un statut singulier qui leur a assur\u00e9 une existence p\u00e9renne, boulevers\u00e9e toutefois, parfois, par des convulsions politiques.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une v\u00e9ritable gageure de r\u00e9sumer ici en quelques pages cette histoire, tant elle est riche et complexe, tant elle a \u00e9galement suscit\u00e9 d\u2019\u00e9tudes au Maroc, en France, mais aussi en Espagne ou aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n<p>Les sources (en h\u00e9breu, en arabe, en fran\u00e7ais ou en espagnol), sauf en ce qui concerne les p\u00e9riodes les plus recul\u00e9es, abondent et b\u00e9n\u00e9ficient de relectures fr\u00e9quentes qui permettent de faire \u00e9merger des perspectives renouvel\u00e9es. On se contentera ici, si possible, de tracer quelques lignes de force et d\u2019\u00e9voquer quelques personnages, connus ou moins connus, qui ont marqu\u00e9 cette histoire (Kenbib, 2016, \u00ab \u00c9tudes et recherches sur les Juifs du Maroc, Observations et r\u00e9flexions g\u00e9n\u00e9rales\u00bb; Gottreich et al., 2011).<\/p>\n\n\n\n<p>Une pr\u00e9sence qui remonte \u00e0 l\u2019Antiquit\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p>La question de l\u2019anciennet\u00e9 des Juifs au Maghreb est une question historiquement et m\u00eame politiquement sensible. Les rabbins, depuis tr\u00e8s longtemps, entretiennent des l\u00e9gendes y faisant remonter la pr\u00e9sence juive \u00e0 la premi\u00e8re dispersion des H\u00e9breux qui s\u2019ensuivit de la destruction du premier Temple de J\u00e9rusalem au VIe si\u00e8cle avant J.-C.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils affirment par l\u00e0 l\u2019anciennet\u00e9 du peuple juif dans la r\u00e9gion, ses liens avec les H\u00e9breux de Palestine, avant l\u2019arriv\u00e9e des Arabes au VIIIe si\u00e8cle. Telle \u00e9tait aussi la th\u00e8se d\u00e9fendue par Nahum Slouschz qui, au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, venu de l\u2019empire russe, a d\u00e9couvert avec \u00e9tonnement et ferveur ses coreligionnaires d\u2019Afrique du Nord dont il a tent\u00e9 de d\u00e9montrer l\u2019origine h\u00e9bra\u00efque (Slouschz, 1909). Les historiens d\u2019aujourd\u2019hui (et m\u00eame ceux de son temps !) ne retiennent plus ses hypoth\u00e8ses. Car rien ne vient attester une pr\u00e9sence juive avant le IIe si\u00e8cle apr\u00e8s J.-C., ni dans les textes ni dans les traces mat\u00e9rielles, telles celles qui apparaissent \u00e0 cette p\u00e9riode sous la forme d\u2019inscriptions fun\u00e9raires dans la ville de Volubilis, r\u00e9dig\u00e9es en grec et en h\u00e9breu (Le Bohec, 1981). Par la suite, des communaut\u00e9s juives se sont fix\u00e9es dans les cit\u00e9s de l\u2019ancienne Sal\u00e9, de Mekn\u00e8s ou de Larache. Comme les autres peuples, les Juifs ont subi les contrecoups des divers envahisseurs \u2013 vandales puis byzantins et enfin arabes. Ces derniers ont \u00e9tendu leur empire dans la r\u00e9gion d\u00e8s la fin du VIIe si\u00e8cle, alliant conqu\u00eate militaire et islamisation. Lors de la fondation de F\u00e8s \u00e0 la fin du si\u00e8cle suivant s\u2019y sont install\u00e9s des Juifs autochtones, rejoints ensuite par des coreligionnaires venus d\u2019Espagne. Dans les si\u00e8cles suivants, la ville est devenue une capitale politique et \u00e9conomique, mais aussi culturelle, tant musulmane que juive. Ses \u00e9rudits ont acquis une r\u00e9putation qui s\u2019\u00e9tendait jusqu\u2019au Proche-Orient, malgr\u00e9 les crises qui ont marqu\u00e9 l\u2019histoire de la ville. Les Juifs \u00e9taient \u00e9galement pr\u00e9sents dans la r\u00e9gion subsaharienne, lieu d\u2019un intense commerce entre l\u2019Afrique du Nord et la zone subsaharienne, en particulier dans la vall\u00e9e du Dr\u00e2a ou dans celle du Souss o\u00f9 ils ont \u00e9tabli, selon certains auteurs, de v\u00e9ritables royaumes entre le VIIIe et le XIe si\u00e8cles et d\u2019o\u00f9 ils ont \u00e9t\u00e9 chass\u00e9s par les Almoravides (Oliel, 2004). \u00c0 la m\u00eame p\u00e9riode, ils jouaient un r\u00f4le important dans la prosp\u00e8re et longtemps tol\u00e9rante cit\u00e9 de Sijilmassa (Jacques-Meuni\u00e9, 1972), dont les rabbins entretenaient des liens avec les centres culturels de toute la M\u00e9diterran\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Minorit\u00e9 active et accept\u00e9e dans les villes du Maroc islamis\u00e9, les Juifs ont subi \u00e9galement les cons\u00e9quences de ce statut qui pouvait se r\u00e9v\u00e9ler fragile en cas de crise. Ainsi, leur sort ne s\u2019est pas aggrav\u00e9 lors de l\u2019invasion almoravide (sauf dans le sud du pays, on vient de le voir) des Berb\u00e8res venus du Sahara, d\u00e9sireux de r\u00e9tablir une orthodoxie rigoureuse, fondateurs de la ville de Marrakech. Assign\u00e9s \u00e0 leur statut de dhimmi (voir plus loin) qui trace des limites avec les musulmans, ils ont trouv\u00e9 leur place dans la soci\u00e9t\u00e9 marocaine, et d\u00e9velopp\u00e9 d\u2019intenses et riches relations \u00e0 la fois \u00e9conomiques et intellectuelles avec l\u2019Espagne musulmane. Mais tel n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 le cas lors de la conqu\u00eate men\u00e9e par les Almohades, Berb\u00e8res venus de l\u2019Anti-Atlas vers 1140 et d\u00e9sireux de retourner aux sources de l\u2019islam (Serfaty, 2004). Partout, ils ont impos\u00e9 un ordre religieux strict, laissant aux non-musulmans le choix entre l\u2019exil et la conversion. Et les conversions se sont multipli\u00e9es. Ces pers\u00e9cutions ont \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9es par le po\u00e8te voyageur Abraham ibn Ezra (1055-1135) dans son ouvrage Ahah Yarad (Serfaty, 1999, p. 38). C\u2019est dans ce contexte que Ma\u00efmonide a quitt\u00e9 Cordoue pour \u00e9viter la conversion. Il s\u2019est r\u00e9fugi\u00e9 \u00e0 F\u00e8s, o\u00f9 l\u2019on peut encore voir sa maison, qu\u2019il a \u00e0 son tour quitt\u00e9e du fait du climat d\u2019intol\u00e9rance qui s\u00e9vissait, pour trouver un asile plus s\u00fbr dans l\u2019\u00c9gypte alors dirig\u00e9e par la dynastie des Fatimides (Bouretz, 2015). Par la suite, l\u2019attitude des Almohades a perdu de sa rigueur et le juda\u00efsme a \u00e9t\u00e9 \u00e0 nouveau tol\u00e9r\u00e9. Certains nouveaux convertis qui avaient pratiqu\u00e9 une sorte de marranisme avant la lettre sont retourn\u00e9s \u00e0 leur foi, d\u2019autres sont rest\u00e9s musulmans tout en conservant le souvenir de leur origine. Au fil du temps, le Maroc a pu appara\u00eetre comme une terre d\u2019accueil pour les Juifs chass\u00e9s des r\u00e9gions d\u2019Espagne reconquises sur les Arabes (Catalogne, Aragon, Majorque et Andalousie \u00e0 la fin du XIVe si\u00e8cle). Les nouveaux venus se sont install\u00e9s dans les cit\u00e9s prosp\u00e8res du nord du Maroc, mais \u00e9galement dans des centres moins populeux comme Debdou o\u00f9 ils ont constitu\u00e9 le groupe majoritaire. Cependant, le flux principal d\u2019\u00e9migration a d\u00e9but\u00e9 avec l\u2019expulsion des Juifs d\u2019Espagne en 1492 qui les a pouss\u00e9s sur les chemins de l\u2019exil au Portugal, au Maroc, en Italie et dans l\u2019Empire ottoman. Les cit\u00e9s marocaines de Tanger, T\u00e9touan, Mekn\u00e8s, mais aussi Rabat, Sal\u00e9 et Mogador ont ainsi \u00e9t\u00e9 peupl\u00e9es de Juifs espagnols qui, pour beaucoup, ont conserv\u00e9 leur langue et leurs traditions. Toutefois, cette arriv\u00e9e massive n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 sans susciter m\u00e9fiance parmi leurs coreligionnaires autochtones.<\/p>\n\n\n\n<p>La diversit\u00e9 du monde juif marocain<\/p>\n\n\n\n<p>Si le monde juif marocain se caract\u00e9rise par une grande diversit\u00e9 d\u2019origines, de langues, de traditions et de conditions, il partage toutefois le m\u00eame statut politique. D\u2019apr\u00e8s le Coran, les Juifs sont tol\u00e9r\u00e9s en tant que \u00ab gens du Livre \u00bb au sein des soci\u00e9t\u00e9s musulmanes. L\u2019interpr\u00e9tation politique de cette injonction s\u2019est traduite par le pacte d\u2019Omar. Si la tradition le fait remonter au calife Omar ibn al-Khatt\u00e2b (634-644), un des plus proches compagnons de Mahomet, les clauses concr\u00e8tes du statut de dhimmi ont \u00e9t\u00e9 fix\u00e9es dans les si\u00e8cles suivants et soumises \u00e0 des interpr\u00e9tations qui ont vari\u00e9 selon le contexte. En r\u00e9sum\u00e9, ce statut se d\u00e9clinait en une premi\u00e8re s\u00e9rie d\u2019interdictions qui visait \u00e0 prot\u00e9ger l\u2019islam et ses pratiquants. Les contrevenants pouvaient encourir la peine de mort. L\u2019autre volet de mesures imposait aux Juifs de payer un imp\u00f4t sp\u00e9cifique, la jiziyia, et leur interdisait de construire de nouveaux lieux de culte, de porter un habit particulier et de monter un cheval. Ces prescriptions pouvaient \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9es de mani\u00e8re fort variable selon les p\u00e9riodes et les acteurs, et ont \u00e9t\u00e9 plus ou moins rigoureusement appliqu\u00e9es. Il ne faut pas imaginer cet ensemble comme nous percevons le Code civil, mais comme un cadre interpr\u00e9table par les autorit\u00e9s politiques d\u00e9sireuses de respecter \u00e0 la fois les prescriptions religieuses et l\u2019ordre social propre \u00e0 chaque situation (Meddeb &amp; Stora, 2013).<\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 du statut commun de dhimmi, quelle vari\u00e9t\u00e9 parmi les<\/p>\n\n\n\n<p>populations juives ! \u00c0 partir du XVe si\u00e8cle, avec les migrations des Juifs venus d\u2019Espagne, on s\u2019est mis \u00e0 distinguer entre les Megorashim ou exil\u00e9s et les Toshavim ou r\u00e9sidents. Les diff\u00e9rences entre ces deux groupes se marquaient dans la liturgie, mais aussi dans les langues utilis\u00e9es, ainsi que dans les mani\u00e8res de vivre et de se v\u00eatir. Les premiers ont impos\u00e9 leurs us et coutumes dans certaines juda\u00efcit\u00e9s comme \u00e0 T\u00e9touan ou \u00e0 Tanger. Les noms de famille rappellent ce pass\u00e9 espagnol, Marciano ou Toledano. Ce sont, au sens propre du terme, des S\u00e9farades, ce mot rappelant l\u2019origine ib\u00e9rique des populations. Une fois surmont\u00e9s les premiers moments toujours difficiles de la migration, l\u2019int\u00e9gration s\u2019est faite, plus ou moins vite et plus ou moins facilement selon les lieux et les situations sociales. Juifs et musulmans andalous \u2013 qui ont d\u00fb \u00e9galement quitter l\u2019Espagne apr\u00e8s 1609 \u2013 ont partag\u00e9 le m\u00eame sort, \u00e0 quelques ann\u00e9es de diff\u00e9rence, et ont entretenu (et entretiennent aujourd\u2019hui encore) la m\u00eame nostalgie pour la terre d\u2019Espagne. Certains ont m\u00eame gard\u00e9 la cl\u00e9 de leur maison, transmise de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Dans tous les cas, n\u00e9anmoins, l\u2019apport humain s\u2019est av\u00e9r\u00e9 b\u00e9n\u00e9fique pour le Maroc et pour le juda\u00efsme qui s\u2019en est trouv\u00e9 vivifi\u00e9 sur tous les plans, d\u00e9mographique, \u00e9conomique et culturel. Les S\u00e9farades ont su utiliser leur connaissance de l\u2019espagnol et les r\u00e9seaux familiaux pour tisser des liens commerciaux entre le Maroc, leur pays d\u2019origine, les Provinces- Unies et plus largement, le monde occidental, comme on le verra.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autres exil\u00e9s se sont au contraire fondus au sein du monde juif autochtone. Parmi eux se pose l\u2019\u00e9pineuse question de leurs origines. Les traditions juives les rattachent aux H\u00e9breux venus soit au moment de la premi\u00e8re dispersion soit apr\u00e8s la seconde destruction du Temple de J\u00e9rusalem au Ier si\u00e8cle apr\u00e8s J.-C. Mais rien ne vient attester ces visions du pass\u00e9, on l\u2019a vu. Descendent-ils des tribus berb\u00e8res juda\u00efs\u00e9es comme l\u2019affirme Ibn Khaldoun (Ibn Khaldun, traduction de 2012) ? On renverra sur ce point aux sp\u00e9cialistes pour trancher. Il n\u2019en reste pas moins que l\u2019onomastique ici atteste de la berb\u00e9rit\u00e9 de certaines familles (Aflo, Azoulay, etc.) (Ta\u00efeb, 2004). Dans le Sud marocain, des villages ou des mellahs juifs \u00e9taient encore pr\u00e9sents jusqu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950. Leurs habitants, prot\u00e9g\u00e9s par les autorit\u00e9s berb\u00e8res, se livraient principalement au commerce ou \u00e0 des activit\u00e9s artisanales d\u00e9laiss\u00e9es par leurs voisins musulmans, comme l\u2019orf\u00e8vrerie ou la forge. Ils parlaient les langues locales, ici le berb\u00e8re, et Ha\u00efm Zafrani en apporte la preuve avec la publication d\u2019une Haggada r\u00e9dig\u00e9e dans cette langue1 (Zafrani &amp; Galand Pernet, 1970 ; Zafrani, 1972 et 1998). Ailleurs, la langue vernaculaire \u00e9tait le jud\u00e9o-arabe, tandis que l\u2019h\u00e9breu \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9 au culte et \u00e0 l\u2019\u00e9rudition. Les Megorashim parlaient la hatikya ou jud\u00e9oespagnol et de magnifiques chansons conserv\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 nous c\u00e9l\u00e8brent dans cette langue l\u2019amour et la nostalgie de l\u2019Andalousie.<\/p>\n\n\n\n<p>En Afrique du Nord, juifs et musulmans partagent une particularit\u00e9, celle du culte rendu \u00e0 des saints (Ben-Ami, 1990). Ce sont souvent, pour les premiers, des rabbins ou des hommes pieux particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9r\u00e9s en leur temps. Leurs tombes deviennent des lieux de p\u00e8lerinage appel\u00e9s ziyara en arabe ou hiloula en aram\u00e9en, fr\u00e9quent\u00e9s lors de la date anniversaire de la mort du saint. Ils sont \u00e9galement r\u00e9put\u00e9s pr\u00e9venir ou gu\u00e9rir certains maux. Il arrive que juifs et musulmans partagent le culte de certains saints. La pratique, bien que condamn\u00e9e \u00e0 la fois dans le juda\u00efsme et dans l\u2019islam orthodoxes, perdure. En divers lieux du Maroc, des hiloulot attirent chaque ann\u00e9e de nombreux Juifs venus du monde entier, y compris d\u2019Isra\u00ebl2. Ajoutons enfin que le Maroc a \u00e9t\u00e9 un centre religieux particuli\u00e8rement intense. La Kabbale y a trouv\u00e9 de grands ma\u00eetres dont le souvenir est conserv\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui3.<\/p>\n\n\n\n<p>Les Juifs ont surtout v\u00e9cu dans les villes, regroup\u00e9s dans des rues ou dans des quartiers sp\u00e9cifiques. Mais l\u2019obligation d\u2019habiter dans des zones particuli\u00e8res, d\u00e9limit\u00e9es par des portes, combin\u00e9e avec l\u2019interdiction de vivre dans la m\u00e9dina, remonte au XVe si\u00e8cle. Sont alors apparus les premiers mellahs : \u00e0 F\u00e8s en 1438, puis \u00e0 Marrakech en 1567, \u00e0 Mekn\u00e8s en 1682 et \u00e0 Rabat en 1808 (Bouganim, 1981 ; Corcos, 1976 ; Deshen, 1990 ; Gottreich, 2016). Dans ces quartiers vivait une population, g\u00e9n\u00e9ralement modeste, d\u2019artisans, boutiquiers et portefaix divers qui entretenaient avec leurs voisins musulmans des liens multiples, de travail, mais aussi de culture, partageant la langue et la cuisine. La coop\u00e9ration professionnelle, l\u2019entraide en p\u00e9riode de crise et les relations amicales \u00e9taient fr\u00e9quentes, parfois mises \u00e0 l\u2019\u00e9preuve pendant des moments de tension o\u00f9 les Juifs pouvaient alors servir de boucs \u00e9missaires aux \u00e9motions populaires, en tant que minorit\u00e9 sans r\u00e9els moyens de d\u00e9fense. \u00c0 partir du XVIe et surtout du XVIIe si\u00e8cles, le Maroc s\u2019est ouvert progressivement \u00e0 l\u2019Europe et a nou\u00e9 avec les grandes puissances des relations \u00e0 la fois \u00e9conomiques et politiques. Les liens qu\u2019entretenaient les Juifs du Maroc avec leurs coreligionnaires qui r\u00e9sidaient de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la M\u00e9diterran\u00e9e ainsi que leur ma\u00eetrise des langues europ\u00e9ennes expliquent en partie la place singuli\u00e8re (partag\u00e9e avec des commer\u00e7ants musulmans) qu\u2019ils ont occup\u00e9e dans cette ouverture. Ajoutons que leur statut de minoritaire tol\u00e9r\u00e9 permettait aussi de se d\u00e9barrasser d\u2019eux quand ils \u00e9taient jug\u00e9s trop encombrants. Ainsi la Hollande, o\u00f9 de nombreux Juifs s\u00e9farades \u00e9taient install\u00e9s, est-elle devenue un partenaire \u00e9conomique du Maroc et un alli\u00e9 politique dans leur commune opposition \u00e0 la monarchie espagnole. Certains n\u00e9gociants juifs ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 du soutien des monarques marocains pour assurer le commerce international dans lequel ils avaient une place d\u00e9terminante, ainsi que des missions diplomatiques. Ils ont re\u00e7u le titre de \u00ab marchands du Sultan \u00bb (Abitbol, 1999 ; Schroeter, 2002) et contribu\u00e9 largement \u00e0 la fourniture en bl\u00e9 r\u00e9colt\u00e9 au Maroc \u00e0 l\u2019Espagne et au Portugal. Les S\u00e9farades install\u00e9s en Europe ont particip\u00e9 \u00e0 ce mouvement, comme ces familles livournaises qui se sont install\u00e9es dans le royaume du Maroc.<\/p>\n\n\n\n<p>Samuel Pallache, \u00e0 qui l\u2019on a consacr\u00e9 diverses \u00e9tudes (Garc\u00eda-Arenal &amp; Wiegers, 2003), illustre ces parcours singuliers. N\u00e9 au Maroc dans la seconde moiti\u00e9 du XVIe si\u00e8cle, il a \u00e9t\u00e9 mandat\u00e9 par le sultan pour mener des op\u00e9rations commerciales en Espagne, fournissant des renseignements sur ce royaume au monarque marocain, mais faisant aussi de l\u2019espionnage au profit du premier. Chass\u00e9 d\u2019Espagne, il s\u2019est install\u00e9 dans les ann\u00e9es 1590 \u00e0 Amsterdam o\u00f9 il a nou\u00e9 des rapports avec Maurice de Nassau4. Il est aussi devenu un repr\u00e9sentant du sultan et a n\u00e9goci\u00e9 un trait\u00e9 d\u2019amiti\u00e9 entre le Maroc et les Provinces-Unies. D\u00e9mis de ses fonctions par le sultan du Maroc, Pallache a continu\u00e9 ses fonctions commerciales et a m\u00eame \u00e9t\u00e9 corsaire appoint\u00e9 par les Provinces-Unies. Ainsi s\u2019est-il retrouv\u00e9 au coeur du grand jeu diplomatique et commercial qui opposait ces derni\u00e8res, r\u00e9publique protestante, \u00e0 l\u2019Espagne, monarchie catholique, en repr\u00e9sentant tant\u00f4t les int\u00e9r\u00eats marocains ou hollandais, tant\u00f4t seulement les siens propres.<\/p>\n\n\n\n<p>La cr\u00e9ation du port moderne d\u2019Essaouira au XVIIIe si\u00e8cle illustre la place, mais aussi la consid\u00e9ration dont jouissaient ces grands n\u00e9gociants. La ville a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e en 1764 par le sultan Mohammed III (1757- 1790) qui a fait appel aux Juifs pour en animer l\u2019activit\u00e9 commerciale, renfor\u00e7ant ainsi leur r\u00f4le dans le commerce international du royaume. Ils ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019un statut privil\u00e9gi\u00e9 par rapport \u00e0 leurs coreligionnaires (comme le droit de s\u2019habiller \u00e0 l\u2019occidentale, tenue interdite aux Juifs ailleurs dans le royaume). Des dynasties commerciales se sont form\u00e9es, repr\u00e9sent\u00e9es par les familles Corcos venue de Marrakech, Aflo d\u2019Agadir, etc. La communaut\u00e9 comptait, semble-t-il, \u00e0 peu pr\u00e8s 6.000 personnes \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle et tenait aussi un r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant dans le commerce saharien.<\/p>\n\n\n\n<p>XIXe et d\u00e9but du XXe si\u00e8cles<\/p>\n\n\n\n<p>Au cours du XIXe si\u00e8cle, les grandes puissances occidentales \u2013 Grande-Bretagne, France, Allemagne, mais aussi \u00c9tats-Unis et Espagne \u2013 ont exerc\u00e9 des pressions de plus en plus fortes sur l\u2019\u00e9conomie et la vie politique marocaines (Kenbib, 1996 ; Mi\u00e8ge, 1980). Les Juifs ont \u00e9t\u00e9, plus ou moins \u00e9troitement selon leur statut social, m\u00eal\u00e9s \u00e0 ce contexte de crise suscit\u00e9 par les imp\u00e9rialismes d\u2019outre-mer. Donnonsen juste quelques exemples. Nombre de marocains juifs, mais aussi musulmans se sont mis \u00e0 solliciter aupr\u00e8s des pays \u00e9trangers le statut de \u00ab prot\u00e9g\u00e9s \u00bb qui les exemptait des droits et obligations envers leur souverain. Pour les premiers, c\u2019\u00e9tait la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9chapper au statut de dhimmi et d\u2019en appeler \u00e0 la puissance protectrice \u00e9trang\u00e8re en cas de d\u00e9m\u00eal\u00e9s avec le sultan. Leur nombre s\u2019est accru de telle mani\u00e8re qu\u2019il a provoqu\u00e9 le m\u00e9contentement de ce dernier. La conf\u00e9rence internationale de Madrid qui a statu\u00e9 en 1880 sur cette question a n\u00e9anmoins confirm\u00e9 les privil\u00e8ges conc\u00e9d\u00e9s aux prot\u00e9g\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, la crise politique et sociale que traversait le Maroc, aggrav\u00e9e par les d\u00e9faites face \u00e0 la France \u00e0 Isly en 1844 et \u00e0 l\u2019Espagne en 1860, a accentu\u00e9 les tensions entre les Juifs et la population musulmane en certains endroits, comme \u00e0 T\u00e9touan en 1860. Mais \u00e0 la diff\u00e9rence de ce qui se passait dans les si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents, o\u00f9 leur sort int\u00e9ressait peu de monde, les exactions commises \u00e0 l\u2019encontre des Juifs sont devenues un enjeu international. Les institutions juives cr\u00e9\u00e9es en France ou en Angleterre ont protest\u00e9 et se sont port\u00e9es au secours de leurs coreligionnaires, en s\u2019appuyant parfois \u2013 pas toujours \u2013 sur leur \u00c9tat, pour qui cette question est alors devenue un moyen de pression sur la monarchie marocaine. Il ne s\u2019agissait ici nullement de philos\u00e9mitisme, mais de haute politique internationale et de vis\u00e9e imp\u00e9rialiste sur le royaume marocain. Ainsi, la visite au Maroc de Mo\u00efse Montefiore en 1864 s\u2019est sold\u00e9e par un dahir5 proclamant l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre les sujets musulmans et juifs, imm\u00e9diatement contest\u00e9 par les autorit\u00e9s politiques et religieuses du pays qui y voyaient une ing\u00e9rence \u00e9trang\u00e8re et une remise en cause du statut de dhimmi. Ce dahir a toutefois \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9, ce qui a permis aux puissances occidentales de renforcer leur contr\u00f4le sur l\u2019\u00c9tat ch\u00e9rifien (Mi\u00e8ge, 1961-1963).<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les couches les plus \u00e9lev\u00e9es de la communaut\u00e9 juive marocaine, l\u2019influence occidentale n\u2019a cess\u00e9 de s\u2019\u00e9toffer. Le renforcement des liens avec l\u2019Europe via le d\u00e9veloppement du commerce international, mais aussi la cr\u00e9ation des \u00e9coles de l\u2019Alliance isra\u00e9lite universelle y a contribu\u00e9. Fond\u00e9e en 1860, cette derni\u00e8re s\u2019\u00e9tait donn\u00e9 pour but d\u2019\u00e9duquer les enfants juifs de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la M\u00e9diterran\u00e9e en s\u2019inspirant du mod\u00e8le scolaire fran\u00e7ais. Il s\u2019agissait en fait d\u2019\u00e9tendre le mod\u00e8le d\u2019\u00e9mancipation d\u00e9velopp\u00e9 en M\u00e9tropole en apportant aux Juifs la modernit\u00e9 des Lumi\u00e8res. La premi\u00e8re \u00e9cole de ce qui allait devenir un r\u00e9seau tout \u00e0 fait impressionnant a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e \u00e0 T\u00e9touan en 1862 et l\u2019institution s\u2019est \u00e9tendue progressivement au pays, beaucoup plus lentement toutefois dans le Sud o\u00f9 ce projet modernisateur a rencontr\u00e9 des r\u00e9sistances (Kaspi, 2010). Ainsi se sont diffus\u00e9s parmi les couches populaires l\u2019usage du fran\u00e7ais, mais \u00e9galement l\u2019h\u00e9ritage id\u00e9ologique de la R\u00e9volution fran\u00e7aise. \u00c0 terme a \u00e9merg\u00e9 une petite classe d\u2019employ\u00e9s \u00e9duqu\u00e9s qui ont \u00e9t\u00e9 embauch\u00e9s dans les entreprises et les commerces cr\u00e9\u00e9s durant la colonisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Un monde juif marocain \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du XXe si\u00e8cle<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019instauration des protectorats fran\u00e7ais et espagnol dans le nord du pays, en 1911-1912, n\u2019a pas fondamentalement boulevers\u00e9 le statut politique des Juifs marocains. Certes, le statut de dhimmi, d\u00e9j\u00e0 remis en cause par le dahir de 1864, n\u2019avait plus cours. Les Juifs demeuraient des sujets du sultan. Toutefois, dans la zone soumise \u00e0 leur domination, les autorit\u00e9s fran\u00e7aises ont r\u00e9organis\u00e9 les structures religieuses selon un mod\u00e8le plus centralis\u00e9 et contr\u00f4l\u00e9 par elles. Mais dans les autres domaines, la vie juive n\u2019a pas manqu\u00e9 de conna\u00eetre de grands changements. Les transformations sociales induites par le nouveau r\u00e9gime ont eu pour cons\u00e9quence le renforcement des classes moyennes, comme \u00e0 Casablanca, port moderne bruissant d\u2019activit\u00e9s commerciales et industrielles tourn\u00e9es vers le vaste monde, v\u00e9ritable vitrine du protectorat fran\u00e7ais. La modernit\u00e9 avait son revers, suscitant le d\u00e9clin de certaines activit\u00e9s artisanales, concurrenc\u00e9es par les produits venus d\u2019Europe. Dans les mellahs, on a donc assist\u00e9 \u00e0 des mouvements contraires, entre ruine pour certains et ouverture vers les villes nouvelles qui se construisaient alors au Maroc pour d\u2019autres. Pendant l\u2019entre-deux-guerres, le sionisme \u00e9galement s\u2019est r\u00e9pandu, m\u00eame s\u2019il \u00e9tait \u00e9troitement combattu par les autorit\u00e9s coloniales (Kenbib, 1994).<\/p>\n\n\n\n<p>Les Juifs du Maroc, comme tous ceux de l\u2019empire colonial fran\u00e7ais, n\u2019ont pas \u00e9chapp\u00e9 aux mesures antis\u00e9mites de Vichy. Les lois qui les excluaient de la vie politique et \u00e9conomique sont entr\u00e9es en vigueur au Maroc, corrobor\u00e9es par un dahir. Le sultan a toutefois manifest\u00e9 sa r\u00e9ticence \u00e0 les appliquer et a montr\u00e9, par des gestes publics, son soutien \u00e0 une communaut\u00e9 frapp\u00e9e par les autorit\u00e9s coloniales (Abitbol, 2012). Les historiens ont sur ce sujet des avis parfois divergents. Mais ils s\u2019accordent \u00e0 reconna\u00eetre que, en une p\u00e9riode o\u00f9 le pouvoir colonial vacillait du fait des d\u00e9faites fran\u00e7aises, de l\u2019Occupation et de la mont\u00e9e du Mouvement national au Maroc, le sultan a pleinement r\u00e9activ\u00e9 son r\u00f4le historique de protecteur de ses sujets juifs et a fait preuve d\u2019une libert\u00e9 jusque-l\u00e0 emp\u00each\u00e9e par le statut politique instaur\u00e9 en 1912 (Kenbib, 2016 &#8211; Juifs et musulmans au Maroc).<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale a commenc\u00e9 une page nouvelle de l\u2019histoire des Juifs du Maroc. Avant m\u00eame la cr\u00e9ation de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl, le monde juif s\u2019est mis en route : l\u2019\u00e9migration, d\u2019abord interdite par le Protectorat, a ensuite \u00e9t\u00e9 tol\u00e9r\u00e9e. Par la voie alg\u00e9rienne, les Juifs ont \u00e9migr\u00e9 en Palestine. Les \u00e9meutes qui se sont d\u00e9roul\u00e9es \u00e0 Oujda et \u00e0 Jerada, causant la mort de plusieurs dizaines de Juifs en juin 1948 apr\u00e8s la proclamation de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl, sur fond de revendication nationaliste et de soutien aux Palestiniens, ont intensifi\u00e9 le mouvement. Jusqu\u2019en 1956, soutenus par une antenne de l\u2019agence juive Kadima, les d\u00e9parts n\u2019ont pas cess\u00e9. L\u2019ind\u00e9pendance du Maroc a sembl\u00e9 inaugurer une p\u00e9riode nouvelle, les Juifs \u00e9tant reconnus comme des citoyens \u00e0 part enti\u00e8re et le premier gouvernement marocain comptant un ministre juif, L\u00e9on Benzaquen.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais les choses se sont compliqu\u00e9es par la suite. D\u2019une part, le roi en tant que protecteur de ses citoyens juifs envisageait difficilement leur \u00e9migration. D\u2019autre part, le conflit isra\u00e9lo-palestinien a jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9terminant dans les rapports entre juifs et musulmans du pays. Le Maroc en int\u00e9grant la Ligue arabe et en nouant des relations avec Nasser s\u2019est conform\u00e9 \u00e0 l\u2019attitude des autres \u00c9tats arabes en la mati\u00e8re, avec la d\u00e9cision par exemple de suspendre les relations postales avec Isra\u00ebl. Dans ce contexte, l\u2019opinion nationaliste et populaire a eu tendance \u00e0 assimiler les Juifs du pays aux Isra\u00e9liens et \u00e0 accro\u00eetre le ressentiment \u00e0 leur \u00e9gard, malgr\u00e9 l\u2019existence d\u2019une \u00e9lite juive d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 jouer la carte de la citoyennet\u00e9 marocaine. Le naufrage d\u2019un bateau transportant des candidats \u00e0 l\u2019exil, le Pisces, en 1961, a port\u00e9 l\u2019affaire du d\u00e9part des Juifs du Maroc sous les projecteurs internationaux. Des n\u00e9gociations engag\u00e9es entre d\u2019un c\u00f4t\u00e9 le Congr\u00e8s juif mondial et Isra\u00ebl, et de l\u2019autre les autorit\u00e9s marocaines ont permis de d\u00e9ployer une \u00e9migration \u00e0 la fois clandestine et tol\u00e9r\u00e9e (Bin-Nun, 2003).<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis lors, la population juive n\u2019a cess\u00e9 de d\u00e9cro\u00eetre au Maroc. De 238.000 Juifs sous le protectorat fran\u00e7ais, 15.000 sous le protectorat espagnol et 12.000 dans la zone internationale de Tanger, soit 3 % de<\/p>\n\n\n\n<p>la population marocaine en 1948, elle n\u2019est plus aujourd\u2019hui que de 2.000 personnes environ. Les Juifs sont des citoyens \u00e0 part enti\u00e8re en conservant le statut personnel h\u00e9bra\u00efque (pour le mariage et pour l\u2019h\u00e9ritage, par exemple), ils sont justiciables devant les chambres rabbiniques pr\u00e8s les tribunaux r\u00e9guliers. Ils vivent dans les grandes villes (90% \u00e0 Casablanca) (Kenbib, 1994).<\/p>\n\n\n\n<p>Conclusion : le pass\u00e9 juif, un enjeu m\u00e9moriel au Maroc<\/p>\n\n\n\n<p>Que reste-t-il de la m\u00e9moire historique des Juifs au Maroc ? La r\u00e9ponse appelle nuance et pr\u00e9cision. Selon Aomar Boum (Boum, 2013) et Mohammed Kenbib (Kenbib, 1994), le Maroc se distingue parmi les pays arabes par son ouverture sur ce pass\u00e9. Il compte sur son sol le seul mus\u00e9e du juda\u00efsme d\u2019Orient, cr\u00e9\u00e9 en 1997 par Simon L\u00e9vy, militant communiste et fervent citoyen marocain. Par ailleurs, \u00e0 Akka, le petit mus\u00e9e consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019histoire locale r\u00e9serve toute une partie aux Juifs de la r\u00e9gion. De mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, l\u2019\u00c9tat encourage le mouvement de patrimonialisation des lieux juifs \u00e0 travers le pays, souvent soutenu par des militants d\u2019une m\u00e9moire et d\u2019une histoire non nationalistes, plus \u00e9largie aux groupes divers (berb\u00e8res et juifs) que le r\u00e9cit national en cours. La volont\u00e9 d\u2019appara\u00eetre comme un pays tol\u00e9rant et ouvert r\u00e9pond \u00e0 de multiples objectifs, en particulier celui de soutenir l\u2019industrie touristique du pays. En effet, pour des raisons \u00e0 la fois religieuses (participer, par exemple, \u00e0 des hiloulot qui se d\u00e9roulent annuellement au Maroc) et familiales, les touristes isra\u00e9liens sont nombreux \u00e0 se rendre r\u00e9guli\u00e8rement au Maroc.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le gouvernement prend aussi garde \u00e0 ne pas \u00ab normaliser \u00bb ses rapports avec Isra\u00ebl6 et \u00e0 ne pas se couper de l\u2019opinion populaire farouchement oppos\u00e9e \u00e0 ce processus, comme le montre l\u2019enqu\u00eate r\u00e9alis\u00e9e par Aomar Boum. Les jeunes Marocains, qui se sont tr\u00e8s vite saisi de l\u2019outil informatique et s\u2019abreuvent aux cha\u00eenes proche-orientales, ont fait du soutien aux Palestiniens un imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique. Ignorant le pass\u00e9 juif de leur pays, ils assimilent leurs compatriotes de cette confession et tous les Juifs en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 des sionistes. La marge de manoeuvre des autorit\u00e9s est donc bien mince entre volont\u00e9 r\u00e9elle de transmettre un pass\u00e9 o\u00f9 les Juifs ont jou\u00e9 leur part et l\u2019hostilit\u00e9 ou l\u2019indiff\u00e9rence d\u2019une opinion publique au rappel de cette histoire. Mais la m\u00e9moire de ces heures et de tous ces hommes et femmes qui les ont partag\u00e9es, juifs et musulmans, passe par bien d\u2019autres canaux et se d\u00e9ploie un peu partout dans le monde, du Nord de l\u2019Afrique au Nord de l\u2019Am\u00e9rique, en passant par l\u2019Europe et le Proche-Orient o\u00f9 s\u2019est install\u00e9e la diaspora des Juifs marocains.<\/p>\n\n\n\n<p>1 &#8211; Une Haggada est un texte h\u00e9breu lu lors du seder (repas rituel c\u00e9l\u00e9br\u00e9 lors de Pessah, la P\u00e2que juive) et destin\u00e9 \u00e0 transmettre, particuli\u00e8rement aux enfants, le souvenir de la lib\u00e9ration des H\u00e9breux de l\u2019esclavage en \u00c9gypte.<\/p>\n\n\n\n<p>2 &#8211; Voir aussi dans l\u2019actualit\u00e9 r\u00e9cente : \u00ab Les Juifs comm\u00e9morent la hiloula \u00bb, \u00e0 propos d\u2019une c\u00e9r\u00e9monie qui s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e le 20 f\u00e9vrier 2020 \u00e0 Toulal : https:\/\/www.bladi.net\/ maroc-juifs-hiloula,64584.html.<\/p>\n\n\n\n<p>3 &#8211; La Kabbale est un courant mystique du juda\u00efsme. Elle a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement repr\u00e9sent\u00e9e au Maroc (Zafrani, 1986).<\/p>\n\n\n\n<p>4 &#8211; Maurice de Nassau (1567-1625), fils de Guillaume le Taciturne, stathouder de Hollande, a dirig\u00e9 l\u2019arm\u00e9e de son pays en particulier contre la puissance alors ennemie, l\u2019Espagne. Il est devenu prince d\u2019Orange \u00e0 partir de 1618, \u00e0 la mort de son demi-fr\u00e8re a\u00een\u00e9, Philippe Guillaume, prince d\u2019Orange.<\/p>\n\n\n\n<p>5 &#8211; Un dahir est un d\u00e9cret \u00e9mis par le sultan ou roi du Maroc.<\/p>\n\n\n\n<p>6 &#8211; Le pr\u00e9sent article a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9 en novembre 2019, soit ant\u00e9rieurement \u00e0 la d\u00e9claration conjointe entre les \u00c9tats-Unis, le Maroc et Isra\u00ebl en d\u00e9cembre 2020, qui \u00e9bauche la normalisation des relations entre le Maroc et Isra\u00ebl (note de l\u2019\u00e9diteur).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mobilit\u00e9s humaines et trajectoires des monoth\u00e9ismes en Afrique sous la direction de Sophie BAVA Jean KOULAGNA Seydi Diamil NIANE les Editions Africaines Collection En- Ou\u00eate (institut al mowafaqa)<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Colette ZYTNICKI ; professeur \u00e9m\u00e9rite ; laboratoire FRAMESPA (\u00ab France, Am\u00e9riques, Espagne \u2013 Soci\u00e9t\u00e9s, Pouvoirs, Acteurs \u00bb) ; universit\u00e9 Toulouse-Jean Jaur\u00e8s (France) D\u2019apr\u00e8s une enqu\u00eate men\u00e9e par l\u2019anthropologue Aomar Boum \u00e0 Akka (Boum, 2013), dans le sud du pays, au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, la m\u00e9moire de la pr\u00e9sence juive au Maroc est loin d\u2019\u00eatre &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":1209,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"advanced_seo_description":"","jetpack_seo_html_title":"","jetpack_seo_noindex":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[27],"tags":[],"class_list":["post-1208","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-notre-histoire"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/MAPPH_20200115_0325_AZZOUZ-BOUKALLOUCH_map-scaled.jpg?fit=2560%2C1920&ssl=1","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pfJc35-ju","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1208","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1208"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1208\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1210,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1208\/revisions\/1210"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1209"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1208"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1208"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1208"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}