{"id":5084,"date":"2025-10-27T09:57:00","date_gmt":"2025-10-27T08:57:00","guid":{"rendered":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/?p=5084"},"modified":"2025-10-26T11:08:48","modified_gmt":"2025-10-26T10:08:48","slug":"les-mawlids-continuite-religieuse-et-memoire-collective-par-mohammed-eriouiche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/les-mawlids-continuite-religieuse-et-memoire-collective-par-mohammed-eriouiche\/","title":{"rendered":"Les mawlids : continuit\u00e9 religieuse et m\u00e9moire collective &#8211; par Mohammed Eriouiche"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le rituel en soi n\u2019est pas le probl\u00e8me. Il fait partie int\u00e9grante de la m\u00e9moire symbolique des soci\u00e9t\u00e9s, offrant un cadre d\u2019expression et de coh\u00e9sion. Par le rituel se cristallisent les \u00e9motions collectives et les appartenances sociales. Mais le danger surgit lorsqu\u2019il se fige en horizon clos, interdit \u00e0 la critique d\u2019entrer, et cesse d\u2019\u00eatre un espace vivant.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-full\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"326\" height=\"336\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Mohammed-Eriouiche.jpeg?resize=326%2C336&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-5085\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Mohammed-Eriouiche.jpeg?w=326&amp;ssl=1 326w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Mohammed-Eriouiche.jpeg?resize=291%2C300&amp;ssl=1 291w\" sizes=\"auto, (max-width: 326px) 100vw, 326px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Mohammed Eriouiche<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La ville de Tanta, en \u00c9gypte, vibre ces jours-ci au rythme du mawlid annuel de <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=1ucjqaxe_hM\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">S\u00eed\u00ee A\u1e25mad al-Badaw\u00ee<\/a>, l\u2019un des saints les plus v\u00e9n\u00e9r\u00e9s dans la m\u00e9moire spirituelle \u00e9gyptienne. Les routes convergent vers le centre comme un r\u00e9seau sanguin alimentant une f\u00eate qui d\u00e9passe le simple rituel religieux : elle devient un acte d\u2019appartenance collective profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans l\u2019imaginaire populaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette c\u00e9l\u00e9bration s\u2019accompagne d\u2019un d\u00e9bat m\u00e9diatique sur la l\u00e9gitimit\u00e9 des mawlids. <a href=\"https:\/\/www.almasryalyoum.com\/news\/details\/3579402\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Le Conseil sup\u00e9rieur<\/a> des confr\u00e9ries soufies a publi\u00e9 un communiqu\u00e9 officiel affirmant que cette pol\u00e9mique est <em>infond\u00e9e<\/em>, visant \u00e0 cr\u00e9er un bruit m\u00e9diatique au d\u00e9triment du patrimoine spirituel et culturel de la nation. Le communiqu\u00e9 rappelle que la c\u00e9l\u00e9bration des saints et des descendants du Proph\u00e8te rel\u00e8ve d\u2019une pratique l\u00e9gitime et ancestrale, valid\u00e9e par les savants et par des fatwas r\u00e9currentes de la D\u0101r al-Ift\u0101\u02be \u00e9gyptienne. Toute remise en cause de la saintet\u00e9 ou de la lign\u00e9e d\u2019al-Badaw\u00ee serait, selon ce m\u00eame communiqu\u00e9, \u00ab interdite religieusement et contraire \u00e0 l\u2019\u00e9thique scientifique et religieuse \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais au-del\u00e0 du d\u00e9bat doctrinal, ce ph\u00e9nom\u00e8ne s\u2019inscrit dans une g\u00e9ographie spirituelle plus large, pr\u00e9sente dans de nombreux pays africains. Au <a href=\"https:\/\/archive.org\/details\/islamicsocietyst0000vill\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">S\u00e9n\u00e9gal<\/a>, par exemple, des centaines de milliers de personnes se rassemblent chaque ann\u00e9e \u00e0 Kaolack pour c\u00e9l\u00e9brer le mawlid de Cheikh Ibrahim Niasse, figure centrale de la \u1e6dar\u012bqa tij\u0101n\u012bya. Les fid\u00e8les viennent de tout le continent \u2014 du Nigeria, du Mali, de Gambie \u2014 pour rejouer le m\u00eame sc\u00e9nario : grandes s\u00e9ances de dhikr, exaltation du cheikh, r\u00e9cits hagiographiques, et interactions entre rituel religieux, \u00e9conomie locale et symbolique politique. Au <a href=\"https:\/\/archive.org\/details\/in.ernet.dli.2015.158194\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Soudan<\/a>, notamment \u00e0 Omdurman, le mawlid du Proph\u00e8te donne lieu \u00e0 un spectacle o\u00f9 dominent les grandes confr\u00e9ries soufies, en t\u00eate la Q\u00e2diriyya. Des tentes s\u2019\u00e9l\u00e8vent, les invocations rythment les nuits, et des dizaines de milliers de personnes se rassemblent dans une exp\u00e9rience collective immersive, o\u00f9 la r\u00e9flexion critique se dissout dans l\u2019extase rituelle. Au <a href=\"https:\/\/archive.org\/details\/realmofsaintpowe0000corn\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Maroc<\/a>, les moussem des grandes zawiyas (confr\u00e9ries) occupent une place centrale dans la vie religieuse et sociale : celui de Moulay \u02bfAbd al-Sal\u00e2m ibn Mash\u00eesh ou de S\u00eed\u00ee al-K\u00e2mil \u00e0 Mekn\u00e8s attire des foules immenses. Les processions de confr\u00e9ries, les chants et les danses mystiques y c\u00e9l\u00e8brent la figure du \u00ab saint pr\u00e9sent \u00bb et la baraka h\u00e9rit\u00e9e. Au <a href=\"https:\/\/scispace.com\/pdf\/islam-and-the-prayer-economy-history-and-authority-in-a-1z5ej3e7xj.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Niger et au Mali<\/a>, les c\u00e9r\u00e9monies tij\u00e2nies et q\u00e2diries ont pris une dimension transfrontali\u00e8re, reliant les grands centres confr\u00e9riques de l\u2019Afrique du Nord et de l\u2019Ouest.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La raison d\u00e9missionnaire: une actualit\u00e9 de la pens\u00e9e de Mohammed Abed al-J\u00e2br\u00ee<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque le penseur marocain Mohammed Abed al-J\u00e2br\u00ee a forg\u00e9 le concept de <em>\u00abraison d\u00e9missionnaire\u00bb<\/em> (<em><a href=\"https:\/\/archive.org\/details\/overalllibrary_gmail_20170305_1757\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">al-\u02bfaql al-mustaq\u00eel<\/a><\/em>), il ne d\u00e9crivait pas une pathologie individuelle, mais une structure civilisationnelle fig\u00e9e, o\u00f9 la raison critique se retire de la sc\u00e8ne historique au profit du symbole, du rituel et de l\u2019imaginaire collectif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La raison d\u00e9missionnaire n\u2019est pas absente : elle choisit de se taire. Elle suspend ses outils analytiques, c\u00e8de \u00e0 la puissance symbolique et laisse le collectif remodeler le monde selon ses d\u00e9sirs inconscients. Dans cette configuration, le miracle supplante la preuve, le rituel prime sur l\u2019id\u00e9e, et le symbole religieux se durcit contre la question. Ce qui est h\u00e9rit\u00e9 devient ce qui est vrai \u2014 et ce qui est vrai ne se questionne plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le mawlid d\u2019al-Badaw\u00ee illustre parfaitement ce m\u00e9canisme : un rituel r\u00e9p\u00e9titif, immuable, comme si le temps s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9. Les dhikr s\u2019encha\u00eenent au m\u00eame rythme, les processions suivent les m\u00eames parcours, les r\u00e9cits de kar\u00e2m\u00e2t (miracles) se transmettent comme depuis des si\u00e8cles. Ce n\u2019est pas une c\u00e9l\u00e9bration du questionnement, mais une c\u00e9l\u00e9bration de l\u2019absence de question. Cette inertie ne se limite pas \u00e0 l\u2019\u00c9gypte ; elle traverse une grande partie de l\u2019Afrique, au moment m\u00eame o\u00f9 le continent conna\u00eet des bouleversements politiques, \u00e9conomiques et culturels majeurs, mais rate ce que l\u2019on pourrait appeler une \u201coccasion critique de conscience\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour al-J\u00e2br\u00ee, la crise du monde arabe et islamique est en grande partie li\u00e9e \u00e0 cette abdication de la raison au profit de la symbolique ferm\u00e9e et de la puissance m\u00e9taphysique. Ce que nous observons aujourd\u2019hui dans les soci\u00e9t\u00e9s africaines soufies n\u2019est qu\u2019un prolongement de cette logique : on v\u00e9n\u00e8re le rituel, on sacralise le pass\u00e9, et l\u2019on marginalise la pens\u00e9e critique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Des rituels sans questions\u2026 et des soci\u00e9t\u00e9s sans dialogue<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il faut le souligner : le rituel en soi n\u2019est pas le probl\u00e8me. Il fait partie int\u00e9grante de la m\u00e9moire symbolique des soci\u00e9t\u00e9s, offrant un cadre d\u2019expression et de coh\u00e9sion. Par le rituel se cristallisent les \u00e9motions collectives et les appartenances sociales. Mais le danger surgit lorsqu\u2019il se fige en horizon clos, interdit \u00e0 la critique d\u2019entrer, et cesse d\u2019\u00eatre un espace vivant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lors des mawlids, il n\u2019y a ni d\u00e9bat intellectuel, ni r\u00e9flexion sur la place de la saintet\u00e9 aujourd\u2019hui, ni question sur le lien entre cette religiosit\u00e9 populaire et les mutations sociales et politiques contemporaines. L\u2019\u00e9v\u00e9nement devient rituel muet : la foule chante, le corps collectif s\u2019exprime, mais la pens\u00e9e se tait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019absence de question produit l\u2019absence de dialogue :<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>\u00a0Nul ne discute le r\u00f4le des zawiyas dans la soci\u00e9t\u00e9 civile contemporaine.<\/li>\n\n\n\n<li>\u00a0Nul ne d\u00e9bat de la place des saints dans l\u2019espace public moderne.<\/li>\n\n\n\n<li>\u00a0Nul ne relie ce soufisme populaire aux dynamiques d\u2019\u00e9ducation, d\u2019\u00e9conomie ou de pouvoir.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le rituel devient alors une \u00eele hors du temps, qui se r\u00e9p\u00e8te d\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e, comme si l\u2019histoire n\u2019existait pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui rend le ph\u00e9nom\u00e8ne encore plus puissant, c\u2019est sa capacit\u00e9 \u00e0 se reproduire : le p\u00e8re qui emm\u00e8ne son fils au mawlid ne lui transmet pas seulement un rituel, mais une mani\u00e8re de penser, fond\u00e9e sur la foi h\u00e9rit\u00e9e et la r\u00e9ception passive. \u00c0 chaque cycle, le silence collectif se consolide et le rituel devient le cadre qui fixe les limites du pensable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Or, il ne s\u2019agit pas ici de pr\u00f4ner l\u2019abolition du soufisme ni l\u2019effacement des mawlids de la m\u00e9moire collective. Ces pratiques sont n\u00e9es d\u2019un long h\u00e9ritage spirituel, et certaines des plus grandes figures de la pens\u00e9e islamique \u2014 mystiques, po\u00e8tes, philosophes \u2014 sont issues de l\u2019exp\u00e9rience soufie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais il est urgent de retrouver l\u2019esprit critique et la profondeur existentielle qui animaient le soufisme originel : une qu\u00eate individuelle, un dialogue int\u00e9rieur, un questionnement ouvert.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le soufisme de R\u00e2bi\u02bfa al-\u02bfAdawiyya \u00e9tait une r\u00e9sistance int\u00e9rieure radicale au mat\u00e9rialisme ; celui de Junayd une \u00e9cole intellectuelle distinguant la foi authentique de la simple imitation ; celui de al-Mu\u1e25\u00e2sib\u00ee un combat lucide contre soi-m\u00eame. Ces figures n\u2019ont pas cr\u00e9\u00e9 des spectacles populaires : elles ont ouvert des espaces de questionnement existentiel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le soufisme des mawlids contemporains, en revanche, a perdu son \u00e2me critique et ne conserve que sa coquille rituelle. Le dhikr est devenu un battement collectif, le saint un monument muet. On danse, on chante, mais on ne questionne plus le sens.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le soufisme spirituel formait des individus libres, capables de s\u2019interroger ; le soufisme spectaculaire actuel produit des foules silencieuses, qui acclament et se soumettent au pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En somme, il ne s\u2019agit pas d\u2019opposer foi et raison, mais de redonner \u00e0 la spiritualit\u00e9 sa dimension interrogative. Un rituel sans questions finit par produire une soci\u00e9t\u00e9 sans dialogue. Et une soci\u00e9t\u00e9 sans dialogue, t\u00f4t ou tard, perd sa capacit\u00e9 \u00e0 se transformer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le rituel en soi n\u2019est pas le probl\u00e8me. Il fait partie int\u00e9grante de la m\u00e9moire symbolique des soci\u00e9t\u00e9s, offrant un cadre d\u2019expression et de coh\u00e9sion. Par le rituel se cristallisent les \u00e9motions collectives et les appartenances sociales. 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