{"id":7404,"date":"2026-07-15T15:17:06","date_gmt":"2026-07-15T14:17:06","guid":{"rendered":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/?p=7404"},"modified":"2026-07-15T15:19:49","modified_gmt":"2026-07-15T14:19:49","slug":"amouddou-et-la-representation-televisuelle-du-maroc-amazigh","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/amouddou-et-la-representation-televisuelle-du-maroc-amazigh\/","title":{"rendered":"Amouddou et la repr\u00e9sentation t\u00e9l\u00e9visuelle du Maroc amazigh (1\/2)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9tudier la s\u00e9rie documentaire Amouddou revient \u00e0 \u00e9tudier l\u2019un des instruments les plus discrets, mais aussi les plus durables, de la construction visuelle de la marocanit\u00e9 plurielle post-2001.<strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531.jpg?resize=1024%2C768&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-4806\" style=\"width:239px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=1024%2C768&amp;ssl=1 1024w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=300%2C225&amp;ssl=1 300w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=768%2C576&amp;ssl=1 768w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=1536%2C1152&amp;ssl=1 1536w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=2048%2C1536&amp;ssl=1 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1000px) 100vw, 1000px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Pr. Mohamed Chtatou <\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><strong>Introduction<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis le lancement de sa production en 2001, la s\u00e9rie documentaire Amouddou occupe une place singuli\u00e8re dans le paysage audiovisuel marocain. Produite par la soci\u00e9t\u00e9 Faouzi Vision et diffus\u00e9e sur la premi\u00e8re cha\u00eene nationale, Al Aoula, avant d\u2019int\u00e9grer par la suite la grille des programmes d\u2019archives de la cha\u00eene Tamazight sous forme de rediffusions, l\u2019\u00e9mission a construit, \u00e9pisode apr\u00e8s \u00e9pisode, une cartographie sensible du territoire marocain (Amouddou, 2026). Le choix du titre n\u2019est pas anodin : <em>amuddu<\/em>, en langue amazighe, signifie \u00ab voyage \u00bb, et ce nom program\u00e9tique annonce d\u2019embl\u00e9e une ambition d\u2019exploration qui articule g\u00e9ographie, histoire et anthropologie culturelle. Chaque \u00e9pisode, d\u2019une dur\u00e9e initiale de 26 minutes port\u00e9e \u00e0 52 minutes \u00e0 partir de la septi\u00e8me saison en 2010, conduit le t\u00e9l\u00e9spectateur des greniers collectifs de l\u2019Anti-Atlas aux oasis pr\u00e9sahariennes, des casbahs du Sud aux villes imp\u00e9riales, en passant par les c\u00f4tes atlantiques (Amouddou, 2026).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le pr\u00e9sent essai se propose d\u2019examiner Amouddou \u00e0 la fois comme objet culturel et comme fait social, en le situant dans le contexte plus large de la politique linguistique et audiovisuelle amazighe au Maroc. Il s\u2019agit, d\u2019une part, de reconna\u00eetre les apports r\u00e9els du programme \u2014 valorisation patrimoniale, fonction p\u00e9dagogique, ethnographie participative \u2014 et, d\u2019autre part, d\u2019examiner une critique r\u00e9currente adress\u00e9e \u00e0 la s\u00e9rie : l\u2019absence quasi totale du Rif et des populations rifaines (tarifit) dans son \u00e9chantillonnage territorial. Cette absence, loin d\u2019\u00eatre un simple hasard de production, s\u2019inscrit dans un ensemble plus vaste de dynamiques institutionnelles, linguistiques et politiques qui ont historiquement marginalis\u00e9 le nord du Maroc dans la construction du r\u00e9cit national. L\u2019argumentation se d\u00e9ploie en cinq mouvements : la gen\u00e8se institutionnelle de la politique audiovisuelle amazighe ; la description du dispositif \u00e9ditorial et esth\u00e9tique d\u2019Amouddou ; son apport ethnographique et p\u00e9dagogique ; l\u2019examen critique de son d\u00e9s\u00e9quilibre g\u00e9ographique ; et une discussion des racines structurelles de ce d\u00e9s\u00e9quilibre dans l\u2019histoire politique et la sociolinguistique du Rif (Chtatou, 2020, November 12&nbsp;; 2024, June 11&nbsp;; 2025&nbsp;; 2026, June 22).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet objet m\u00e9rite un examen acad\u00e9mique pour une raison suppl\u00e9mentaire : contrairement \u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes m\u00e9diatiques tels que la presse \u00e9crite ind\u00e9pendante ou les plateformes num\u00e9riques, qui ont fait l\u2019objet d\u2019une litt\u00e9rature scientifique relativement abondante concernant le Maroc (Zaid, 2017), la production documentaire t\u00e9l\u00e9visuelle \u00e0 vocation patrimoniale demeure un champ d\u2019\u00e9tude comparativement n\u00e9glig\u00e9, alors m\u00eame qu\u2019elle occupe une place centrale dans la fabrique quotidienne des repr\u00e9sentations nationales, en particulier aupr\u00e8s des publics ruraux et \u00e2g\u00e9s pour lesquels la t\u00e9l\u00e9vision hertzienne demeure le principal vecteur d\u2019information et de divertissement. \u00c9tudier Amouddou revient ainsi \u00e0 \u00e9tudier l\u2019un des instruments les plus discrets, mais aussi les plus durables, de la construction visuelle de la marocanit\u00e9 plurielle post-2001.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La gen\u00e8se institutionnelle de la politique audiovisuelle amazighe<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Amouddou ne peut se comprendre ind\u00e9pendamment du cadre institutionnel dans lequel s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e, depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, la reconnaissance officielle de l\u2019amazighit\u00e9 au Maroc. Le discours royal d\u2019Ajdir, prononc\u00e9 le 17 octobre 2001, a marqu\u00e9 la cr\u00e9ation de l\u2019Institut royal de la culture amazighe (IRCAM), charg\u00e9 de standardiser la langue amazighe et de conseiller l\u2019\u00c9tat sur les politiques \u00e0 mener en la mati\u00e8re (El Aissati, Karsmakers, &amp; Kurvers, 2011). Cette institutionnalisation s\u2019est prolong\u00e9e par l\u2019introduction, d\u00e8s la rentr\u00e9e 2004, de l\u2019enseignement obligatoire du tamazight dans les \u00e9coles primaires des r\u00e9gions berb\u00e9rophones \u2014 le Rif, le Moyen Atlas, le Haut Atlas et la vall\u00e9e du Sous \u2014 puis, en 2011, par la constitutionnalisation de l\u2019amazigh comme langue officielle du Royaume aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019arabe (Errihani, 2006 ; El Aissati et al., 2011). Sur le plan audiovisuel, cette dynamique a d\u00e9bouch\u00e9 sur la cr\u00e9ation, le 6 janvier 2010, de la cha\u00eene publique Tamazight TV, propri\u00e9t\u00e9 de la Soci\u00e9t\u00e9 nationale de radiodiffusion et de t\u00e9l\u00e9vision (SNRT), avec pour mandat explicite la promotion et la sauvegarde de la culture amazighe au Maroc et en Afrique du Nord (Tamazight TV, 2025).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette architecture institutionnelle s\u2019inscrit elle-m\u00eame dans une transformation plus large du paysage audiovisuel marocain, entam\u00e9e avec la lib\u00e9ralisation partielle du secteur au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 : la cr\u00e9ation de la Haute Autorit\u00e9 de la Communication Audiovisuelle (HACA) en 2002, puis l\u2019adoption de la loi sur la communication audiovisuelle en 2004, qui a mis fin au monopole \u00c9tatique de gestion en transformant la Radiodiffusion T\u00e9l\u00e9vision Marocaine en soci\u00e9t\u00e9 nationale autonome, la SNRT (Zaid, 2017). Toutefois, comme le montre Zaid (2017), cette lib\u00e9ralisation institutionnelle demeure largement encadr\u00e9e par l\u2019\u00c9tat : le conseil sup\u00e9rieur de la HACA reste en grande partie nomm\u00e9 par le pouvoir ex\u00e9cutif et royal, et les grandes cha\u00eenes publiques restent soumises \u00e0 des lignes \u00e9ditoriales sensibles aux \u00ab lignes rouges \u00bb traditionnelles de la sph\u00e8re publique marocaine \u2014 la monarchie, l\u2019islam et l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale. Ce constat structurel importe pour comprendre non seulement l\u2019\u00e9mergence de la cha\u00eene Tamazight en tant qu\u2019instrument de la politique culturelle royale, mais aussi les limites de ce qu\u2019une programmation port\u00e9e par une soci\u00e9t\u00e9 nationale peut se permettre de repr\u00e9senter, en particulier lorsqu\u2019il s\u2019agit de r\u00e9gions dont l\u2019histoire r\u00e9cente reste politiquement sensible (Chtatou, 2020, November 12&nbsp;; 2024, June 11&nbsp;; 2025&nbsp;; 2026, June 22).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il importe \u00e9galement de rappeler que la r\u00e9forme de l\u2019enseignement de 2004, qui a rendu obligatoire l\u2019apprentissage du tamazight standardis\u00e9 dans les zones berb\u00e9rophones, incluait express\u00e9ment le Rif parmi les r\u00e9gions concern\u00e9es, aux c\u00f4t\u00e9s du Moyen Atlas, du Haut Atlas et de la vall\u00e9e du Sous (El Aissati et al., 2011). Sur le papier, la politique linguistique amazighe marocaine s\u2019est donc voulue, d\u00e8s l\u2019origine, g\u00e9ographiquement inclusive. Mais cette inclusion formelle s\u2019est heurt\u00e9e, dans la pratique, \u00e0 des obstacles r\u00e9currents : p\u00e9nurie d\u2019enseignants form\u00e9s au tarifit dans le Rif, manuels scolaires con\u00e7us prioritairement \u00e0 partir du tachelhit et du tamazight du Moyen Atlas, et absence de m\u00e9canismes d\u2019\u00e9valuation r\u00e9gionalis\u00e9e permettant de mesurer les disparit\u00e9s d\u2019application du programme (El Aissati et al., 2011 ; Errihani, 2006). Ce d\u00e9calage entre l\u2019inclusion proclam\u00e9e et l\u2019application effective constitue, comme on le verra, un pr\u00e9c\u00e9dent structurel \u00e9clairant pour comprendre le m\u00eame type de d\u00e9calage \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le champ audiovisuel (Chtatou, 2020, November 12&nbsp;; 2024, June 11&nbsp;; 2025&nbsp;; 2026, June 22).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Un instrument de nation-building audiovisuel : cadrage th\u00e9orique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur le plan th\u00e9orique, Amouddou peut \u00eatre utilement analys\u00e9 \u00e0 la lumi\u00e8re des travaux consacr\u00e9s au r\u00f4le de la t\u00e9l\u00e9vision publique dans la construction des identit\u00e9s nationales plurielles. Le concept de nation-building audiovisuel d\u00e9signe la mani\u00e8re dont les institutions m\u00e9diatiques publiques, par le choix de leurs sujets, de leurs langues de diffusion et de leurs territoires de tournage, contribuent \u00e0 forger un imaginaire national partag\u00e9 \u2014 ou, \u00e0 l\u2019inverse, \u00e0 en exclure certains segments de la population. Dans le cas marocain, cette fonction est rendue particuli\u00e8rement visible par le contraste entre le monolinguisme de fait qui a longtemps caract\u00e9ris\u00e9 la t\u00e9l\u00e9vision publique marocaine \u2014 domin\u00e9e par l\u2019arabe standard et le fran\u00e7ais \u2014 et l\u2019irruption, \u00e0 partir des ann\u00e9es 2000, d\u2019une programmation explicitement amazighophone (Ennaji, 2005). Amouddou occupe, \u00e0 cet \u00e9gard, une position charni\u00e8re : diffus\u00e9 en arabe sur la premi\u00e8re cha\u00eene nationale plut\u00f4t que sur la cha\u00eene Tamazight elle-m\u00eame, il ne rel\u00e8ve pas strictement de la politique de programmation amazighophone, mais il en partage n\u00e9anmoins l\u2019ambition de valorisation identitaire, en int\u00e9grant \u00e0 son texte des \u00e9l\u00e9ments lexicaux, toponymiques et culturels amazighs pr\u00e9sent\u00e9s comme constitutifs du patrimoine national dans son ensemble plut\u00f4t que comme une composante s\u00e9par\u00e9e de celui-ci (Chtatou, 2020, November 12&nbsp;; 2024, June 11&nbsp;; 2025&nbsp;; 2026, June 22).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette ambigu\u00eft\u00e9 de statut \u2014 \u00e9mission en arabe consacr\u00e9e pour une large part \u00e0 des territoires et des pratiques amazighes, diffus\u00e9e initialement sur la cha\u00eene g\u00e9n\u00e9raliste plut\u00f4t que sur la cha\u00eene identitaire \u2014 illustre une caract\u00e9ristique plus g\u00e9n\u00e9rale de la politique culturelle marocaine post-2001 : la volont\u00e9 de pr\u00e9senter l\u2019amazighit\u00e9 non comme une revendication communautaire s\u00e9par\u00e9e, mais comme une composante int\u00e9grante de l\u2019identit\u00e9 nationale marocaine dans son ensemble, conform\u00e9ment \u00e0 la formule d\u00e9sormais consacr\u00e9e du \u00ab Maroc pluriel \u00bb inscrite dans le pr\u00e9ambule de la Constitution de 2011. Cette strat\u00e9gie d\u2019int\u00e9gration pr\u00e9sente des avantages \u00e9vidents en termes de coh\u00e9sion nationale, mais elle comporte \u00e9galement un risque : celui de dissoudre les sp\u00e9cificit\u00e9s r\u00e9gionales de l\u2019amazighit\u00e9 dans un r\u00e9cit national unifi\u00e9 qui, de fait, privil\u00e9gie certaines r\u00e9gions \u2014 en l\u2019occurrence le Sud \u2014 au d\u00e9triment d\u2019autres, dont le Rif, dans la construction concr\u00e8te de l\u2019imaginaire visuel national.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Amouddou : dispositif \u00e9ditorial et esth\u00e9tique documentaire<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur le plan formel, Amouddou se distingue par un dispositif de production relativement stable sur pr\u00e8s de deux d\u00e9cennies : r\u00e9alisation assur\u00e9e principalement par Hassan Boufous, pr\u00e9sentation de Lahoucine Faouzi, textes de Mohamed Koukam (Amouddou, 2026). La s\u00e9rie a re\u00e7u plusieurs distinctions dans des festivals r\u00e9gionaux et internationaux \u2014 f\u00e9licitations du jury du Festival de la production documentaire d\u2019Al Jazeera en 2006, premier prix du meilleur r\u00e9alisateur au Festival international du court-m\u00e9trage et du documentaire de Casablanca en 2007, prix d\u2019or du meilleur directeur de la photographie au Cairo Arab Media Festival en 2009 \u2014 t\u00e9moignant d\u2019une reconnaissance de la qualit\u00e9 technique de sa r\u00e9alisation (Amouddou, 2026). Le programme repose officiellement sur quatre piliers th\u00e9matiques : la mise en valeur des potentialit\u00e9s et r\u00e9f\u00e9rences historiques du Maroc, la promotion du secteur touristique, la protection et la mise \u00e0 niveau du patrimoine culturel, et le d\u00e9veloppement du secteur audiovisuel national par l\u2019emploi de techniques de production conformes aux normes internationales (Amouddou, 2026).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette structuration \u00e9ditoriale traduit une ambition qui d\u00e9passe le simple divertissement touristique : chaque \u00e9pisode combine images de paysages, t\u00e9moignages d\u2019habitants, entretiens avec des sp\u00e9cialistes locaux et \u00e9l\u00e9ments d\u2019histoire orale, dans une facture qui emprunte \u00e0 la fois au documentaire de d\u00e9couverte et \u00e0 l\u2019ethnographie film\u00e9e. L\u2019utilisation pr\u00e9coce de la HDCAM d\u00e8s les premi\u00e8res saisons a permis \u00e0 la s\u00e9rie de se distinguer visuellement des productions t\u00e9l\u00e9visuelles marocaines contemporaines, contribuant \u00e0 une esth\u00e9tique soign\u00e9e qui valorise la monumentalit\u00e9 des paysages \u2014 greniers collectifs, casbahs, gravures rupestres, n\u00e9cropoles \u2014 tout en int\u00e9grant des s\u00e9quences sonores plurilingues qui m\u00ealent arabe, fran\u00e7ais et variantes amazighes, att\u00e9nuant ainsi, au niveau du texte audiovisuel lui-m\u00eame, les fronti\u00e8res linguistiques qui structurent par ailleurs la soci\u00e9t\u00e9 marocaine (Chtatou, 2020, November 12&nbsp;; 2024, June 11&nbsp;; 2025&nbsp;; 2026, June 22).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Une ethnographie participative : donner la parole aux populations locales<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019une des qualit\u00e9s les plus souvent relev\u00e9es d\u2019Amouddou r\u00e9side dans sa d\u00e9marche relativement respectueuse des populations film\u00e9es. Plut\u00f4t que de recourir syst\u00e9matiquement \u00e0 une voix off surplombante, l\u2019\u00e9mission privil\u00e9gie le t\u00e9moignage direct des habitants, qui deviennent ainsi les narrateurs de leur propre histoire : agriculteurs de l\u2019Anti-Atlas d\u00e9crivant les techniques ancestrales de gestion de l\u2019eau, gardiens de greniers collectifs (agadirs) expliquant les r\u00e8gles coutumi\u00e8res de stockage communautaire, artisans transmettant des savoir-faire menac\u00e9s de disparition. Cette d\u00e9marche participative rejoint les pr\u00e9occupations exprim\u00e9es par l\u2019anthropologue Katherine Hoffman (2008) dans son \u00e9tude ethnographique du Souss, o\u00f9 elle montre combien la transmission orale f\u00e9minine et communautaire constitue un vecteur central, bien que fragile, de la m\u00e9moire culturelle amazighe, un vecteur que les politiques linguistiques centralis\u00e9es tendent \u00e0 sous-estimer au profit de formes \u00e9crites et standardis\u00e9es de patrimonialisation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En donnant un espace m\u00e9diatique national \u00e0 des locuteurs de variantes r\u00e9gionales de l\u2019amazigh \u2014 tachelhit dans le Souss et l\u2019Anti-Atlas, tamazight dans le Moyen Atlas \u2014 Amouddou contribue, dans une certaine mesure, \u00e0 contrebalancer la tendance \u00e0 l\u2019homog\u00e9n\u00e9isation linguistique port\u00e9e par la standardisation institutionnelle de l\u2019IRCAM, laquelle a \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9e pour la mani\u00e8re dont elle construit un amazigh standard \u00e0 partir d\u2019un compromis entre trois variantes principales, au risque de marginaliser plus avant les vari\u00e9t\u00e9s p\u00e9riph\u00e9riques non couvertes par ce compromis (Errihani, 2006 ; Zouhir, 2014). Cette d\u00e9marche de valorisation de la parole vernaculaire, m\u00eame lorsqu\u2019elle demeure encadr\u00e9e par le montage et la narration officielle du programme, participe d\u2019une politique de reconnaissance qui d\u00e9passe le strict cadre linguistique pour toucher \u00e0 la dignit\u00e9 des savoirs locaux eux-m\u00eames (Chtatou, 2020, November 12&nbsp;; 2024, June 11&nbsp;; 2025&nbsp;; 2026, June 22).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette valorisation de la parole locale rev\u00eat une importance particuli\u00e8re s\u2019agissant des femmes rurales, dont la contribution \u00e0 la transmission du patrimoine immat\u00e9riel \u2014 tissage, poterie, m\u00e9decine traditionnelle, chants et po\u00e9sie orale \u2014 demeure structurellement sous-repr\u00e9sent\u00e9e dans les grands r\u00e9cits historiographiques nationaux, centr\u00e9s sur des figures et des \u00e9v\u00e9nements masculins et urbains. Hoffman (2008) montre pr\u00e9cis\u00e9ment, dans son \u00e9tude du Souss, que ce sont souvent les femmes qui assurent, par la transmission orale interg\u00e9n\u00e9rationnelle, la continuit\u00e9 des r\u00e9pertoires linguistiques et symboliques amazighs, dans un contexte o\u00f9 les hommes sont plus fr\u00e9quemment engag\u00e9s dans des circuits de migration \u00e9conomique vers les villes ou l\u2019\u00e9tranger. En accordant, m\u00eame partiellement, un temps d\u2019antenne \u00e0 ces figures f\u00e9minines de transmission, Amouddou contribue \u00e0 corriger, \u00e0 son \u00e9chelle, un d\u00e9s\u00e9quilibre de genre plus large dans la repr\u00e9sentation m\u00e9diatique du monde rural marocain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A suivre<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em><strong>Mohamed Chtatou, Professeur d\u2019universit\u00e9, consultant international en \u00e9ducation et analyste politique pour la r\u00e9gion MENA<\/strong><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9tudier la s\u00e9rie documentaire Amouddou revient \u00e0 \u00e9tudier l\u2019un des instruments les plus discrets, mais aussi les plus durables, de la construction visuelle de la marocanit\u00e9 plurielle post-2001. Pr. Mohamed Chtatou Introduction Depuis le lancement de sa production en 2001, la s\u00e9rie documentaire Amouddou occupe une place singuli\u00e8re dans le paysage audiovisuel marocain. 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