{"id":7496,"date":"2026-07-28T00:00:00","date_gmt":"2026-07-27T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/?p=7496"},"modified":"2026-07-27T23:35:33","modified_gmt":"2026-07-27T22:35:33","slug":"rouvrir-les-portes-de-lijtihad-vers-une-renaissance-intellectuelle-dans-le-monde-musulman-1-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/rouvrir-les-portes-de-lijtihad-vers-une-renaissance-intellectuelle-dans-le-monde-musulman-1-2\/","title":{"rendered":"Rouvrir les portes de l&rsquo;ijtih\u00e2d : vers une renaissance intellectuelle dans le monde musulman &#8211; (1\/2)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Durant les si\u00e8cles formateurs de l&rsquo;islam, l&rsquo;<em>ijtih\u00e2d<\/em> n&rsquo;\u00e9tait pas l&rsquo;exception mais la norme. Des juristes classiques tels qu&rsquo;Abu Hanifa, Malik ibn Anas, al-Shafi&rsquo;i et Ahmad ibn Hanbal, \u00e9ponymes des quatre \u00e9coles sunnites subsistantes, se livraient constamment \u00e0 un raisonnement ind\u00e9pendant pour r\u00e9soudre de nouveaux probl\u00e8mes juridiques, politiques, \u00e9conomiques et sociaux, tout comme des historiens-juristes tels qu&rsquo;al-Tabari. Al-Ghazali a apport\u00e9 l&rsquo;un des traitements classiques les plus rigoureux de la th\u00e9orie du droit et de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie, tandis qu&rsquo;Ibn Rushd, dans son \u00e9tude comparative des divergences juridiques, a montr\u00e9 que la divergence entre \u00e9coles constituait elle-m\u00eame une pratique intellectuelle disciplin\u00e9e et r\u00e9gie par des r\u00e8gles, plut\u00f4t qu&rsquo;un d\u00e9saccord chaotique. <\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\"><strong>Rouvrir les portes de l&rsquo;<em>ijtih\u00e2d<\/em> : vers une renaissance intellectuelle dans le monde musulman<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Introduction<\/strong><strong><\/strong><\/h2>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531.jpg?resize=1024%2C768&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-4806\" style=\"width:281px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=1024%2C768&amp;ssl=1 1024w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=300%2C225&amp;ssl=1 300w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=768%2C576&amp;ssl=1 768w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=1536%2C1152&amp;ssl=1 1536w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=2048%2C1536&amp;ssl=1 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1000px) 100vw, 1000px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Pr. Mohamed Chtatou <\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le monde musulman se trouve aujourd&rsquo;hui \u00e0 un carrefour historique. Fort de pr\u00e8s de deux milliards de personnes r\u00e9parties dans des soci\u00e9t\u00e9s, des cultures et des syst\u00e8mes politiques divers, il affronte des d\u00e9fis sans pr\u00e9c\u00e9dent : transformation technologique rapide, intelligence artificielle, biotechnologies, changement climatique, mondialisation, recompositions g\u00e9opolitiques, d\u00e9bats sur les droits humains, in\u00e9galit\u00e9s \u00e9conomiques, pressions d\u00e9mographiques et red\u00e9finition des notions de gouvernance et de citoyennet\u00e9. Si l&rsquo;islam poss\u00e8de une tradition intellectuelle riche, capable d&rsquo;appr\u00e9hender des circonstances changeantes, de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s musulmanes contemporaines continuent de s&rsquo;appuyer sur des interpr\u00e9tations juridiques \u00e9labor\u00e9es il y a des si\u00e8cles, dans des conditions historiques radicalement diff\u00e9rentes \u2014 une disjonction que Fazlur Rahman a diagnostiqu\u00e9e comme l&rsquo;\u00e9chec central du modernisme musulman : l&rsquo;incapacit\u00e9 \u00e0 distinguer les principes coraniques g\u00e9n\u00e9raux des circonstances historiques concr\u00e8tes dans lesquelles ils furent d&rsquo;abord \u00e9nonc\u00e9s (Rahman, 1982).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La question urgente qui se pose aux savants et aux intellectuels musulmans n&rsquo;est donc pas de savoir si l&rsquo;islam est compatible avec la modernit\u00e9, mais si les musulmans poss\u00e8dent le courage de faire revivre l&rsquo;une des plus grandes traditions intellectuelles de l&rsquo;islam : l&rsquo;<em>ijtih\u00e2d<\/em>, l&rsquo;exercice ind\u00e9pendant de la raison dans l&rsquo;interpr\u00e9tation du Coran et de la Sunna. L&rsquo;<em>ijtih\u00e2d<\/em> authentique ne cherche pas \u00e0 se substituer \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation ; il cherche plut\u00f4t \u00e0 comprendre des principes \u00e9ternels dans des contextes historiques changeants. Un engagement renouvel\u00e9 envers un <em>ijtih\u00e2d<\/em> authentique pourrait devenir le fondement d&rsquo;une renaissance intellectuelle capable de concilier foi et progr\u00e8s scientifique, gouvernance \u00e9thique, justice sociale et engagement mondial. Cet essai retrace les fondements classiques de l&rsquo;<em>ijtih\u00e2d<\/em>, examine l&rsquo;historiographie contest\u00e9e de sa pr\u00e9tendue cl\u00f4ture, passe en revue les pressions contemporaines qui rendent sa relance urgente, et consid\u00e8re les cadres m\u00e9thodologiques \u2014 <em>maq\u00e2sid al-shar\u00ee&rsquo;ah<\/em>, <em>fiqh al-aqalliyy\u00e2t<\/em> et <em>ijtih\u00e2d<\/em> collectif \u2014 \u00e0 travers lesquels une telle relance est d\u00e9j\u00e0, in\u00e9galement, \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre. Une \u00e9tude de cas finale consacr\u00e9e \u00e0 la r\u00e9forme marocaine du code de la famille de 2004, lue en parall\u00e8le avec le d\u00e9veloppement de la finance islamique contemporaine, montre comment ces d\u00e9bats abstraits se traduisent en pratique l\u00e9gislative et commerciale concr\u00e8te. Les enjeux de cette recherche d\u00e9passent largement le cadre du s\u00e9minaire : la mani\u00e8re dont une tradition de pr\u00e8s de deux milliards de fid\u00e8les choisit de raisonner sur des questions in\u00e9dites fa\u00e7onnera les structures familiales, les syst\u00e8mes financiers, la pratique m\u00e9dicale et les institutions politiques de dizaines de pays pour des d\u00e9cennies, et les choix intellectuels faits aujourd&rsquo;hui, en cette premi\u00e8re moiti\u00e9 du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle, pourraient s&rsquo;av\u00e9rer aussi d\u00e9terminants que ceux des juristes classiques de l&rsquo;\u00e9poque abbasside.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il convient de pr\u00e9ciser d&#8217;embl\u00e9e ce que cet essai n&rsquo;affirme pas. Il ne pr\u00e9tend pas que l&rsquo;<em>ijtih\u00e2d<\/em> soit une panac\u00e9e capable de r\u00e9soudre toute tension entre la tradition islamique et la vie contemporaine, ni que les savants \u00e9voqu\u00e9s ci-apr\u00e8s parlent d&rsquo;une seule voix ou aboutissent \u00e0 des conclusions convergentes. Rahman, Soroush, Ramadan, Wadud, An-Na&rsquo;im, Auda, al-Qaradawi et Takim divergent substantiellement sur les questions de m\u00e9thode, de th\u00e9ologie et de strat\u00e9gie politique, et ces divergences font elles-m\u00eames partie de la vitalit\u00e9 intellectuelle que cet essai d\u00e9fend. Ce qui les r\u00e9unit, et ce que cet essai consid\u00e8re comme indispensable \u00e0 toute relance cr\u00e9dible de la pens\u00e9e islamique, c&rsquo;est un engagement partag\u00e9 envers une lecture raisonn\u00e9e, textuellement fond\u00e9e et finaliste de la r\u00e9v\u00e9lation, par opposition \u00e0 un litt\u00e9ralisme non critique qui interdit toute recherche, ou \u00e0 un s\u00e9cularisme radical qui abandonne purement et simplement les ressources propres de la tradition.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>L&rsquo;<em>ijtih\u00e2d<\/em> : le moteur intellectuel dynamique de l&rsquo;islam<\/strong><strong><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le terme arabe <em>ijtih\u00e2d<\/em> d\u00e9rive de la racine <em>j\u00e2hada<\/em>, qui signifie \u00ab d\u00e9ployer tout son effort \u00bb. Dans la jurisprudence islamique, il d\u00e9signe le processus par lequel des savants qualifi\u00e9s d\u00e9rivent des r\u00e8gles juridiques et \u00e9thiques \u00e0 partir du Coran et de la Sunna lorsque aucune indication textuelle explicite n&rsquo;existe. Le <em>us\u00fbl al-fiqh<\/em> classique distingue plusieurs outils imbriqu\u00e9s par lesquels cet effort s&rsquo;exerce : le <em>qiy\u00e2s<\/em>, raisonnement analogique qui \u00e9tend un cas textuellement r\u00e9gl\u00e9 \u00e0 un cas non r\u00e9gl\u00e9 partageant la m\u00eame cause sous-jacente (<em>&lsquo;illah<\/em>) ; l&rsquo;<em>istihs\u00e2n<\/em>, pr\u00e9f\u00e9rence juridique exerc\u00e9e lorsque l&rsquo;analogie stricte produirait un r\u00e9sultat in\u00e9quitable ; l&rsquo;<em>istisl\u00e2h<\/em> ou <em>\ue000maslaha<\/em> mursalah\ue001, raisonnement fond\u00e9 sur l&rsquo;int\u00e9r\u00eat public non restreint lorsqu&rsquo;aucun texte sp\u00e9cifique ne s&rsquo;applique ; et le <em>&lsquo;urf<\/em>, l&rsquo;accommodement de la coutume saine. Mohammad Hashim Kamali a syst\u00e9matis\u00e9 ces instruments comme l&rsquo;appareil central du <em>us\u00fbl al-fiqh<\/em>, la science m\u00e9thodologique qui r\u00e9git la mani\u00e8re dont les r\u00e8gles sont d\u00e9riv\u00e9es plut\u00f4t que leur seul contenu (Kamali, 2003).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Durant les si\u00e8cles formateurs de l&rsquo;islam, l&rsquo;<em>ijtih\u00e2d<\/em> n&rsquo;\u00e9tait pas l&rsquo;exception mais la norme. Des juristes classiques tels qu&rsquo;Abu Hanifa, Malik ibn Anas, al-Shafi&rsquo;i et Ahmad ibn Hanbal, \u00e9ponymes des quatre \u00e9coles sunnites subsistantes, se livraient constamment \u00e0 un raisonnement ind\u00e9pendant pour r\u00e9soudre de nouveaux probl\u00e8mes juridiques, politiques, \u00e9conomiques et sociaux, tout comme des historiens-juristes tels qu&rsquo;al-Tabari. Al-Ghazali a apport\u00e9 l&rsquo;un des traitements classiques les plus rigoureux de la th\u00e9orie du droit et de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie, tandis qu&rsquo;Ibn Rushd, dans son \u00e9tude comparative des divergences juridiques, a montr\u00e9 que la divergence entre \u00e9coles constituait elle-m\u00eame une pratique intellectuelle disciplin\u00e9e et r\u00e9gie par des r\u00e8gles, plut\u00f4t qu&rsquo;un d\u00e9saccord chaotique. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Al-Shatibi syst\u00e9matisa par la suite la dimension finaliste de ce raisonnement, et Ibn Taymiyyah, malgr\u00e9 sa r\u00e9putation de litt\u00e9ralisme textuel, fut en r\u00e9alit\u00e9 un praticien vigoureux de l&rsquo;<em>ijtih\u00e2d<\/em> ind\u00e9pendant contre les positions fig\u00e9es de sa propre \u00e9cole hanbalite. Ibn al-Qayyim, son disciple, cristallisa cette flexibilit\u00e9 interpr\u00e9tative dans la doctrine c\u00e9l\u00e8bre selon laquelle les r\u00e8gles juridiques (<em>fat\u00e2wa<\/em>) changent n\u00e9cessairement avec les changements de temps, de lieu, de circonstance, d&rsquo;intention et de coutume, principe qu&rsquo;il d\u00e9veloppa longuement dans <em>I&rsquo;lam al-Muwaqqi&rsquo;in<\/em> (Ibn al-Qayyim, 1991).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les r\u00e9alisations remarquables de la civilisation islamique durant l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or abbasside \u00e9taient indissociables de cette culture d&rsquo;ouverture intellectuelle. Les musulmans furent \u00e0 la pointe des avanc\u00e9es en m\u00e9decine, en astronomie, en math\u00e9matiques, en philosophie, en architecture, en \u00e9conomie, en g\u00e9ographie et en pens\u00e9e politique, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que la recherche intellectuelle \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme compatible avec la foi religieuse, et m\u00eame exig\u00e9e par elle. Le Coran lui-m\u00eame exhorte \u00e0 maintes reprises \u00e0 la r\u00e9flexion et \u00e0 la recherche raisonn\u00e9e (Coran 47:24 ; 2:44 ; 16:43). La raison (<em>&lsquo;aql<\/em>) occupe ainsi une place centrale dans la civilisation islamique, et le v\u00e9ritable conflit n&rsquo;oppose pas l&rsquo;islam \u00e0 la raison, mais la stagnation intellectuelle au renouveau intellectuel.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>La cl\u00f4ture historique de l&rsquo;ijtih\u00e2d : un r\u00e9cit contest\u00e9<\/em><\/strong><strong><em><\/em><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;\u00e9rudition orientaliste du vingti\u00e8me si\u00e8cle, exprim\u00e9e avec le plus d&rsquo;influence par Joseph Schacht, soutenait que d\u00e8s le d\u00e9but du dixi\u00e8me si\u00e8cle un consensus s&rsquo;\u00e9tait form\u00e9 selon lequel aucun savant ne poss\u00e9dait plus les qualifications requises pour un raisonnement juridique ind\u00e9pendant, confinant l&rsquo;activit\u00e9 ult\u00e9rieure au <em>taql\u00eed<\/em>, l&rsquo;adh\u00e9sion non questionn\u00e9e aux \u00e9coles \u00e9tablies. Cette th\u00e8se fut cependant soumise \u00e0 une critique approfondie par Wael Hallaq, qui d\u00e9montra que la \u00ab cl\u00f4ture de la porte de l&rsquo;<em>ijtih\u00e2d<\/em> \u00bb ne fut ni un \u00e9v\u00e9nement historique ponctuel ni un consensus juridique, mais plut\u00f4t un r\u00e9cit r\u00e9trospectif impos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;histoire du droit, qui continua en pratique \u00e0 accueillir un raisonnement ind\u00e9pendant bien au-del\u00e0 de la date suppos\u00e9e de cl\u00f4ture (Hallaq, 1984). Le r\u00e9cit r\u00e9visionniste de Hallaq montra que des juristes tout au long de la p\u00e9riode m\u00e9di\u00e9vale, y compris des figures accus\u00e9es d&rsquo;avoir impos\u00e9 la cl\u00f4ture telles qu&rsquo;al-Ghazali, continuaient d&rsquo;\u00eatre d\u00e9crits dans la litt\u00e9rature biographique en des termes qui pr\u00e9supposaient une capacit\u00e9 d&rsquo;<em>ijtih\u00e2d<\/em> toujours active, et que les d\u00e9bats sur les qualifications d&rsquo;un <em>mujtahid<\/em> se poursuivirent pendant des si\u00e8cles apr\u00e8s la date suppos\u00e9e de cl\u00f4ture.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plusieurs facteurs convergents expliquent n\u00e9anmoins l&rsquo;ascendant progressif du conservatisme juridique entre les dixi\u00e8me et treizi\u00e8me si\u00e8cles : la fragmentation politique cons\u00e9cutive au califat abbasside, le traumatisme des invasions mongoles et la destruction des biblioth\u00e8ques et institutions savantes de Bagdad, les inqui\u00e9tudes entourant l&rsquo;innovation th\u00e9ologique (<em>bid&rsquo;ah<\/em>), la consolidation institutionnelle des quatre \u00e9coles juridiques sunnites en structures <em>madhhab <\/em>autoreproductrices, les pressions coloniales europ\u00e9ennes ult\u00e9rieures qui pouss\u00e8rent les juristes vers une codification d\u00e9fensive, et le d\u00e9clin des institutions scientifiques ind\u00e9pendantes par rapport \u00e0 leurs devanci\u00e8res de l&rsquo;\u00e9poque abbasside. Avec le temps, l&rsquo;imp\u00e9ratif de pr\u00e9server la continuit\u00e9 juridique en vint \u00e0 l&#8217;emporter sur l&rsquo;imp\u00e9ratif d&rsquo;innovation. Si la stabilit\u00e9 doctrinale a servi d&rsquo;importantes fonctions sociales \u2014 pr\u00e9visibilit\u00e9, continuit\u00e9 des attentes juridiques, protection contre l&rsquo;arbitraire judiciaire \u2014, une d\u00e9pendance excessive \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du pr\u00e9c\u00e9dent m\u00e9di\u00e9val a souvent d\u00e9courag\u00e9 un engagement soutenu avec des r\u00e9alit\u00e9s in\u00e9dites. La le\u00e7on historiographique est en elle-m\u00eame instructive : ce qui est souvent pr\u00e9sent\u00e9 aux publics musulmans contemporains comme une tradition immuable, toujours d\u00e9j\u00e0 arr\u00eat\u00e9e, fut, selon la d\u00e9monstration de Hallaq, une histoire bien plus contest\u00e9e et dynamique que ne le reconnaissent g\u00e9n\u00e9ralement ses d\u00e9tracteurs, qu&rsquo;ils soient conservateurs ou s\u00e9cularistes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce correctif importe pour l&rsquo;argument de cet essai d&rsquo;une mani\u00e8re sp\u00e9cifique. Les partisans de la r\u00e9forme contemporaine pr\u00e9sentent parfois leur projet comme une rupture totale avec une tradition rigidement close, tandis que leurs adversaires pr\u00e9sentent toute innovation comme une rupture avec une tradition qui fut, et doit demeurer, close. L&rsquo;historiographie r\u00e9visionniste de Hallaq sape ces deux cadrages simultan\u00e9ment : elle montre que la tradition elle-m\u00eame n&rsquo;a jamais enti\u00e8rement ferm\u00e9 la porte que ses d\u00e9fenseurs ult\u00e9rieurs pr\u00e9tendaient avoir close, ce qui signifie que les appels contemporains \u00e0 un <em>ijtih\u00e2d<\/em> renouvel\u00e9 peuvent \u00eatre compris non comme une rupture in\u00e9dite, mais comme un retour \u00e0 des modes de raisonnement que la tradition classique avait d\u00e9j\u00e0 sanctionn\u00e9s et continua, en pratique, \u00e0 exercer pendant des si\u00e8cles apr\u00e8s la date suppos\u00e9e de cl\u00f4ture.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>Une note comparative : l&rsquo;ijtih\u00e2d dans la tradition usulite chiite<\/em><\/strong><strong><em><\/em><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le propos qui pr\u00e9c\u00e8de s&rsquo;est concentr\u00e9 sur l&rsquo;histoire juridique sunnite, o\u00f9 le langage d&rsquo;une \u00ab porte close \u00bb connut la plus large diffusion, mais une tradition parall\u00e8le, et \u00e0 certains \u00e9gards plus continue, de l&rsquo;<em>ijtih\u00e2d<\/em> se d\u00e9veloppa au sein du chiisme duod\u00e9cimain. \u00c0 la suite de l&rsquo;ascendant, au dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle, de l&rsquo;\u00e9cole usulite sur ses rivales akhbarites, lesquelles rejetaient le raisonnement juridique ind\u00e9pendant au profit d&rsquo;une stricte d\u00e9pendance au hadith transmis, la jurisprudence chiite institutionnalisa l&rsquo;<em>ijtih\u00e2d<\/em> comme obligation continue et ininterrompue plut\u00f4t que comme phase historiquement born\u00e9e. L&rsquo;\u00e9tude approfondie de Liyakat Takim sur cette tradition retrace comment des juristes usulites tels que Muhammad Baqir Bihbihani puis, plus tard, Murtada Ansari d\u00e9velopp\u00e8rent des th\u00e9ories de plus en plus sophistiqu\u00e9es distinguant la certitude de la probabilit\u00e9 dans le raisonnement juridique, \u00e9largissant ainsi plut\u00f4t que restreignant le champ des questions ouvertes \u00e0 la r\u00e9vision juridique (Takim, 2021). L&rsquo;institution chiite de la marja&rsquo;iyyat al-taqlid, selon laquelle les croyants la\u00efcs suivent l&rsquo;exemple d&rsquo;un <em>mujtahid<\/em> vivant et reconnu plut\u00f4t qu&rsquo;un corpus de pr\u00e9c\u00e9dents \u00e9teints, signifie que la jurisprudence duod\u00e9cimaine n&rsquo;a jamais connu de d\u00e9bat historiographique \u00e9quivalent sur la cl\u00f4ture de la porte de l&rsquo;<em>ijtih\u00e2d<\/em>, la th\u00e9orie juridique chiite pr\u00e9supposant son ouverture permanente comme trait structurel de l&rsquo;\u00e9cole.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Takim soutient que cette continuit\u00e9 institutionnelle n&rsquo;a pas, en elle-m\u00eame, garanti une r\u00e9forme substantielle sur des questions contemporaines contest\u00e9es telles que l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des sexes, les droits des minorit\u00e9s religieuses et la bio\u00e9thique, les <em>marji&rsquo;<\/em> contemporains demeurant contraints par nombre des m\u00eames pressions interpr\u00e9tatives et politiques que leurs homologues sunnites (Takim, 2021). La comparaison n&rsquo;en est pas moins instructive : elle d\u00e9montre que la disponibilit\u00e9 historique d&rsquo;une tradition d&rsquo;<em>ijtih\u00e2d<\/em> formellement ininterrompue est une condition n\u00e9cessaire mais non suffisante du type de renouveau intellectuel substantiel que d\u00e9fend cet essai, dans la mesure o\u00f9 les obstacles plus profonds \u00e0 ce renouveau \u2014 contrainte politique, int\u00e9r\u00eat institutionnel propre et autorit\u00e9 interpr\u00e9tative contest\u00e9e \u2014 traversent la distinction sunnite-chiite plut\u00f4t qu&rsquo;ils ne la recoupent (Chtatou, 2017, August 24).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>Pourquoi l&rsquo;ijtih\u00e2d est plus urgent que jamais<\/em><\/strong><strong><em><\/em><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le monde contemporain pose des questions que les juristes classiques ne pouvaient imaginer. L&rsquo;intelligence artificielle soul\u00e8ve des dilemmes \u00e9thiques touchant l&rsquo;autonomie, l&#8217;emploi, la surveillance et la guerre ; des travaux r\u00e9cents appliquant le cadre des <em>maq\u00e2sid<\/em> \u00e0 la gouvernance de l&rsquo;IA ont soutenu que les cinq objectifs classiques \u2014 protection de la religion, de la vie, de l&rsquo;intellect, de la lign\u00e9e et de la propri\u00e9t\u00e9 \u2014 peuvent \u00eatre op\u00e9rationnalis\u00e9s comme crit\u00e8res d&rsquo;\u00e9valuation des syst\u00e8mes algorithmiques, offrant aux soci\u00e9t\u00e9s musulmanes un vocabulaire de principe pour aborder les technologies \u00e9mergentes plut\u00f4t qu&rsquo;une adoption non critique ou un rejet total. Les biotechnologies introduisent des d\u00e9bats sur la modification g\u00e9n\u00e9tique, le clonage, la transplantation d&rsquo;organes, les traitements de fertilit\u00e9 et la recherche sur les cellules souches que les manuels de fiqh classiques ne pouvaient anticiper ; Aasim Padela a montr\u00e9 comment un rapprochement fond\u00e9 sur les <em>maq\u00e2sid<\/em> entre la th\u00e9orie du droit islamique et l&rsquo;\u00e9thique biom\u00e9dicale contemporaine peut produire des positions d\u00e9fendables et textuellement fond\u00e9es sur pr\u00e9cis\u00e9ment ces questions de pointe, plut\u00f4t que des fatwas improvis\u00e9es et coup\u00e9es de l&rsquo;une ou l&rsquo;autre tradition (Padela, 2021). La finance num\u00e9rique met \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve les conceptions traditionnelles de la monnaie \u00e0 travers les cryptomonnaies, la finance d\u00e9centralis\u00e9e et la banque num\u00e9rique, probl\u00e8mes qui prolongent plut\u00f4t qu&rsquo;ils ne r\u00e9solvent la jurisprudence classique de la <em>riba<\/em> et du <em>ghar\u00e2r<\/em>. Le changement climatique exige une \u00e9thique environnementale islamique attentive \u00e0 la durabilit\u00e9 et \u00e0 la justice interg\u00e9n\u00e9rationnelle, s&rsquo;appuyant sur la notion coranique de <em>khil\u00e2fah<\/em>, l&rsquo;intendance humaine de la terre, et sur la notion connexe d&rsquo;amana, la confiance plac\u00e9e en l&rsquo;humanit\u00e9 pour pr\u00e9server la cr\u00e9ation plut\u00f4t que l&rsquo;exploiter sans limite ; un ouvrage collectif de r\u00e9f\u00e9rence dirig\u00e9 par Foltz, Denny et Baharuddin (2003) a rassembl\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment ce type de raisonnement environnemental textuellement fond\u00e9, soutenant que les sources islamiques contiennent les ressources d&rsquo;une \u00e9thique \u00e9cologique distincte plut\u00f4t que d&rsquo;exiger l&rsquo;importation pure et simple de cadres environnementalistes s\u00e9culiers. Ce corpus illustre un point plus g\u00e9n\u00e9ral : les cat\u00e9gories des <em>maq\u00e2sid<\/em> relatives \u00e0 la protection de la vie et de la propri\u00e9t\u00e9 s&rsquo;\u00e9tendent naturellement aux questions \u00e9cologiques d\u00e8s lors que les juristes acceptent de les lire de mani\u00e8re finaliste plut\u00f4t que de les confiner \u00e0 leurs applications historiquement restreintes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les migrations mondiales ont transform\u00e9 les musulmans en minorit\u00e9s dans une grande partie du monde, exigeant une nouvelle jurisprudence sur la citoyennet\u00e9, le pluralisme, la loyaut\u00e9 et l&rsquo;int\u00e9gration \u2014 d\u00e9fi qu&rsquo;Abdullahi An-Na&rsquo;im a directement abord\u00e9 en soutenant que l&rsquo;application coercitive de la shari&rsquo;a par l&rsquo;\u00c9tat est incompatible avec l&rsquo;insistance coranique sur l&rsquo;engagement religieux volontaire, et qu&rsquo;un \u00c9tat civique, religieusement neutre, offre la voie la plus s\u00fbre pour prot\u00e9ger l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de l&rsquo;islam lui-m\u00eame (An-Na&rsquo;im, 2008). L&rsquo;\u00e9ducation, l&#8217;emploi, la participation politique et les droits familiaux des femmes continuent de susciter un d\u00e9bat intense exigeant des lectures contextuelles plut\u00f4t que purement litt\u00e9rales ; la relecture herm\u00e9neutique du Coran par Amina Wadud a soutenu que le texte lui-m\u00eame ne contient aucune hi\u00e9rarchie de genre inh\u00e9rente, et que des si\u00e8cles d&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se exclusivement masculine avaient projet\u00e9 sur le texte des pr\u00e9suppos\u00e9s patriarcaux, alors que sa structure profonde affirme l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 ontologique des hommes et des femmes (Wadud, 1999). Le droit international, la d\u00e9mocratie, le constitutionnalisme et les droits humains exigent de m\u00eame un engagement islamique attentif plut\u00f4t qu&rsquo;un rejet global ou une acceptation non critique. Aucune de ces questions ne saurait \u00eatre ad\u00e9quatement r\u00e9solue par la simple r\u00e9p\u00e9tition d&rsquo;opinions juridiques \u00e9labor\u00e9es pour des soci\u00e9t\u00e9s agraires m\u00e9di\u00e9vales.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>(A suivre)<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em><strong>Mohamed Chtatou, Professeur d\u2019universit\u00e9, consultant international en \u00e9ducation et analyste politique pour la r\u00e9gion MENA<\/strong><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Durant les si\u00e8cles formateurs de l&rsquo;islam, l&rsquo;ijtih\u00e2d n&rsquo;\u00e9tait pas l&rsquo;exception mais la norme. 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