{"id":7803,"date":"2026-08-27T16:38:50","date_gmt":"2026-08-27T15:38:50","guid":{"rendered":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/?p=7803"},"modified":"2026-08-27T16:38:53","modified_gmt":"2026-08-27T15:38:53","slug":"sebta-une-ligne-de-fracture-migration-souverainete-et-persistance-de-lanti-marocanisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/sebta-une-ligne-de-fracture-migration-souverainete-et-persistance-de-lanti-marocanisme\/","title":{"rendered":"Sebta, une ligne de fracture : migration, souverainet\u00e9 et persistance de l\u2019anti-marocanisme"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La fronti\u00e8re entre le Maroc et l\u2019Espagne n\u2019est pas seulement une ligne s\u00e9parant deux souverainet\u00e9s. Elle est un espace o\u00f9 se rencontrent l\u2019Europe et l\u2019Afrique, la m\u00e9moire coloniale et la politique postcoloniale, la s\u00e9curit\u00e9 et la mobilit\u00e9, la souverainet\u00e9 et l\u2019interd\u00e9pendance<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531.jpg?resize=1024%2C768&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-4806\" style=\"width:296px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=1024%2C768&amp;ssl=1 1024w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=300%2C225&amp;ssl=1 300w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=768%2C576&amp;ssl=1 768w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=1536%2C1152&amp;ssl=1 1536w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=2048%2C1536&amp;ssl=1 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1000px) 100vw, 1000px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Pr. Mohamed Chtatou <\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Introduction : quand une fronti\u00e8re devient une blessure historique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ceuta (Sebta) est bien davantage qu\u2019une ville autonome espagnole situ\u00e9e sur la c\u00f4te nord-africaine. Elle est \u00e0 la fois une anomalie g\u00e9ographique, un h\u00e9ritage colonial, une fronti\u00e8re ext\u00e9rieure de l\u2019Europe, une revendication territoriale marocaine, un point de passage migratoire et un barom\u00e8tre particuli\u00e8rement sensible des relations hispano-marocaines. Rares sont les lieux de la M\u00e9diterran\u00e9e o\u00f9 autant d\u2019histoires et de contradictions se concentrent dans un espace aussi r\u00e9duit. La spectaculaire pouss\u00e9e migratoire de juillet 2026 ne peut donc \u00eatre comprise comme un simple \u00e9pisode suppl\u00e9mentaire de gestion de l\u2019immigration irr\u00e9guli\u00e8re. Elle a r\u00e9v\u00e9l\u00e9, une fois encore, la fragilit\u00e9 des arrangements politiques, juridiques, diplomatiques et psychologiques qui entourent Ceuta et, plus largement, la persistance d\u2019une profonde anxi\u00e9t\u00e9 espagnole \u00e0 l\u2019\u00e9gard du Maroc. Il ne s\u2019agit pas d\u2019affirmer que tous les Espagnols, ni m\u00eame que tous les habitants de Ceuta, sont anim\u00e9s d\u2019hostilit\u00e9 envers le Maroc. Une telle affirmation serait \u00e0 la fois empiriquement ind\u00e9fendable et analytiquement r\u00e9ductrice. Le ph\u00e9nom\u00e8ne plus significatif est la persistance de ce que l\u2019on peut appeler <strong>l\u2019anti-marocanisme<\/strong> : un r\u00e9pertoire politique r\u00e9current dans lequel le Maroc est repr\u00e9sent\u00e9 comme un voisin impr\u00e9visible, un rival strat\u00e9gique, une source de pression migratoire et, en d\u00e9finitive, une menace latente pour la souverainet\u00e9 territoriale espagnole.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La crise de juillet 2026 a donn\u00e9 une nouvelle vigueur \u00e0 ce r\u00e9pertoire. Des dizaines de milliers de personnes ont tent\u00e9 de rejoindre Ceuta depuis le Maroc les 30 et 31 juillet, submergeant les capacit\u00e9s d\u2019accueil de l\u2019enclave et provoquant une catastrophe humanitaire. Les informations les plus r\u00e9centes de Reuters \u00e9voquent environ 72 000 tentatives de franchissement et au moins 82 morts du c\u00f4t\u00e9 espagnol, auxquels se seraient ajout\u00e9s 14 d\u00e9c\u00e8s rapport\u00e9s par le Maroc. (<a href=\"https:\/\/www.reuters.com\/world\/africa\/first-migrants-buried-spains-ceuta-after-deadly-border-rush-2026-08-21\/?utm_source=chatgpt.com\">Reuters<\/a>) La grande majorit\u00e9 des personnes concern\u00e9es sont ensuite retourn\u00e9es au Maroc, mais plusieurs milliers sont demeur\u00e9es \u00e0 Ceuta, souvent dans des conditions extr\u00eamement pr\u00e9caires. Des informations r\u00e9centes font \u00e9tat de personnes dormant dans des campements improvis\u00e9s, dans des espaces industriels ou dans la rue, tandis que les autorit\u00e9s espagnoles peinent encore \u00e0 r\u00e9pondre aux besoins de logement, d\u2019assistance et de traitement des demandes d\u2019asile. (<a href=\"https:\/\/apnews.com\/article\/fe8e003171d5ce019d978ed9eaea49ed?utm_source=chatgpt.com\">AP News<\/a>)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00e9pisode a imm\u00e9diatement \u00e9t\u00e9 politis\u00e9. Il a raviv\u00e9 les souvenirs de l\u2019extraordinaire crise de mai 2021, lorsque pr\u00e8s de 10 000 personnes avaient franchi la fronti\u00e8re de Ceuta dans le contexte d\u2019une grave crise diplomatique entre Madrid et Rabat. Il a \u00e9galement r\u00e9activ\u00e9 l\u2019ancienne question territoriale concernant Ceuta et Melilla, la crise de l\u2019\u00eelot Perejil de 2002 et la revendication marocaine persistante selon laquelle ces villes constituent des vestiges de la pr\u00e9sence coloniale europ\u00e9enne en Afrique du Nord.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La crise de 2026 a \u00e9galement suscit\u00e9 des accusations contradictoires concernant le r\u00f4le du Maroc. Certaines forces politiques espagnoles ont sugg\u00e9r\u00e9 que Rabat aurait volontairement facilit\u00e9 les passages afin d&rsquo;exercer une pression sur Madrid. Toutefois, les informations disponibles ne permettent pas d&rsquo;\u00e9tablir que le Maroc aurait organis\u00e9 ou orchestr\u00e9 l&rsquo;afflux massif. Plusieurs sources ont plut\u00f4t soulign\u00e9 le r\u00f4le des r\u00e9seaux sociaux, de la d\u00e9sinformation, des attentes suscit\u00e9es par une interpr\u00e9tation erron\u00e9e du droit espagnol de l&rsquo;immigration et, surtout, du d\u00e9sespoir socio-\u00e9conomique de nombreux jeunes Marocains. (<a href=\"https:\/\/apnews.com\/article\/50baa964ecfb07a2d19223d7ec375b91?utm_source=chatgpt.com\">AP News<\/a>)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La th\u00e8se centrale de cet essai est que <strong>Ceuta fonctionne comme une ligne de fracture parce que migration, souverainet\u00e9 et m\u00e9moire historique s\u2019y renforcent continuellement<\/strong>. La migration n\u2019est pas \u00e0 l\u2019origine des tensions hispano-marocaines ; elle constitue plut\u00f4t l\u2019un des m\u00e9canismes par lesquels un d\u00e9saccord g\u00e9opolitique plus ancien devient visible dans l\u2019espace public. Les crises frontali\u00e8res transforment p\u00e9riodiquement le Maroc de voisin en suspect, le migrant d\u2019individu en symbole d\u00e9mographique, et le diff\u00e9rend territorial d\u2019abstraction diplomatique en question de s\u00e9curit\u00e9 nationale. Dans le m\u00eame temps, la propre politique marocaine de gestion des migrations, ses revendications territoriales non r\u00e9solues et sa capacit\u00e9 \u00e0 moduler le contr\u00f4le des fronti\u00e8res ont contribu\u00e9 \u00e0 renforcer en Espagne la perception d\u2019une vuln\u00e9rabilit\u00e9 strat\u00e9gique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La relation entre les deux pays n\u2019est cependant pas caract\u00e9ris\u00e9e par une simple hostilit\u00e9, mais par une <strong>interd\u00e9pendance asym\u00e9trique<\/strong> : l\u2019Espagne a besoin du Maroc pour contr\u00f4ler les migrations et coop\u00e9rer en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9, tandis que le Maroc dispose pr\u00e9cis\u00e9ment de l\u2019avantage g\u00e9ographique et politique qui rend cette coop\u00e9ration indispensable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet essai d\u00e9veloppe cette argumentation en examinant la g\u00e9n\u00e9alogie historique de Ceuta, la construction de l\u2019anti-marocanisme, l\u2019externalisation de la fronti\u00e8re m\u00e9ridionale de l\u2019Europe, les crises migratoires de 2021 et 2026, la politique de souverainet\u00e9, le r\u00f4le de la politique int\u00e9rieure et des m\u00e9dias espagnols, ainsi que les contradictions de la propre strat\u00e9gie migratoire du Maroc. Une attention particuli\u00e8re est accord\u00e9e aux analyses r\u00e9centes de l\u2019auteur, notamment <em>Ceuta&rsquo;s Sudden Migration Surge: Law, Politics, and Border Governance<\/em> (Chtatou, 2026a), <em>Moroccan Migration Governance: Balancing Sovereignty, Security, and Human Rights<\/em> (Chtatou, 2026b), <em>Morocco: A Forced Stepping Stone to Illegal African Immigration to the European \u201cEldorado\u201d<\/em> (Chtatou, 2026c), et <em>Fortress Europe or Fortress Illusion? Border Externalization, the Ceuta Migration Surge, and the Contradictions of Europe&rsquo;s Migration Governance<\/em> (Chtatou, 2026d). Ces travaux sont particuli\u00e8rement pertinents parce qu\u2019ils situent l\u2019\u00e9pisode de Ceuta dans une architecture plus large d\u2019externalisation europ\u00e9enne plut\u00f4t que de le traiter comme une action marocaine isol\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Ceuta : la g\u00e9ographie comme m\u00e9moire historique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La signification politique de Ceuta commence par sa g\u00e9ographie. La ville est physiquement rattach\u00e9e \u00e0 l\u2019Afrique tout en \u00e9tant politiquement int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 l\u2019Espagne et, par cons\u00e9quent, \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne. Cette situation exceptionnelle fait de Ceuta l\u2019un des rares endroits o\u00f9 les fronti\u00e8res territoriales de l\u2019Europe et de l\u2019Afrique se rencontrent directement sur terre. Cette g\u00e9ographie singuli\u00e8re a transform\u00e9 Ceuta en laboratoire de la politique europ\u00e9enne des fronti\u00e8res et en contradiction permanente au sein de la g\u00e9opolitique euro-m\u00e9diterran\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La revendication marocaine concernant Ceuta et Melilla repose sur l\u2019argument postcolonial plus g\u00e9n\u00e9ral selon lequel les possessions territoriales europ\u00e9ennes sur la c\u00f4te africaine auraient d\u00fb \u00eatre d\u00e9colonis\u00e9es au m\u00eame titre que les autres territoires soumis \u00e0 la domination coloniale. L\u2019Espagne, au contraire, consid\u00e8re Ceuta et Melilla comme des parties int\u00e9grantes du territoire national espagnol et rejette donc toute analogie avec des territoires coloniaux classiques. Les deux positions reposent sur des conceptions fondamentalement diff\u00e9rentes de la souverainet\u00e9. Le Maroc insiste sur la continuit\u00e9 g\u00e9ographique, l\u2019appartenance historique et la d\u00e9colonisation ; l\u2019Espagne met en avant la possession ancienne, l\u2019int\u00e9gration institutionnelle et l\u2019absence d\u2019un statut colonial conventionnel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le diff\u00e9rend n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 d\u00e9finitivement r\u00e9solu. La crise de l\u2019\u00eelot Perejil de 2002 a notamment d\u00e9montr\u00e9 \u00e0 quelle vitesse des questions territoriales apparemment marginales pouvaient d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer. L\u2019occupation temporaire de l\u2019\u00eelot par des forces marocaines, suivie de l\u2019intervention espagnole, provoqua une confrontation diplomatique majeure et r\u00e9v\u00e9la que la question de la souverainet\u00e9 sur les enclaves demeurait politiquement explosive.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Perejil \u00e9tait important non pas parce que ce minuscule \u00eelot poss\u00e9dait une valeur intrins\u00e8que consid\u00e9rable, mais parce qu\u2019il fonctionnait comme un symbole. L\u2019\u00e9pisode d\u00e9montra que la souverainet\u00e9 territoriale demeurait une dimension non r\u00e9solue de la relation bilat\u00e9rale. Il r\u00e9v\u00e9la \u00e9galement la rapidit\u00e9 avec laquelle l\u2019opinion publique espagnole pouvait interpr\u00e9ter les revendications territoriales marocaines \u00e0 travers le langage de l\u2019agression et de l\u2019humiliation nationale. Inversement, le Maroc interpr\u00e9ta l\u2019action militaire espagnole \u00e0 travers le langage de la r\u00e9sistance postcoloniale et de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les deux \u00c9tats ne s\u2019opposaient donc pas seulement sur un territoire ; ils mobilisaient des <strong>r\u00e9cits historiques concurrents<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette dimension historique est essentielle pour comprendre l\u2019anti-marocanisme contemporain. Celui-ci ne doit pas \u00eatre r\u00e9duit au racisme ou \u00e0 la x\u00e9nophobie, m\u00eame si ces ph\u00e9nom\u00e8nes peuvent en devenir des composantes. Il repr\u00e9sente plut\u00f4t un <strong>imaginaire s\u00e9curitaire<\/strong> dans lequel le Maroc occupe la position du voisin perp\u00e9tuellement probl\u00e9matique. Cette image est renforc\u00e9e chaque fois qu\u2019une crise migratoire co\u00efncide avec un diff\u00e9rend diplomatique, une controverse territoriale ou un \u00e9pisode de pression marocaine. L\u2019effet est cumulatif : chaque crise devient une nouvelle preuve destin\u00e9e \u00e0 confirmer l\u2019interpr\u00e9tation produite par les crises pr\u00e9c\u00e9dentes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>De la fronti\u00e8re coloniale \u00e0 la fronti\u00e8re europ\u00e9enne<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La transformation de Ceuta en fronti\u00e8re ext\u00e9rieure de l\u2019Europe a profond\u00e9ment modifi\u00e9 la signification de la ville. Historiquement, la fronti\u00e8re \u00e9tait essentiellement une limite g\u00e9opolitique entre l\u2019Espagne et le Maroc. Avec le d\u00e9veloppement de l\u2019espace Schengen et l\u2019externalisation progressive du contr\u00f4le migratoire europ\u00e9en, Ceuta est devenue un poste avanc\u00e9 de l\u2019Union europ\u00e9enne elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette transformation a produit un paradoxe. L\u2019Espagne exerce une souverainet\u00e9 juridique sur Ceuta, mais l\u2019efficacit\u00e9 de cette souverainet\u00e9 d\u00e9pend largement de la coop\u00e9ration du Maroc. Le territoire marocain est donc devenu un \u00e9l\u00e9ment essentiel du fonctionnement de la fronti\u00e8re espagnole. La fronti\u00e8re est juridiquement espagnole, mais op\u00e9rationnellement interd\u00e9pendante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La litt\u00e9rature consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019externalisation des fronti\u00e8res europ\u00e9ennes a r\u00e9guli\u00e8rement soulign\u00e9 cette contradiction. Les \u00c9tats europ\u00e9ens cherchent de plus en plus \u00e0 emp\u00eacher les migrations avant que les migrants n\u2019atteignent le territoire europ\u00e9en, en transf\u00e9rant aux pays voisins des responsabilit\u00e9s en mati\u00e8re de surveillance, d\u2019interception, de r\u00e9admission et de lutte contre les r\u00e9seaux de passeurs (Boswell, 2003 ; Lavenex &amp; U\u00e7arer, 2004 ; Collyer, 2016). Le Maroc est devenu l\u2019un des principaux partenaires de ce syst\u00e8me. Il surveille les routes de d\u00e9part, d\u00e9mant\u00e8le les r\u00e9seaux de passeurs, patrouille dans les zones c\u00f4ti\u00e8res et coop\u00e8re pour emp\u00eacher les migrants d\u2019atteindre Ceuta et Melilla.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme je l\u2019ai soutenu ailleurs, le Maroc est devenu une <strong>\u00ab \u00e9tape forc\u00e9e \u00bb<\/strong> dans la g\u00e9ographie migratoire europ\u00e9enne (Chtatou, 2026c). Les restrictions europ\u00e9ennes \u00e0 la mobilit\u00e9 ont transform\u00e9 le Maroc d\u2019espace de transit en espace de blocage dans lequel les migrants peuvent \u00eatre immobilis\u00e9s. Le r\u00e9sultat est politiquement commode pour l\u2019Europe mais profond\u00e9ment contradictoire : le Maroc est simultan\u00e9ment appel\u00e9 \u00e0 fonctionner comme \u00c9tat souverain africain, partenaire migratoire, zone tampon s\u00e9curitaire et prolongement informel de la fronti\u00e8re m\u00e9ridionale europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette externalisation produit une asym\u00e9trie structurelle. L\u2019Espagne et l\u2019Union europ\u00e9enne disposent de ressources \u00e9conomiques plus importantes, de capacit\u00e9s technologiques et institutionnelles sup\u00e9rieures, tandis que le Maroc dispose d\u2019un avantage g\u00e9ographique. Le c\u00f4t\u00e9 europ\u00e9en peut financer la gestion des fronti\u00e8res, mais le Maroc contr\u00f4le le territoire \u00e0 partir duquel la plupart des passages irr\u00e9guliers sont tent\u00e9s. La coop\u00e9ration marocaine devient donc indispensable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est pourquoi la relation ne peut \u00eatre correctement d\u00e9crite ni comme une simple domination espagnole ni comme une pure manipulation marocaine. Il convient plut\u00f4t de la comprendre comme une <strong>interd\u00e9pendance mutuelle dot\u00e9e de ressources in\u00e9gales<\/strong>. Le Maroc a besoin de la coop\u00e9ration \u00e9conomique europ\u00e9enne, du commerce, des investissements et de la reconnaissance politique. L\u2019Espagne a besoin de la coop\u00e9ration marocaine en mati\u00e8re de migration, de lutte contre le terrorisme, de renseignement, de trafic de stup\u00e9fiants et de s\u00e9curit\u00e9 r\u00e9gionale. La migration devient ainsi un instrument parmi d\u2019autres d\u2019une relation strat\u00e9gique beaucoup plus vaste (Collyer, 2016 ; Chtatou, 2026b).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La crise de 2021 : la migration comme instrument de pression diplomatique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La crise de Ceuta de mai 2021 constitue l\u2019exemple contemporain le plus \u00e9vident du lien entre migration et diplomatie. Environ 8 000 \u00e0 10 000 personnes entr\u00e8rent dans Ceuta en tr\u00e8s peu de temps apr\u00e8s un rel\u00e2chement du contr\u00f4le frontalier marocain. L\u2019\u00e9pisode intervint dans le contexte d\u2019une grave crise diplomatique entre Madrid et Rabat, cons\u00e9cutive \u00e0 la d\u00e9cision espagnole d\u2019autoriser Brahim Ghali, dirigeant du Front Polisario, \u00e0 recevoir des soins m\u00e9dicaux en Espagne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le lien entre le diff\u00e9rend diplomatique et l\u2019\u00e9pisode frontalier fut largement reconnu. La crise d\u00e9montra que la coop\u00e9ration marocaine en mati\u00e8re de contr\u00f4le migratoire n\u2019\u00e9tait pas politiquement automatique. Le contr\u00f4le des migrations \u00e9tait int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 une relation diplomatique plus large dont la stabilit\u00e9 d\u00e9pendait en partie de la perception qu\u2019avait Rabat de l\u2019alignement espagnol sur la question du Sahara occidental.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour l\u2019Espagne, la le\u00e7on fut particuli\u00e8rement inconfortable. Le pays avait investi massivement dans l\u2019externalisation du contr\u00f4le des fronti\u00e8res, mais l\u2019\u00c9tat sur lequel reposait une partie de ce contr\u00f4le pouvait modifier la situation op\u00e9rationnelle presque du jour au lendemain. L\u2019apparente solidit\u00e9 de la fronti\u00e8re europ\u00e9enne s\u2019av\u00e9rait donc conditionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La crise de 2021 devint une r\u00e9f\u00e9rence majeure dans le discours politique espagnol. Elle renfor\u00e7a l\u2019id\u00e9e selon laquelle le Maroc pouvait utiliser la migration comme instrument de pression. Elle renfor\u00e7a \u00e9galement la perception selon laquelle la fronti\u00e8re m\u00e9ridionale de l\u2019Espagne demeurait vuln\u00e9rable pr\u00e9cis\u00e9ment parce que Ceuta \u00e9tait g\u00e9ographiquement isol\u00e9e de l\u2019Espagne continentale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il serait toutefois excessif d\u2019interpr\u00e9ter cette crise exclusivement comme la preuve d\u2019une \u00ab instrumentalisation \u00bb d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e. Un tel vocabulaire risque d\u2019obscurcir la complexit\u00e9 des motivations marocaines. Comme je l\u2019ai soutenu dans Chtatou (2026b), la gouvernance migratoire marocaine refl\u00e8te simultan\u00e9ment la souverainet\u00e9, la s\u00e9curit\u00e9, le levier diplomatique et des engagements humanitaires. Le Maroc n\u2019est ni un simple proxy europ\u00e9en ni un acteur purement coercitif. Sa politique migratoire constitue un syst\u00e8me hybride fa\u00e7onn\u00e9 par plusieurs int\u00e9r\u00eats strat\u00e9giques.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La pouss\u00e9e de 2026 : une nouvelle crise, une ancienne ligne de fracture<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La crise de juillet 2026 diff\u00e8re de celle de 2021 sur plusieurs points, mais sa signification politique est remarquablement comparable. Les circonstances imm\u00e9diates semblent avoir combin\u00e9 l\u2019accessibilit\u00e9 maritime, les flux d\u2019information en ligne, l\u2019incertitude juridique et la pression accumul\u00e9e autour de la migration irr\u00e9guli\u00e8re. Mon analyse de l\u2019\u00e9pisode a mis en \u00e9vidence trois facteurs interd\u00e9pendants : une d\u00e9cision de la juridiction supr\u00eame espagnole concernant les retours maritimes sommaires, le caract\u00e8re asym\u00e9trique et politiquement conditionnel de la coop\u00e9ration frontali\u00e8re entre le Maroc et l\u2019Espagne, et la vuln\u00e9rabilit\u00e9 physique de la courte fronti\u00e8re maritime de Ceuta (Chtatou, 2026a).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019ampleur de l\u2019\u00e9pisode fut extraordinaire. Reuters rapporte d\u00e9sormais environ 72 000 tentatives de franchissement et au moins 82 morts du c\u00f4t\u00e9 espagnol, alors que le Maroc a fait \u00e9tat de 14 autres d\u00e9c\u00e8s. (<a href=\"https:\/\/www.reuters.com\/world\/africa\/first-migrants-buried-spains-ceuta-after-deadly-border-rush-2026-08-21\/?utm_source=chatgpt.com\">Reuters<\/a>) Les informations disponibles indiquent \u00e9galement que plusieurs milliers de personnes demeurent encore \u00e0 Ceuta plusieurs semaines apr\u00e8s les \u00e9v\u00e9nements, dont un nombre important de mineurs. (<a href=\"https:\/\/apnews.com\/article\/fe8e003171d5ce019d978ed9eaea49ed?utm_source=chatgpt.com\">AP News<\/a>)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La trag\u00e9die d\u00e9montre \u00e9galement le danger qu\u2019il y a \u00e0 traiter la migration principalement \u00e0 travers le prisme de la s\u00e9curit\u00e9 nationale. Lorsque des dizaines de milliers de personnes se dirigent vers la fronti\u00e8re, les cat\u00e9gories de \u00ab migrant \u00bb, \u00ab menace s\u00e9curitaire \u00bb, \u00ab entrant irr\u00e9gulier \u00bb et \u00ab victime humanitaire \u00bb se trouvent inextricablement m\u00eal\u00e9es. Une personne nageant vers Ceuta peut simultan\u00e9ment \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un jeune Marocain d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 \u00e0 la recherche d\u2019opportunit\u00e9s, un migrant irr\u00e9gulier enfreignant la l\u00e9gislation espagnole, un demandeur potentiel d\u2019asile et, dans certains discours nationalistes, comme un \u00e9l\u00e9ment d\u2019une attaque suppos\u00e9e contre la souverainet\u00e9 espagnole.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette transformation de la mobilit\u00e9 individuelle en r\u00e9cit s\u00e9curitaire collectif constitue le c\u0153ur de la th\u00e9orie de la s\u00e9curitisation (Buzan et al., 1998). La migration devient s\u00e9curitis\u00e9e lorsqu\u2019elle est pr\u00e9sent\u00e9e non plus comme un ph\u00e9nom\u00e8ne social ou \u00e9conomique, mais comme une menace existentielle exigeant des mesures exceptionnelles. Ceuta est particuli\u00e8rement vuln\u00e9rable \u00e0 cette s\u00e9curitisation parce que migration et souverainet\u00e9 territoriale s\u2019y superposent physiquement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les cons\u00e9quences politiques furent imm\u00e9diates. Les acteurs politiques espagnols utilis\u00e8rent la crise pour accuser le gouvernement de faiblesse, d\u2019insuffisance de pr\u00e9paration et de d\u00e9pendance excessive \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Rabat. La crise devint donc non seulement une urgence humanitaire, mais \u00e9galement une arme dans la comp\u00e9tition politique int\u00e9rieure. La presse espagnole a montr\u00e9 que l\u2019opposition exploitait l\u2019\u00e9pisode pour attaquer le gouvernement de Pedro S\u00e1nchez et pr\u00e9senter la relation avec le Maroc comme une question de souverainet\u00e9 nationale. (<a href=\"https:\/\/elpais.com\/espana\/2026-08-23\/ceuta-la-crisis-imposible.html?utm_source=chatgpt.com\">El Pa\u00eds<\/a>)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce niveau que l\u2019anti-marocanisme devient politiquement significatif. La crise permet \u00e0 une ancienne anxi\u00e9t\u00e9 g\u00e9opolitique d\u2019\u00eatre reformul\u00e9e en r\u00e9cit s\u00e9curitaire imm\u00e9diat. Le Maroc n\u2019est plus seulement le pays voisin d\u2019o\u00f9 proviennent les migrants ; il devient l\u2019acteur implicitement associ\u00e9 \u00e0 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de la fronti\u00e8re espagnole.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La persistance de l\u2019anti-marocanisme<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le concept d\u2019anti-marocanisme doit \u00eatre utilis\u00e9 avec prudence. Il serait trompeur de sugg\u00e9rer que la soci\u00e9t\u00e9 espagnole est uniform\u00e9ment hostile au Maroc. L\u2019Espagne et le Maroc entretiennent d\u2019importantes relations \u00e9conomiques, sociales, culturelles et s\u00e9curitaires. Des centaines de milliers de Marocains ou de personnes d\u2019origine marocaine vivent en Espagne, tandis que les entreprises espagnoles sont fortement pr\u00e9sentes au Maroc. La mobilit\u00e9 transd\u00e9troit, le tourisme, le commerce, l\u2019\u00e9ducation et les liens familiaux relient profond\u00e9ment les deux soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La persistance de l\u2019anti-marocanisme doit donc \u00eatre comprise comme un <strong>r\u00e9pertoire politique<\/strong> plut\u00f4t que comme une \u00e9motion populaire g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Il devient particuli\u00e8rement visible lors des crises, lorsque les intentions marocaines sont interpr\u00e9t\u00e9es \u00e0 travers un r\u00e9cit pr\u00e9existant de suspicion strat\u00e9gique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Trois \u00e9l\u00e9ments alimentent principalement ce r\u00e9pertoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le premier est la question territoriale. Tant que le Maroc continuera de consid\u00e9rer Ceuta et Melilla comme des territoires qui devraient, \u00e0 terme, revenir \u00e0 la souverainet\u00e9 marocaine, le discours politique espagnol disposera d\u2019une raison structurelle de consid\u00e9rer Rabat comme un potentiel rival territorial.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le deuxi\u00e8me est la migration. Chaque crise migratoire majeure cr\u00e9e la perception que la souverainet\u00e9 espagnole peut \u00eatre mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve par une pression d\u00e9mographique. M\u00eame lorsque les migrants agissent de mani\u00e8re autonome, l\u2019image de milliers de personnes se dirigeant depuis le territoire marocain vers une enclave espagnole poss\u00e8de une puissance symbolique consid\u00e9rable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le troisi\u00e8me est l\u2019asym\u00e9trie diplomatique. L\u2019Espagne sait que la coop\u00e9ration marocaine est indispensable. Cette d\u00e9pendance peut elle-m\u00eame g\u00e9n\u00e9rer du ressentiment. Un \u00c9tat habitu\u00e9 \u00e0 se consid\u00e9rer comme l\u2019acteur le plus puissant peut \u00e9prouver un malaise lorsqu\u2019un voisin plus petit dispose d\u2019un v\u00e9ritable pouvoir de veto sur l\u2019une de ses fronti\u00e8res les plus sensibles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces facteurs se renforcent mutuellement. La suspicion territoriale rend la migration plus mena\u00e7ante ; la migration rend la souverainet\u00e9 territoriale plus vuln\u00e9rable ; et la d\u00e9pendance diplomatique amplifie la perception de la puissance strat\u00e9gique marocaine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9sultant peut \u00eatre qualifi\u00e9 d\u2019<strong>anti-marocanisme sempiternel<\/strong>, non parce que la haine serait litt\u00e9ralement permanente, mais parce que les conditions structurelles capables de reproduire la suspicion demeurent irr\u00e9solues.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les propres contradictions du Maroc<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une analyse acad\u00e9mique \u00e9quilibr\u00e9e doit \u00e9galement examiner les responsabilit\u00e9s du Maroc. Il serait intellectuellement insuffisant de pr\u00e9senter le Maroc exclusivement comme victime de l\u2019externalisation europ\u00e9enne des fronti\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Maroc a consciemment utilis\u00e9 sa position g\u00e9ographique pour accro\u00eetre son influence diplomatique. Le contr\u00f4le des fronti\u00e8res rel\u00e8ve d\u2019une responsabilit\u00e9 souveraine, mais il constitue \u00e9galement un instrument \u00e0 travers lequel Rabat n\u00e9gocie avec Madrid et Bruxelles. La crise de 2021 a d\u00e9montr\u00e9 le caract\u00e8re politiquement conditionnel de cette coop\u00e9ration. La crise de 2026 a de nouveau suscit\u00e9 des interrogations sur la capacit\u00e9 des autorit\u00e9s marocaines \u00e0 emp\u00eacher une mobilisation migratoire d\u2019une telle ampleur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il serait toutefois tout aussi trompeur d\u2019en d\u00e9duire que le Maroc a d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment organis\u00e9 la catastrophe de 2026. Les informations disponibles n\u2019\u00e9tablissent pas de mani\u00e8re convaincante que Rabat aurait orchestr\u00e9 le mouvement massif. Plusieurs \u00e9l\u00e9ments indiquent plut\u00f4t que les autorit\u00e9s marocaines ont finalement renforc\u00e9 la surveillance et tent\u00e9 d\u2019emp\u00eacher de nouveaux d\u00e9parts. Les informations disponibles soulignent \u00e9galement le r\u00f4le consid\u00e9rable de la d\u00e9sinformation et des r\u00e9seaux sociaux. (<a href=\"https:\/\/apnews.com\/article\/50baa964ecfb07a2d19223d7ec375b91?utm_source=chatgpt.com\">AP News<\/a>)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La meilleure explication est donc structurelle. Le Maroc a d\u00e9velopp\u00e9 un appareil sophistiqu\u00e9 de s\u00e9curit\u00e9 migratoire tout en faisant face \u00e0 d\u2019importantes pressions int\u00e9rieures, notamment le ch\u00f4mage des jeunes, les in\u00e9galit\u00e9s \u00e9conomiques, les disparit\u00e9s r\u00e9gionales et la frustration concernant les possibilit\u00e9s de mobilit\u00e9 sociale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les reportages r\u00e9cents consacr\u00e9s aux jeunes Marocains impliqu\u00e9s dans la mobilisation de 2026 montrent que nombre d\u2019entre eux \u00e9taient motiv\u00e9s par un profond sentiment de blocage socio-\u00e9conomique plut\u00f4t que simplement par des r\u00e9seaux criminels ou une manipulation g\u00e9opolitique. <em>Le Monde<\/em> souligne notamment le d\u00e9sespoir de jeunes Marocains confront\u00e9s \u00e0 la pr\u00e9carit\u00e9, \u00e0 la faiblesse des salaires, aux difficult\u00e9s d\u2019acc\u00e8s au logement et \u00e0 l\u2019absence de perspectives professionnelles satisfaisantes. (<a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/en\/le-monde-africa\/article\/2026\/08\/19\/in-morocco-young-people-dreaming-of-reaching-ceuta-face-a-dead-end-i-feel-like-i-m-standing-still-while-my-daughter-grows-up_6756651_124.html?utm_source=chatgpt.com\">Le Monde.fr<\/a>)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette observation renforce un argument d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9 dans mes travaux ant\u00e9rieurs : le probl\u00e8me migratoire du Maroc ne peut \u00eatre dissoci\u00e9 de l\u2019\u00e9conomie politique plus large des in\u00e9galit\u00e9s euro-africaines (Chtatou, 2026c). Tant que la prosp\u00e9rit\u00e9 europ\u00e9enne coexistera avec une mobilit\u00e9 l\u00e9gale fortement restreinte, la pression en faveur du franchissement des fronti\u00e8res persistera. Augmenter la hauteur des cl\u00f4tures ne supprime pas les aspirations \u00e9conomiques et sociales qui poussent les individus \u00e0 les franchir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Forteresse Europe et Maroc comme zone tampon<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La crise de Ceuta met \u00e9galement en \u00e9vidence les contradictions de la <strong>\u00ab Forteresse Europe \u00bb<\/strong>. L\u2019Union europ\u00e9enne cherche \u00e0 contr\u00f4ler les migrations tout en \u00e9vitant de supporter seule les co\u00fbts politiques, financiers et humanitaires de ce contr\u00f4le sur son propre territoire. L\u2019externalisation contribue \u00e0 r\u00e9soudre une partie de ce probl\u00e8me en transf\u00e9rant le contr\u00f4le vers l\u2019ext\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Maroc occupe une position centrale dans cette strat\u00e9gie. Il a investi massivement dans la surveillance, la police des fronti\u00e8res, la lutte contre les r\u00e9seaux de passeurs et la coop\u00e9ration maritime. Comme je l\u2019ai soutenu dans <em>Fortress Europe or Fortress Illusion?<\/em>, cette organisation produit un d\u00e9s\u00e9quilibre structurel : les responsabilit\u00e9s op\u00e9rationnelles sont transf\u00e9r\u00e9es vers l\u2019ext\u00e9rieur tandis que la responsabilit\u00e9 juridique et politique demeure concentr\u00e9e en Europe (Chtatou, 2026d).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La crise de 2026 d\u00e9montre les limites de ce mod\u00e8le. Le Maroc peut emp\u00eacher de nombreux d\u00e9parts, mais il ne peut supprimer les pressions migratoires. L\u2019Espagne peut renforcer la fronti\u00e8re, mais elle ne peut rendre Ceuta totalement imperm\u00e9able aux franchissements maritimes. L\u2019Union europ\u00e9enne peut financer la gestion marocaine des fronti\u00e8res, mais elle ne peut ind\u00e9finiment externaliser les cons\u00e9quences politiques et humanitaires de cette politique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La fronti\u00e8re externalis\u00e9e est donc \u00e0 la fois <strong>forte et fragile<\/strong>. Elle est forte parce que d\u2019\u00e9normes ressources sont consacr\u00e9es \u00e0 la surveillance et \u00e0 la dissuasion. Elle est fragile parce que son efficacit\u00e9 d\u00e9pend de la coop\u00e9ration politique entre des \u00c9tats dont les int\u00e9r\u00eats ne sont pas identiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il en r\u00e9sulte ce que l\u2019on pourrait appeler une <strong>\u00ab illusion de forteresse \u00bb<\/strong> : l\u2019apparence d\u2019un contr\u00f4le global dissimule un syst\u00e8me dont la stabilit\u00e9 d\u00e9pend de la coop\u00e9ration, de la l\u00e9galit\u00e9, de la g\u00e9ographie et de la retenue politique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les m\u00e9dias, la peur et la construction de la \u00ab menace marocaine \u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les repr\u00e9sentations m\u00e9diatiques jouent un r\u00f4le d\u00e9terminant dans la transformation des \u00e9v\u00e9nements frontaliers en r\u00e9cits politiques. Les images de milliers de personnes traversant la mer \u00e0 la nage vers Ceuta poss\u00e8dent une puissance \u00e9motionnelle consid\u00e9rable. Elles peuvent susciter la compassion, la peur, la col\u00e8re ou la mobilisation nationaliste selon le cadre interpr\u00e9tatif qui les accompagne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le danger appara\u00eet lorsque le migrant n\u2019est plus repr\u00e9sent\u00e9 comme un individu humain mais comme l\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u2019une masse marocaine indistincte. La distinction entre citoyens marocains, migrants subsahariens, demandeurs d\u2019asile et r\u00e9seaux de passeurs peut alors dispara\u00eetre. Le r\u00e9sultat est une repr\u00e9sentation nationalis\u00e9e et parfois racialis\u00e9e de la migration.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les investigations de Human Rights Watch en ao\u00fbt 2026 sont particuli\u00e8rement importantes parce qu\u2019elles compliquent cette image simplifi\u00e9e. Les personnes interrog\u00e9es comprenaient des Marocains mais \u00e9galement des ressortissants du Soudan, du Tchad, du S\u00e9n\u00e9gal, de Somalie, de Tunisie, du Y\u00e9men, d\u2019Alg\u00e9rie, de Syrie et d\u2019\u00c9gypte. Certaines femmes marocaines ont expliqu\u00e9 avoir fui des violences domestiques, tandis que des ressortissants soudanais et d\u2019autres migrants exprimaient leur volont\u00e9 de demander l\u2019asile. (<a href=\"https:\/\/apnews.com\/article\/fe8e003171d5ce019d978ed9eaea49ed?utm_source=chatgpt.com\">AP News<\/a>)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La r\u00e9alit\u00e9 humanitaire contredit donc l\u2019image simpliste d\u2019une \u00ab invasion \u00bb marocaine homog\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela ne signifie pas pour autant qu\u2019il faille ignorer les inqui\u00e9tudes de la population espagnole. Ceuta compte environ 85 000 habitants et l\u2019arriv\u00e9e soudaine de dizaines de milliers de personnes repr\u00e9sente objectivement un choc administratif et humanitaire majeur. (<a href=\"https:\/\/apnews.com\/article\/fe8e003171d5ce019d978ed9eaea49ed?utm_source=chatgpt.com\">AP News<\/a>) La r\u00e9ponse appropri\u00e9e ne consiste donc ni \u00e0 diaboliser les habitants de Ceuta ni \u00e0 stigmatiser les migrants. Elle consiste \u00e0 distinguer les pr\u00e9occupations l\u00e9gitimes concernant les capacit\u00e9s d\u2019accueil et la s\u00e9curit\u00e9 des discours politiques qui transforment ces pr\u00e9occupations en hostilit\u00e9 envers le Maroc ou les migrants en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La souverainet\u00e9 au-del\u00e0 de la rh\u00e9torique du si\u00e8ge<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La cons\u00e9quence la plus dangereuse de la crise de Ceuta serait de transformer la gestion migratoire en un discours permanent de si\u00e8ge. Une telle rh\u00e9torique rend les compromis difficiles parce qu\u2019elle d\u00e9finit la relation avec le Maroc comme fondamentalement antagoniste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant, l\u2019histoire r\u00e9cente d\u00e9montre que l\u2019Espagne et le Maroc sont capables d\u2019une coop\u00e9ration \u00e9tendue malgr\u00e9 le maintien du diff\u00e9rend territorial. La coop\u00e9ration s\u00e9curitaire, la lutte contre le terrorisme, le commerce, la p\u00eache, la gestion des migrations et les pr\u00e9paratifs li\u00e9s \u00e0 la Coupe du monde de football de 2030 cr\u00e9ent de puissantes incitations \u00e0 la stabilit\u00e9 bilat\u00e9rale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le changement de politique espagnole concernant le Sahara occidental en 2022 a consid\u00e9rablement am\u00e9lior\u00e9 les relations avec Rabat et d\u00e9montr\u00e9 \u00e0 quel point la relation diplomatique g\u00e9n\u00e9rale influence la coop\u00e9ration frontali\u00e8re. Cependant, le statut territorial de Ceuta et Melilla reste en dehors de ce r\u00e8glement et continue de repr\u00e9senter un probl\u00e8me structurel non r\u00e9solu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il en r\u00e9sulte un \u00e9quilibre particulier : l\u2019Espagne et le Maroc coop\u00e8rent intens\u00e9ment tout en \u00e9tant en d\u00e9saccord sur des questions fondamentales d\u2019identit\u00e9 territoriale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet \u00e9quilibre ne doit pas \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme une faiblesse. Il constitue plut\u00f4t une forme de coexistence pragmatique. Le d\u00e9fi consiste \u00e0 emp\u00eacher les moments de crise de le submerger.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Vers une politique de Ceuta post-s\u00e9curitis\u00e9e<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une strat\u00e9gie durable exige de d\u00e9passer l\u2019id\u00e9e selon laquelle le contr\u00f4le des fronti\u00e8res peut \u00e0 lui seul r\u00e9soudre le probl\u00e8me. L\u2019Espagne a besoin d\u2019un contr\u00f4le efficace de ses fronti\u00e8res, mais celui-ci ne peut \u00eatre synonyme de dissuasion uniquement. Il doit \u00e9galement inclure des capacit\u00e9s d\u2019accueil suffisantes, des proc\u00e9dures d\u2019asile conformes au droit, une pr\u00e9paration humanitaire ad\u00e9quate et des m\u00e9canismes de coordination rapide avec le Maroc.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La crise humanitaire de 2026 a d\u00e9montr\u00e9 les cons\u00e9quences d\u2019une pr\u00e9paration insuffisante. Des milliers de personnes demeurent dans des conditions pr\u00e9caires, tandis que les autorit\u00e9s et les organisations humanitaires peinent \u00e0 fournir un h\u00e9bergement ad\u00e9quat et \u00e0 organiser efficacement les proc\u00e9dures concernant les migrants et les mineurs. (<a href=\"https:\/\/apnews.com\/article\/fe8e003171d5ce019d978ed9eaea49ed?utm_source=chatgpt.com\">AP News<\/a>) Ces insuffisances ne sont pas uniquement humanitaires ; elles affectent \u00e9galement la l\u00e9gitimit\u00e9 de la gouvernance espagnole des fronti\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Maroc a \u00e9galement des responsabilit\u00e9s. Il doit continuer \u00e0 emp\u00eacher les franchissements dangereux, lutter contre les r\u00e9seaux de traite et de trafic, prot\u00e9ger les migrants contre les violences et garantir que ses pratiques de s\u00e9curit\u00e9 frontali\u00e8re respectent les droits fondamentaux. Sa politique migratoire ne devrait pas \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 son utilit\u00e9 comme levier vis-\u00e0-vis de l\u2019Europe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019Union europ\u00e9enne, quant \u00e0 elle, doit reconna\u00eetre que l\u2019externalisation sans partage des responsabilit\u00e9s est insoutenable. Le soutien financier \u00e0 la gestion marocaine des fronti\u00e8res peut r\u00e9duire les arriv\u00e9es, mais il ne r\u00e9sout pas les causes profondes des migrations irr\u00e9guli\u00e8res. Comme je l\u2019ai soutenu dans Chtatou (2026b, 2026c), le r\u00f4le du Maroc comme zone tampon migratoire europ\u00e9enne cr\u00e9e des contradictions qui ne peuvent \u00eatre r\u00e9solues par la s\u00e9curitisation seule.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enfin, l\u2019Espagne et le Maroc devraient mettre en place un <strong>m\u00e9canisme bilat\u00e9ral permanent sp\u00e9cifiquement consacr\u00e9 \u00e0 Ceuta et Melilla<\/strong>. Une telle structure n\u2019exigerait d\u2019aucune des deux parties qu\u2019elle abandonne sa position de souverainet\u00e9. Elle permettrait plut\u00f4t de s\u00e9parer la coop\u00e9ration pratique du diff\u00e9rend territorial. La migration, la gestion des urgences, la s\u00e9curit\u00e9 maritime, la protection de l\u2019environnement, le commerce et les r\u00e9ponses humanitaires pourraient \u00eatre institutionnalis\u00e9s m\u00eame si la question de la souverainet\u00e9 demeure politiquement non r\u00e9solue.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Conclusion : Ceuta entre deux rives<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ceuta constitue une ligne de fracture parce qu\u2019elle est simultan\u00e9ment un lieu et un symbole. G\u00e9ographiquement, c\u2019est une petite ville m\u00e9diterran\u00e9enne. Politiquement, c\u2019est un territoire espagnol. Strat\u00e9giquement, c\u2019est une fronti\u00e8re ext\u00e9rieure de l\u2019Union europ\u00e9enne. Historiquement, elle constitue l\u2019un des \u00e9l\u00e9ments du rapport postcolonial inachev\u00e9 entre l\u2019Espagne et le Maroc. Psychologiquement, elle est un espace o\u00f9 se rencontrent les craintes espagnoles concernant les ambitions territoriales marocaines et les griefs marocains relatifs \u00e0 la pr\u00e9sence europ\u00e9enne en Afrique du Nord.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La pouss\u00e9e migratoire de 2026 n\u2019a pas cr\u00e9\u00e9 ces tensions. <strong>Elle les a r\u00e9activ\u00e9es.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sa signification r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9veiller des r\u00e9cits dormants. Un \u00e9v\u00e9nement migratoire massif devient une crise de souverainet\u00e9 ; une crise de souverainet\u00e9 devient une crise s\u00e9curitaire ; une crise s\u00e9curitaire devient une confrontation politique int\u00e9rieure ; et cette confrontation renforce les perceptions n\u00e9gatives du Maroc. Le cycle s\u2019auto-entretient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant, la m\u00eame crise montre \u00e9galement pourquoi les r\u00e9cits simplistes sont inad\u00e9quats. Les migrants ne constituaient pas une force d\u2019invasion homog\u00e8ne. Beaucoup \u00e9taient de jeunes Marocains \u00e0 la recherche d\u2019opportunit\u00e9s \u00e9conomiques ; d\u2019autres \u00e9taient des demandeurs d\u2019asile provenant de zones de conflit \u00e9loign\u00e9es. Une grande partie est retourn\u00e9e au Maroc. D\u2019autres demeurent dans des conditions extr\u00eamement difficiles \u00e0 Ceuta. Les informations disponibles montrent \u00e0 la fois la vuln\u00e9rabilit\u00e9 humanitaire des migrants et l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 croissante d\u2019une partie de la population locale. (<a href=\"https:\/\/www.reuters.com\/world\/africa\/first-migrants-buried-spains-ceuta-after-deadly-border-rush-2026-08-21\/?utm_source=chatgpt.com\">Reuters<\/a>)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il n\u2019existe pas non plus, \u00e0 ce stade, de preuves suffisantes permettant d\u2019\u00e9tablir que Rabat aurait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment orchestr\u00e9 la mobilisation de juillet 2026. Les informations disponibles indiquent plut\u00f4t que les autorit\u00e9s marocaines ont finalement renforc\u00e9 le contr\u00f4le de la fronti\u00e8re et cherch\u00e9 \u00e0 emp\u00eacher de nouveaux d\u00e9parts. (<a href=\"https:\/\/apnews.com\/article\/50baa964ecfb07a2d19223d7ec375b91?utm_source=chatgpt.com\">AP News<\/a>) L\u2019explication la plus convaincante est donc structurelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ceuta r\u00e9v\u00e8le ainsi le paradoxe fondamental des relations hispano-marocaines contemporaines : <strong>les deux pays ont besoin l\u2019un de l\u2019autre pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 o\u00f9 ils se font le moins confiance.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019Espagne a besoin du Maroc pour prot\u00e9ger sa fronti\u00e8re m\u00e9ridionale, tandis que le Maroc sait que cette d\u00e9pendance lui conf\u00e8re un levier strat\u00e9gique. Le Maroc cherche \u00e0 \u00eatre reconnu comme une puissance africaine souveraine et influente, tandis que l\u2019Espagne reste d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 pr\u00e9server le statu quo territorial. L\u2019Europe cherche \u00e0 externaliser le contr\u00f4le migratoire, tandis que le Maroc refuse d\u2019\u00eatre r\u00e9duit au r\u00f4le de simple garde-fronti\u00e8re europ\u00e9en. Les migrants cherchent la mobilit\u00e9, tandis que des fronti\u00e8res de plus en plus fortifi\u00e9es la leur refusent. Enfin, les habitants de Ceuta demandent s\u00e9curit\u00e9 et stabilit\u00e9 sociale tout en \u00e9tant confront\u00e9s \u00e0 une urgence humanitaire qu\u2019ils ne peuvent g\u00e9rer seuls.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La persistance de l\u2019anti-marocanisme ne peut donc \u00eatre comprise simplement comme un pr\u00e9jug\u00e9 irrationnel. Elle est reproduite par une structure politique dans laquelle les revendications territoriales non r\u00e9solues, la pression migratoire, la m\u00e9moire historique et la d\u00e9pendance strat\u00e9gique s\u2019alimentent continuellement les unes les autres. Mais pr\u00e9cis\u00e9ment parce que ce ph\u00e9nom\u00e8ne est structurel, il n\u2019est pas n\u00e9cessairement in\u00e9vitable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019avenir de Ceuta d\u00e9pendra du remplacement de la politique de suspicion par une <strong>politique d\u2019interd\u00e9pendance ma\u00eetris\u00e9e<\/strong>. L\u2019Espagne doit d\u00e9fendre son territoire sans faire du Maroc un ennemi permanent. Le Maroc doit d\u00e9fendre ses int\u00e9r\u00eats strat\u00e9giques sans permettre que la migration devienne un instrument de coercition. L\u2019Union europ\u00e9enne doit partager ses responsabilit\u00e9s plut\u00f4t que de les externaliser ind\u00e9finiment. Et les deux soci\u00e9t\u00e9s doivent reconna\u00eetre que la m\u00e9moire historique peut expliquer les tensions pr\u00e9sentes sans n\u00e9cessairement d\u00e9terminer les relations futures.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ceuta restera probablement pendant longtemps un symbole contest\u00e9. Mais elle ne doit pas n\u00e9cessairement rester une crise permanente. Le v\u00e9ritable d\u00e9fi consiste \u00e0 emp\u00eacher que chaque mouvement migratoire ne devienne une confrontation g\u00e9opolitique et que chaque d\u00e9saccord g\u00e9opolitique ne se transforme en crise migratoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La fronti\u00e8re entre le Maroc et l\u2019Espagne n\u2019est finalement pas seulement une ligne s\u00e9parant deux souverainet\u00e9s. Elle est un espace o\u00f9 se rencontrent l\u2019Europe et l\u2019Afrique, la m\u00e9moire coloniale et la politique postcoloniale, la s\u00e9curit\u00e9 et la mobilit\u00e9, la souverainet\u00e9 et l\u2019interd\u00e9pendance. <strong>Ceuta en est l\u2019expression la plus visible.<\/strong> Son avenir d\u00e9pendra moins de la hauteur de ses cl\u00f4tures que de la maturit\u00e9 politique avec laquelle les deux parties g\u00e9reront les r\u00e9alit\u00e9s historiques et strat\u00e9giques que ces cl\u00f4tures ne peuvent r\u00e9soudre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Bibliographie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alioua, M. (2007). Nouveaux et anciens, les territoires de la migration subsaharienne au Maroc. <em>Revue des mondes musulmans et de la M\u00e9diterran\u00e9e, 119\u2013120<\/em>, 15\u201338.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Andersson, R. (2014). <em>Illegality, Inc.: Clandestine migration and the business of bordering Europe<\/em>. University of California Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Boswell, C. (2003). The external dimension of EU immigration and asylum policy. <em>International Affairs, 79<\/em>(3), 619\u2013638. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/1468-2346.00326\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/1468-2346.00326<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Buzan, B., W\u00e6ver, O., &amp; de Wilde, J. (1998). <em>Security: A new framework for analysis<\/em>. Lynne Rienner Publishers.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Carling, J. (2002). Migration in the age of involuntary immobility: Theoretical reflections and Cape Verdean experiences. <em>Journal of Ethnic and Migration Studies, 28<\/em>(1), 5\u201342. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/13691830120103912\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/13691830120103912<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Castles, S., de Haas, H., &amp; Miller, M. J. (2020). <em>The age of migration: International population movements in the modern world<\/em> (6th ed.). Guilford Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cassarino, J.-P. (Ed.). (2010). <em>Unbalanced reciprocities: Cooperation on readmission in the Euro-Mediterranean area<\/em>. Middle East Institute.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chetail, V. (2019). International migration law. In R. Wolfrum (Ed.), <em>Max Planck Encyclopedia of Public International Law<\/em>. Oxford University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chtatou, M. (2026a, July 31). <em>Ceuta&rsquo;s sudden migration surge: Law, politics, and border governance<\/em>. <em>Eurasia Review<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chtatou, M. (2026b, June 17). <em>Moroccan migration governance: Balancing sovereignty, security, and human rights<\/em>. <em>Eurasia Review<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chtatou, M. (2026c, June 15). <em>Morocco: A forced stepping stone to illegal African immigration to the European \u201cEldorado\u201d<\/em>. <em>Eurasia Review<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chtatou, M. (2026d, August 5). <em>Fortress Europe or fortress illusion? Border externalization, the Ceuta migration surge, and the contradictions of Europe&rsquo;s migration governance<\/em>. <em>Eurasia Review<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Collyer, M. (2007). In-between places: Trans-Saharan transit migrants in Morocco and the fragmented journey to Europe. <em>Antipode, 39<\/em>(4), 668\u2013690. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-8330.2007.00546.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-8330.2007.00546.x<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Collyer, M. (2016). Geopolitics as a migration governance strategy: European Union bilateral relations with Southern Mediterranean countries. <em>Journal of Ethnic and Migration Studies, 42<\/em>(4), 606\u2013624. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/1369183X.2015.1102046\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/1369183X.2015.1102046<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Collyer, M., &amp; King, R. (2016). Narrating Europe\u2019s migration and refugee \u201ccrisis.\u201d <em>Human Geography, 9<\/em>(2), 1\u201312.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Conseil National des Droits de l\u2019Homme. (2013). <em>\u00c9trangers et droits de l&rsquo;homme au Maroc : Pour une politique d&rsquo;asile et d&rsquo;immigration radicalement nouvelle<\/em>. CNDH.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">de Haas, H. (2008). <em>The myth of invasion: Irregular migration from West Africa to the Maghreb and the European Union<\/em>. International Migration Institute, University of Oxford.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">European Commission. (2025). <em>Migration cooperation with third countries: Partnership and cooperation with third countries on migration<\/em>. European Commission.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">European Court of Human Rights. (2020). <em>N.D. and N.T. v. Spain<\/em> [Grand Chamber judgment]. Council of Europe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ferrer-Gallardo, X. (2008). The Spanish-Moroccan border complex: Processes of geopolitical, functional and symbolic rebordering. <em>Political Geography, 27<\/em>(3), 301\u2013321. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.polgeo.2007.12.004\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.polgeo.2007.12.004<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ferrer-Gallardo, X., &amp; Albet-Mas, A. (2016). EU border externalization and the southern neighbourhood: Morocco&rsquo;s role in the Spanish\u2013Moroccan border regime. <em>Geopolitics, 21<\/em>(3), 1\u201320.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gonz\u00e1lez Enr\u00edquez, C. (2007). The management of migration in Spain: National and regional dimensions. <em>International Migration, 45<\/em>(3), 41\u201371.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Human Rights Watch. (2022, June 29). <em>Morocco\/Spain: Horrific migrant deaths at Melilla border<\/em>. Human Rights Watch.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Human Rights Watch. (2026, August 21). <em>Spain: Humanitarian and rights crisis in Ceuta<\/em>. Human Rights Watch.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lahlou, M. (2018). Morocco&rsquo;s migration policy: A new approach to migration governance? <em>Journal of North African Research, 4<\/em>(2), 1\u201320.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lavenex, S., &amp; U\u00e7arer, E. M. (2004). The external dimension of Europeanization: The case of immigration policies. <em>Cooperation and Conflict, 39<\/em>(4), 417\u2013443. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/0010836704047582\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/0010836704047582<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Reuters. (2026, August 21). <em>First migrants buried in Spain&rsquo;s Ceuta after deadly border rush<\/em>. Reuters.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">United Nations General Assembly. (2018). <em>Global Compact for Safe, Orderly and Regular Migration<\/em>. United Nations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Wolff, S. (2014). The Mediterranean dimension of EU migration policies. <em>European Foreign Affairs Review, 19<\/em>(2), 209\u2013230.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em><strong>Mohamed Chtatou, Professeur d\u2019universit\u00e9, consultant international en \u00e9ducation et analyste politique pour la r\u00e9gion MENA<\/strong><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La fronti\u00e8re entre le Maroc et l\u2019Espagne n\u2019est pas seulement une ligne s\u00e9parant deux souverainet\u00e9s. Elle est un espace o\u00f9 se rencontrent l\u2019Europe et l\u2019Afrique, la m\u00e9moire coloniale et la politique postcoloniale, la s\u00e9curit\u00e9 et la mobilit\u00e9, la souverainet\u00e9 et l\u2019interd\u00e9pendance Pr. Mohamed Chtatou Introduction : quand une fronti\u00e8re devient une blessure historique Ceuta (Sebta) &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":7711,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"advanced_seo_description":"","jetpack_seo_html_title":"","jetpack_seo_noindex":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[15,35],"tags":[59],"class_list":["post-7803","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-etudes","category-slider","tag-mohamed-chtatou"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Capture-decran-2026-08-16-182045.png?fit=643%2C419&ssl=1","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pfJc35-21R","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7803","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7803"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7803\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7804,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7803\/revisions\/7804"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7711"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7803"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7803"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7803"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}