{"id":8103,"date":"2026-10-05T12:56:46","date_gmt":"2026-10-05T11:56:46","guid":{"rendered":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/?p=8103"},"modified":"2026-10-05T12:56:47","modified_gmt":"2026-10-05T11:56:47","slug":"une-ile-historique-entre-trois-mondes-geostrategie-sedimentation-civilisationnelle-et-resilience-de-lidentite-marocaine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/une-ile-historique-entre-trois-mondes-geostrategie-sedimentation-civilisationnelle-et-resilience-de-lidentite-marocaine\/","title":{"rendered":"Une \u00eele historique entre trois mondes\u00a0: g\u00e9ostrat\u00e9gie, s\u00e9dimentation civilisationnelle et r\u00e9silience de l\u2019identit\u00e9 marocaine"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet essai propose est que la r\u00e9silience marocaine proc\u00e8de d\u2019un double mouvement d\u2019ouverture et de cl\u00f4ture. D\u2019une part, la g\u00e9ographie du Maroc \u2014 son relief, son \u00e9loignement des centres imp\u00e9riaux, ses rivalit\u00e9s d\u2019influence \u2014 a rendu l\u2019incorporation co\u00fbteuse, sans emp\u00eacher l\u2019\u00e9change. D\u2019autre part, la s\u00e9dimentation de strates identitaires successives \u2014 amazighe, arabo-islamique, juive, andalouse, africaine, saharo-hassanie \u2014 a produit une identit\u00e9 redondante, difficile \u00e0 dissoudre en touchant une seule de ses composantes.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531.jpg?resize=1024%2C768&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-4806\" style=\"aspect-ratio:1.3333416007341452;width:332px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=1024%2C768&amp;ssl=1 1024w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=300%2C225&amp;ssl=1 300w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=768%2C576&amp;ssl=1 768w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=1536%2C1152&amp;ssl=1 1536w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=2048%2C1536&amp;ssl=1 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1000px) 100vw, 1000px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Pr. Mohamed Chtatou <\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Introduction<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Peu d\u2019entit\u00e9s politiques du monde m\u00e9diterran\u00e9en peuvent se pr\u00e9valoir d\u2019une continuit\u00e9 aussi nette que le Maroc. L\u00e0 o\u00f9 Carthage, l\u2019Ifr\u012bqiya ou l\u2019\u00c9gypte ont vu leurs \u00c9tats se dissoudre dans des ensembles plus vastes, le Maghreb al-Aq\u1e63\u0101 a connu, depuis la fondation de l\u2019\u00c9tat idrisside \u00e0 la fin du VIIIe si\u00e8cle, une cha\u00eene de dynasties \u2014 Idrissides, Almoravides, Almohades, M\u00e9rinides, Wattassides, Saadiens, Alaouites \u2014 qui, malgr\u00e9 leurs ruptures, ont toutes revendiqu\u00e9 un m\u00eame espace de souverainet\u00e9 entre l\u2019Atlantique, le Rif et les confins sahariens (Abun-Nasr, 1987; Rivet, 2012).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De cette observation est n\u00e9e la formule, devenue un lieu commun de l\u2019historiographie comme du discours public, d\u2019un Maroc \u00ab&nbsp;\u00eele historique et g\u00e9ographique&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00eele g\u00e9ographique, car enserr\u00e9 entre deux mers, une cha\u00eene montagneuse et un d\u00e9sert&nbsp;; \u00eele historique, car plus durablement pr\u00e9serv\u00e9 que ses voisins orientaux de l\u2019incorporation dans les grands empires qui ont structur\u00e9 le monde m\u00e9diterran\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette image appelle deux pr\u00e9cautions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La premi\u00e8re est conceptuelle&nbsp;: une \u00eele suppose l\u2019isolement, or le Maroc est l\u2019un des espaces les plus perm\u00e9ables d\u2019Afrique du Nord, ouvert sur l\u2019Europe par le d\u00e9troit de Gibraltar, sur l\u2019Afrique subsaharienne par les routes caravani\u00e8res, sur le Proche-Orient par le p\u00e8lerinage et le commerce. L\u2019insularit\u00e9 dont il sera question ici est donc celle de la souverainet\u00e9, non celle des \u00e9changes&nbsp;: le Maroc fut une \u00eele politique dans un archipel d\u2019\u00e9changes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La seconde est historiographique&nbsp;: la continuit\u00e9 dynastique ne doit pas \u00eatre confondue avec l\u2019immuabilit\u00e9, et l\u2019on sait, depuis la critique du sch\u00e9ma colonial opposant <em>bil\u0101d al-makhzen<\/em> et <em>bil\u0101d al-s\u012bba<\/em>, que l\u2019\u00c9tat pr\u00e9colonial fut moins une fa\u00e7ade qu\u2019une n\u00e9gociation permanente avec ses p\u00e9riph\u00e9ries (Burke, 2014; Hammoudi, 1997; Pennell, 2000).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De m\u00eame, toute narration de la longue dur\u00e9e rel\u00e8ve en partie de ce que Hobsbawm et Ranger (1983) appelaient l\u2019invention de la tradition, et de ce qu\u2019Anderson (1983) d\u00e9crivait comme la fabrique d\u2019une communaut\u00e9 imagin\u00e9e&nbsp;; mais, comme ces auteurs le soulignent eux-m\u00eames, qu\u2019une continuit\u00e9 soit construite ne signifie pas qu\u2019elle soit factice.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La question qui guide cet essai est la suivante&nbsp;: comment la position g\u00e9ostrat\u00e9gique du Maroc et l\u2019accumulation civilisationnelle qui s\u2019y est op\u00e9r\u00e9e sur plus de douze si\u00e8cles ont-elles contribu\u00e9 \u00e0 forger une identit\u00e9 r\u00e9siliente face \u00e0 l\u2019assimilation par les empires voisins et par les puissances coloniales modernes&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Notre th\u00e8se est que cette r\u00e9silience ne tient ni \u00e0 un isolement protecteur ni \u00e0 une essence immuable, mais \u00e0 la conjonction de quatre m\u00e9canismes&nbsp;: une g\u00e9ographie qui rend la conqu\u00eate co\u00fbteuse sans interdire l\u2019\u00e9change&nbsp;; une logique de s\u00e9dimentation, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019addition plut\u00f4t que de substitution des strates identitaires&nbsp;; un dispositif institutionnel \u2014 la commanderie des croyants et le pacte d\u2019all\u00e9geance \u2014 qui articule l\u00e9gitimit\u00e9 religieuse et souverainet\u00e9 territoriale&nbsp;; enfin, une capacit\u00e9 de r\u00e9\u00e9nonciation de l\u2019identit\u00e9 nationale, mobilis\u00e9e avec une intensit\u00e9 particuli\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9preuve coloniale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019argument proc\u00e8de en six temps&nbsp;: la g\u00e9ographie de la souverainet\u00e9, la formation dynastique sur douze si\u00e8cles, la s\u00e9dimentation identitaire, la relation aux empires de l\u2019espace m\u00e9diterran\u00e9en, l\u2019\u00e9preuve du protectorat et, enfin, les ressorts institutionnels et culturels de la r\u00e9silience, avant une \u00e9valuation critique de ses limites.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Une \u00eele entre trois mondes&nbsp;: la g\u00e9ographie de la souverainet\u00e9<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Maroc est born\u00e9 au nord par la M\u00e9diterran\u00e9e, \u00e0 l\u2019ouest par l\u2019Atlantique, au sud par le Sahara et \u00e0 l\u2019est par un couloir \u00e9troit \u2014 la trou\u00e9e de Taza et la vall\u00e9e de la Moulouya \u2014 qui fut, de tout temps, la principale voie d\u2019acc\u00e8s terrestre depuis l\u2019Orient. Les g\u00e9ographes et historiens arabes m\u00e9di\u00e9vaux d\u00e9signaient l\u2019ensemble du Maghreb comme une \u00ab&nbsp;\u00eele&nbsp;\u00bb (<em>jaz\u012brat al-Maghrib<\/em>), cern\u00e9e par les eaux et par les sables, formule que reprend Ibn Khald\u016bn (1967) pour d\u00e9crire l\u2019espace o\u00f9 se d\u00e9ploient les solidarit\u00e9s tribales dont il fait la matrice de l\u2019histoire dynastique. Le Maghreb extr\u00eame, <em>al-Maghrib al-Aq\u1e63\u0101<\/em>, le \u00ab&nbsp;couchant lointain&nbsp;\u00bb, est l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de cette \u00eele&nbsp;: le point o\u00f9 l\u2019expansion venue d\u2019Orient, \u00e9puis\u00e9e par la distance, rencontre l\u2019oc\u00e9an.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette situation de fin de parcours a des cons\u00e9quences strat\u00e9giques pr\u00e9cises. Elle diminue d\u2019abord la pression imp\u00e9riale&nbsp;: plus un territoire est \u00e9loign\u00e9 des centres de gravit\u00e9 du syst\u00e8me (Rome, Constantinople, Damas, Bagdad, Le Caire, Istanbul), plus le co\u00fbt de son administration directe augmente. Rome, qui avait fait de la Tingitane une province, n\u2019en contr\u00f4la durablement que le nord-ouest et la r\u00e9gion de Volubilis, sans jamais int\u00e9grer l\u2019Atlas ni le Sud (Camps, 1980; Brett et Fentress, 1996). L\u2019Empire ottoman, qui s\u2019installa \u00e0 Alger en 1516 puis \u00e0 Tunis, ne franchit pas la fronti\u00e8re de la Tafna, et ne parvint jamais \u00e0 incorporer le sultanat ch\u00e9rifien (Abun-Nasr, 1987; Pennell, 2000). L\u00e0 o\u00f9 la plaine c\u00f4ti\u00e8re tunisienne s\u2019ouvrait aux flottes carthaginoises, romaines, byzantines puis ottomanes, le relief marocain \u2014 le Rif, le Moyen et le Haut Atlas, l\u2019Anti-Atlas \u2014 constituait un r\u00e9seau de refuges o\u00f9 l\u2019autorit\u00e9 imp\u00e9riale devait composer avec des soci\u00e9t\u00e9s capables de la contourner. Chtatou (2019) rappelle \u00e0 cet \u00e9gard que la persistance de la langue et de la culture amazighes depuis les premi\u00e8res tentatives de colonisation ph\u00e9niciennes s\u2019explique en partie par un processus d\u2019incorporation politique et culturelle, et non seulement par la r\u00e9sistance&nbsp;: l\u2019espace marocain a longtemps permis \u00e0 ses populations de n\u00e9gocier le rapport au pouvoir plut\u00f4t que de le subir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais la m\u00eame g\u00e9ographie qui prot\u00e8ge expose. Le d\u00e9troit de Gibraltar, large d\u2019une quinzaine de kilom\u00e8tres, fait du Maroc le vis-\u00e0-vis imm\u00e9diat de l\u2019Europe&nbsp;; la fa\u00e7ade atlantique le place sur les routes maritimes de l\u2019Am\u00e9rique et de l\u2019Afrique occidentale&nbsp;; les pistes caravani\u00e8res reliant Sijilmasa \u00e0 l\u2019Afrique subsaharienne en font un point de passage de l\u2019or et du sel. Cette position a attir\u00e9 les convoitises&nbsp;: les Portugais s\u2019emparent de Ceuta en 1415 et jalonnent ensuite le littoral atlantique de comptoirs fortifi\u00e9s, les Espagnols conservent des pr\u00e9sides sur la c\u00f4te m\u00e9diterran\u00e9enne, les puissances europ\u00e9ennes du XIXe si\u00e8cle se disputent l\u2019influence sur un sultanat dont elles jugent l\u2019effondrement imminent. La position g\u00e9ostrat\u00e9gique du Maroc est donc ambivalente&nbsp;: elle fut tout \u00e0 la fois le principal facteur de vuln\u00e9rabilit\u00e9 et la principale source de marge de man\u0153uvre. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la rivalit\u00e9 des puissances qui retarda la colonisation du pays jusqu\u2019en 1912&nbsp;: chacune interdisait \u00e0 l\u2019autre de s\u2019y \u00e9tablir, et l\u2019Acte d\u2019Alg\u00e9siras (1906) consacra la fiction de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 du sultanat tout en pr\u00e9parant son partage (Pennell, 2000; Miller, 2013).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le versant saharien de cette g\u00e9ographie m\u00e9rite un d\u00e9veloppement propre. Loin d\u2019\u00eatre une barri\u00e8re, le d\u00e9sert fut une route&nbsp;: de Sijilmasa \u00e0 Tombouctou, les caravanes transportaient l\u2019or, le sel, les \u00e9toffes et les savoirs, et firent des villes marocaines des relais d\u2019un commerce dont d\u00e9pendait la fiscalit\u00e9 des \u00c9tats. Les Almoravides sont n\u00e9s de cet espace&nbsp;; les Saadiens financ\u00e8rent en partie leur puissance gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019or soudanais, avant de lancer l\u2019exp\u00e9dition de 1591 (Abitbol, 1979; Mouline, 2009). Cette profondeur africaine donne au Maroc une assise que n\u2019ont ni l\u2019Andalousie perdue ni l\u2019Orient lointain&nbsp;: une souverainet\u00e9 qui regarde en m\u00eame temps vers le nord, l\u2019est et le sud, et qui n\u2019est jamais r\u00e9ductible \u00e0 une seule appartenance. Elle explique aussi pourquoi l\u2019all\u00e9geance de tribus sahariennes au sultan, dans sa formulation traditionnelle, a pes\u00e9 dans la construction de la souverainet\u00e9 territoriale, sans que sa port\u00e9e juridique contemporaine cesse d\u2019\u00eatre disput\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il faut enfin se garder de tout d\u00e9terminisme. La g\u00e9ographie ne produit pas l\u2019identit\u00e9&nbsp;; elle fournit des contraintes et des ressources que des acteurs mobilisent. Laroui (1977) a montr\u00e9 combien la lecture raciale du pass\u00e9 maghr\u00e9bin, h\u00e9rit\u00e9e de l\u2019historiographie coloniale, obscurcit ce qu\u2019une histoire de long terme du Maghreb permet de voir&nbsp;: une unit\u00e9 de lieu et de destin qui n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre ethnique pour \u00eatre effective. C\u2019est dans cette perspective \u2014 l\u2019espace comme mat\u00e9riau, non comme destin \u2014 que la s\u00e9dimentation des dynasties puis celle des identit\u00e9s peuvent \u00eatre comprises.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Douze si\u00e8cles de formation dynastique&nbsp;: du pacte idrisside \u00e0 la monarchie alaouite<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00c9tat marocain na\u00eet d\u2019une rupture avec l\u2019Orient. En 788, Idr\u012bs Ier, descendant du Proph\u00e8te par al-\u1e24asan et rescap\u00e9 de la r\u00e9pression abbasside, est reconnu par la conf\u00e9d\u00e9ration amazighe des Awraba \u00e0 Wal\u012bl\u012b&nbsp;; son fils Idr\u012bs II fonde ou consolide F\u00e8s \u00e0 la charni\u00e8re des VIIIe et IXe si\u00e8cles. En s\u2019affranchissant de Bagdad, le Maroc devient la premi\u00e8re province du Maghreb \u00e0 \u00e9chapper durablement au califat abbasside, et pose les bases d\u2019un mod\u00e8le qui sera r\u00e9p\u00e9t\u00e9&nbsp;: une l\u00e9gitimit\u00e9 sharifienne, fond\u00e9e sur la descendance proph\u00e9tique, adoss\u00e9e \u00e0 une assise amazighe (Abun-Nasr, 1987; Rivet, 2012). F\u00e8s se dote bient\u00f4t de ce qui deviendra son principal atout symbolique&nbsp;: l\u2019universit\u00e9 d\u2019al-Qarawiyy\u012bn, fond\u00e9e en 859, et l\u2019afflux de r\u00e9fugi\u00e9s andalous de Cordoue et de Kairouanais, qui font de la ville un creuset de savoirs et d\u2019artisanats.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La suite est connue&nbsp;: les Almoravides, issus de la conf\u00e9d\u00e9ration sanhaja du Sahara, fondent Marrakech vers 1070 et, apr\u00e8s la victoire de Zall\u0101qa (1086), unifient sous leur autorit\u00e9 le Maghreb extr\u00eame et al-Andalus&nbsp;; les Almohades, venus de la tribu masmuda du Haut Atlas, reprennent \u00e0 partir de 1147 un projet de r\u00e9forme doctrinale \u00e0 vocation imp\u00e9riale et dominent un espace qui s\u2019\u00e9tend de l\u2019Atlantique \u00e0 l\u2019Ifr\u012bqiya et \u00e0 la p\u00e9ninsule Ib\u00e9rique (Bennison, 2016). Les M\u00e9rinides, originaires des steppes z\u00e9n\u00e8tes de l\u2019est, \u00e9tablissent \u00e0 F\u00e8s, \u00e0 partir du milieu du XIIIe si\u00e8cle, un \u00c9tat fond\u00e9 sur le malikisme et sur un puissant patronage des m\u00e9dersas (Shatzmiller, 2000). La crise du XVe si\u00e8cle \u2014 la \u00ab&nbsp;crise maraboutique&nbsp;\u00bb \u2014 voit l\u2019autorit\u00e9 passer provisoirement \u00e0 des ma\u00eetres soufis et \u00e0 des chefs de zaou\u00efas, avant que les Saadiens, partis de la vall\u00e9e du Dr\u00e2a et du Souss, ne reconstituent l\u2019\u00c9tat en se r\u00e9clamant de la m\u00eame l\u00e9gitimit\u00e9 ch\u00e9rifienne et du jihad contre les Ib\u00e9riques (Cornell, 1998). Leur apog\u00e9e est la bataille de l\u2019oued al-Makh\u0101zin (1578), o\u00f9 l\u2019arm\u00e9e portugaise du roi S\u00e9bastien est an\u00e9antie, puis l\u2019exp\u00e9dition marocaine de 1591 contre l\u2019empire songha\u00ef, qui projette l\u2019influence du sultanat jusqu\u2019\u00e0 Tombouctou (Abitbol, 1979; Mouline, 2009). Les Alaouites, enfin, originaires du Tafilalt, s\u2019emparent de F\u00e8s en 1666&nbsp;; sous Moulay Isma\u00efl (1672-1727), ils reprennent aux Europ\u00e9ens Mahdiyya, Tanger et Larache, consolidant l\u2019unit\u00e9 territoriale du royaume.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce r\u00e9cit pourrait se lire comme une succession d\u2019accidents. L\u2019on peut aussi y voir une configuration r\u00e9currente. Ibn Khald\u016bn (1967) a expliqu\u00e9 le renouvellement dynastique par la dynamique de la <em>\u02bfa\u1e63abiyya<\/em>&nbsp;: un groupe soud\u00e9, venu de la p\u00e9riph\u00e9rie, s\u2019empare du centre, s\u2019y amollit au bout de trois ou quatre g\u00e9n\u00e9rations et c\u00e8de la place \u00e0 un nouveau venu. Le Maroc a illustr\u00e9 ce sch\u00e9ma avec une r\u00e9gularit\u00e9 presque p\u00e9dagogique, puisque chaque dynastie majeure \u2014 sanhaja, masmuda, z\u00e9n\u00e8te, saadienne, alaouite \u2014 est n\u00e9e d\u2019une marge, qu\u2019elle soit saharienne, montagnarde ou oasienne. Mais la singularit\u00e9 marocaine tient moins \u00e0 l\u2019alternance elle-m\u00eame qu\u2019\u00e0 ce qui s\u2019est maintenu \u00e0 travers elle&nbsp;: <em>l\u2019entit\u00e9<\/em>. Les mouvements p\u00e9riph\u00e9riques marocains cherch\u00e8rent \u00e0 s\u2019emparer de l\u2019\u00c9tat et non \u00e0 s\u2019en d\u00e9tacher&nbsp;; ils h\u00e9rit\u00e8rent de ses capitales, de ses titres, de son appareil de lettr\u00e9s et de la fiction d\u2019un territoire que chaque dynastie pr\u00e9tendait reconstituer dans son int\u00e9grit\u00e9. La p\u00e9riph\u00e9rie n\u2019\u00e9tait pas le contraire du centre&nbsp;; elle en \u00e9tait la r\u00e9serve de l\u00e9gitimit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On comprend d\u00e8s lors pourquoi douze si\u00e8cles n\u2019ont pas fait de l\u2019histoire marocaine une simple chronique de dynasties. Chaque cycle d\u00e9posa un d\u00e9p\u00f4t durable&nbsp;: l\u2019urbanisme et le droit de F\u00e8s, l\u2019universalisme almohade, l\u2019architecture andalouse m\u00e9rinide, la tradition militaire et diplomatique des Saadiens, la centralisation des Alaouites. Ces d\u00e9p\u00f4ts ne se sont pas effac\u00e9s les uns les autres&nbsp;; ils se sont superpos\u00e9s. C\u2019est cette logique de strates, plus que la dur\u00e9e elle-m\u00eame, qui constitue le fondement de la r\u00e9silience identitaire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La s\u00e9dimentation identitaire&nbsp;: accumulation sans substitution<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Smith (1986) a montr\u00e9 que les nations modernes ne se construisent pas \u00e0 partir de rien, mais \u00e0 partir de complexes de mythes, de souvenirs et de symboles h\u00e9rit\u00e9s d\u2019une communaut\u00e9 ethnique ant\u00e9rieure. Le Maroc offre un cas d\u2019\u00e9cole de ce que l\u2019on pourrait appeler une identit\u00e9 par s\u00e9dimentation&nbsp;: les composantes successives ne se sont pas remplac\u00e9es, elles se sont additionn\u00e9es, et c\u2019est cette addition qui conf\u00e8re \u00e0 l\u2019ensemble sa solidit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le premier de ces substrats est amazigh. Il ne s\u2019agit pas d\u2019un vestige&nbsp;: la langue, le droit coutumier, l\u2019organisation de la terre et de la parent\u00e9 continuent de structurer des pans entiers de la soci\u00e9t\u00e9 marocaine. Chtatou (2019) identifie trois piliers de l\u2019identit\u00e9 amazighe \u2014 <em>Awal<\/em> (la langue), <em>Akkal<\/em> (la terre) et <em>Ddam<\/em> (le sang, entendu comme coh\u00e9sion de la famille et de la culture) \u2014 dont la combinaison \u00e9claire la capacit\u00e9 de ces populations \u00e0 absorber les apports \u00e9trangers sans s\u2019y dissoudre. Les arts de la parole, du chant et de la danse ont \u00e9t\u00e9, selon la m\u00eame lecture, des vecteurs privil\u00e9gi\u00e9s de cette permanence face aux conqu\u00e9rants et aux colonisateurs successifs, qui ont tent\u00e9, \u00e0 des degr\u00e9s divers, d\u2019en red\u00e9finir les contours (Chtatou, 2020). Le deuxi\u00e8me substrat est arabo-islamique. L\u2019islamisation, pr\u00e9coce et profonde, se doubla d\u2019une arabisation plus lente, que renforc\u00e8rent les migrations de tribus ma\u02bfqil \u00e0 partir du XIIIe si\u00e8cle et la diffusion de l\u2019arabe comme langue de religion, de science et d\u2019administration&nbsp;; mais cette arabisation n\u2019effa\u00e7a jamais les parlers amazighs \u2014 tamazight, tachelhit, tarifit \u2014 qui demeurent aujourd\u2019hui des langues vivantes (Brett et Fentress, 1996; Ennaji, 2005).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le troisi\u00e8me substrat est juif. Dans la m\u00e9moire collective marocaine, les juifs du pays sont tenus pour autochtones, ant\u00e9rieurs \u00e0 l\u2019islam&nbsp;; ils furent rejoints, apr\u00e8s 1492, par des milliers de m\u00e9gorachim venus de la p\u00e9ninsule Ib\u00e9rique, qui s\u2019\u00e9tablirent \u00e0 F\u00e8s, T\u00e9touan, Tanger ou Essaouira et enrichirent la culture locale sans rompre avec elle (Gottreich, 2007; Kenbib, 1994). Les traits saillants du juda\u00efsme marocain \u2014 liturgie, langues, hagiographie partag\u00e9e avec les cultes musulmans, place dans le commerce et la diplomatie \u2014 ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9crits par ailleurs (Chtatou, 2023a). La m\u00e9moire de cette pr\u00e9sence continue de travailler la soci\u00e9t\u00e9 marocaine, alors m\u00eame que la communaut\u00e9, pass\u00e9e de plus de 200 000 personnes au milieu du XXe si\u00e8cle \u00e0 quelques milliers aujourd\u2019hui, s\u2019est r\u00e9duite par l\u2019\u00e9migration (Boum, 2013). Le quatri\u00e8me est andalou&nbsp;: apr\u00e8s la chute de Grenade (1492) et l\u2019expulsion des morisques (1609-1614), des familles enti\u00e8res trouv\u00e8rent refuge \u00e0 F\u00e8s, T\u00e9touan, Rabat ou Sal\u00e9, apportant avec elles un art de b\u00e2tir, une musique, une gastronomie et une langue savante qui font aujourd\u2019hui partie int\u00e9grante de l\u2019identit\u00e9 urbaine marocaine. S\u2019y ajoutent l\u2019ancrage africain, tiss\u00e9 par le commerce transsaharien, l\u2019exp\u00e9dition de 1591 et la pr\u00e9sence de populations d\u2019origine subsaharienne, ainsi que la composante saharo-hassanie, li\u00e9e aux anciennes all\u00e9geances entre tribus du Sud et sultans \u2014 dont l\u2019interpr\u00e9tation politique demeure, il faut le dire, disput\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La Constitution de 2011 est le premier texte fondamental \u00e0 avoir donn\u00e9 une expression juridique \u00e0 cette s\u00e9dimentation. Son pr\u00e9ambule d\u00e9clare que l\u2019unit\u00e9 du pays, \u00ab&nbsp;forg\u00e9e par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s\u2019est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, h\u00e9bra\u00efque et m\u00e9diterran\u00e9en&nbsp;\u00bb (Royaume du Maroc, 2011). Son article 5 fait de l\u2019amazigh, aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019arabe, une langue officielle de l\u2019\u00c9tat. Cette reconnaissance est l\u2019aboutissement d\u2019un processus long, que Chtatou (2019) retrace&nbsp;: mobilisations des ann\u00e9es 1990, discours du roi Hassan II du 20 ao\u00fbt 1994 reconnaissant pour la premi\u00e8re fois \u00e0 un souverain alaouite l\u2019importance de la langue amazighe, cr\u00e9ation de l\u2019Institut royal de la culture amazighe en 2001, puis r\u00e9vision constitutionnelle de 2011, cons\u00e9cutive au mouvement du 20 f\u00e9vrier (Maddy-Weitzman, 2011).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette stratification a une port\u00e9e strat\u00e9gique. Un projet d\u2019assimilation, qu\u2019il soit imp\u00e9rial ou colonial, suppose de substituer une identit\u00e9 \u00e0 une autre. Or l\u2019identit\u00e9 marocaine n\u2019offre pas de point d\u2019application unique&nbsp;: l\u2019agresseur qui la pr\u00e9sente comme \u00ab&nbsp;arabe&nbsp;\u00bb se heurte \u00e0 son substrat amazigh&nbsp;; celui qui la dit \u00ab&nbsp;berb\u00e8re&nbsp;\u00bb se heurte \u00e0 l\u2019islamisation et \u00e0 la monarchie ch\u00e9rifienne&nbsp;; celui qui la d\u00e9finit comme \u00ab&nbsp;musulmane&nbsp;\u00bb se heurte \u00e0 la pr\u00e9sence juive, andalouse et africaine, constitutive du pays. Une identit\u00e9 compos\u00e9e de strates qui se renforcent mutuellement est difficile \u00e0 dissoudre en touchant une seule d\u2019entre elles. Il convient toutefois d\u2019ajouter une nuance&nbsp;: la s\u00e9dimentation fut aussi hi\u00e9rarchis\u00e9e. Le registre arabo-islamique domina longtemps le discours officiel, au prix d\u2019une marginalisation de l\u2019amazighit\u00e9 que seule la p\u00e9riode r\u00e9cente a commenc\u00e9 \u00e0 corriger (Chtatou, 2019; Maddy-Weitzman, 2011).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Face aux empires&nbsp;: refuser l\u2019incorporation, projeter la puissance<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La r\u00e9silience marocaine face aux empires ne s\u2019exprime pas seulement par la d\u00e9fense&nbsp;; elle passe aussi par l\u2019initiative. Lorsque, en 740, les Amazighs du Maghreb se soul\u00e8vent contre l\u2019autorit\u00e9 omeyyade dans un mouvement \u00e0 coloration kh\u0101rijite, ils inaugurent une longue tradition de rejet de la tutelle d\u2019un centre oriental. Le royaume idrisside, puis les polities h\u00e9t\u00e9rodoxes ou concurrentes comme celle des Barghawata, qui domina la r\u00e9gion de la Tamesna du VIIIe au XIe si\u00e8cle, attestent que l\u2019espace marocain fut longtemps pluriel au regard de l\u2019orthodoxie du califat (Abun-Nasr, 1987; Brett et Fentress, 1996). Dans la rivalit\u00e9 entre Fatimides d\u2019Ifr\u012bqiya et Omeyyades de Cordoue, le Maghreb extr\u00eame fut une marche disput\u00e9e par des client\u00e8les z\u00e9n\u00e8tes plus qu\u2019une province annex\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est avec les Almoravides et les Almohades que s\u2019op\u00e8re le renversement le plus notable&nbsp;: le Maroc cesse d\u2019\u00eatre p\u00e9riph\u00e9rie d\u2019un empire oriental pour devenir centre d\u2019un empire propre. Marrakech gouverne S\u00e9ville, Cordoue, Grenade et, un temps, Tunis. Cette projection est une forme de r\u00e9silience&nbsp;: un espace qui se pense comme un centre est moins vuln\u00e9rable \u00e0 l\u2019int\u00e9gration dans le syst\u00e8me d\u2019autrui. Elle laissera, jusque dans la p\u00e9riode moderne, l\u2019id\u00e9e qu\u2019une dynastie marocaine peut pr\u00e9tendre au rang califal, titre que revendiqua Ahmad al-Man\u1e63\u016br al-Dhahab\u012b \u00e0 la fin du XVIe si\u00e8cle (Mouline, 2009).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le cas ottoman est le plus instructif. \u00c0 partir de 1516, Alger passe sous l\u2019autorit\u00e9 d\u2019Istanbul, puis Tlemcen en 1555&nbsp;: l\u2019expansion ottomane atteint le seuil du Maroc et s\u2019y arr\u00eate. Les Saadiens b\u00e9n\u00e9ficient, certes, d\u2019un appui ottoman lors de la reprise de F\u00e8s en 1576, mais ils refusent toute suzerainet\u00e9 et re\u00e7oivent, deux ans plus tard, la preuve de leur capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9fendre seuls leur ind\u00e9pendance \u00e0 W\u0101d\u012b al-Makh\u0101zin. La diplomatie saadienne joue sur toutes les cordes \u2014 Istanbul, les Habsbourg, l\u2019Angleterre \u00e9lisab\u00e9thaine \u2014 pour maintenir un \u00e9quilibre qui pr\u00e9serve l\u2019autonomie de d\u00e9cision (Abun-Nasr, 1987; Mouline, 2009). Le sultan marocain n\u2019est ni vassal d\u2019Istanbul ni client de Madrid&nbsp;; il est lui-m\u00eame <em>am\u012br al-mu\u02bemin\u012bn<\/em>, titre qui le soustrait \u00e0 la pr\u00e9tention ottomane de repr\u00e9senter seule le califat sunnite. Le Maroc est ainsi l\u2019un des rares \u00c9tats musulmans de la M\u00e9diterran\u00e9e \u00e0 avoir travers\u00e9 la p\u00e9riode ottomane sans \u00eatre incorpor\u00e9 \u00e0 l\u2019empire, ce qui a contribu\u00e9 \u00e0 fa\u00e7onner une identit\u00e9 politique distincte de celle de l\u2019Orient arabe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019\u00e9gard des puissances ib\u00e9riques, la r\u00e9sistance fut plus que militaire. Apr\u00e8s la prise de Ceuta (1415), le Portugal, puis l\u2019Espagne, multiplient les places fortes sur les c\u00f4tes&nbsp;; les sultans saadiens puis alaouites les reprennent progressivement&nbsp;: Agadir en 1541, Mahdiyya en 1681, Tanger (alors anglaise) en 1684, Larache en 1689, Mazagan, enfin, en 1769. Ces reconqu\u00eates construisirent un r\u00e9cit de souverainet\u00e9 dont la monarchie alaouite fit un \u00e9l\u00e9ment fondateur de sa l\u00e9gitimit\u00e9&nbsp;: d\u00e9fendre la terre d\u2019Islam contre l\u2019incursion chr\u00e9tienne, tout en entretenant avec l\u2019Europe des relations commerciales et diplomatiques r\u00e9guli\u00e8res (Pennell, 2000).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le XIXe si\u00e8cle marque un tournant. La d\u00e9faite d\u2019Isly face \u00e0 la France (1844), la guerre de T\u00e9touan face \u00e0 l\u2019Espagne (1859-1860) et l\u2019indemnit\u00e9 qui s\u2019ensuivit, l\u2019extension du syst\u00e8me des prot\u00e9g\u00e9s consacr\u00e9 par la conf\u00e9rence de Madrid (1880) \u00e9rodent progressivement la souverainet\u00e9 r\u00e9elle du sultanat (Pennell, 2000; Miller, 2013). Mais le Maroc n\u2019est pas pour autant absorb\u00e9&nbsp;: les r\u00e9formes militaires et administratives tent\u00e9es par les sultans, bien qu\u2019insuffisantes, traduisent une volont\u00e9 de survie \u00e9tatique qui pr\u00e9figure la mobilisation des \u00e9lites au si\u00e8cle suivant, et la diplomatie ch\u00e9rifienne, adoss\u00e9e aux rivalit\u00e9s europ\u00e9ennes, maintient jusqu\u2019en 1912 le statut d\u2019\u00c9tat ind\u00e9pendant.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019\u00e9preuve coloniale&nbsp;: protectorat, politique berb\u00e8re et nationalisme<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le trait\u00e9 de F\u00e8s du 30 mars 1912 n\u2019annexe pas le Maroc&nbsp;: il l\u2019\u00e9rige en protectorat. La distinction est capitale. En Alg\u00e9rie, conquise \u00e0 partir de 1830 et administr\u00e9e comme un prolongement de la France jusqu\u2019en 1962, l\u2019impact colonial fut, comme le rappelle Chtatou (2023b), bien plus brutal qu\u2019au Maroc ou en Tunisie&nbsp;: confiscations fonci\u00e8res, peuplement europ\u00e9en, incorporation administrative et nationalit\u00e9 fran\u00e7aise propos\u00e9e sous conditions. Au Maroc, la forme protectorale pr\u00e9serva la personnalit\u00e9 juridique de l\u2019\u00c9tat&nbsp;: le sultan demeurait souverain, la dynastie l\u00e9gitime, le <em>makhzen<\/em> maintenu en tant qu\u2019appareil, f\u00fbt-ce sous contr\u00f4le. Lyautey, r\u00e9sident g\u00e9n\u00e9ral de 1912 \u00e0 1925, th\u00e9orisa cette \u00ab&nbsp;politique des \u00e9gards&nbsp;\u00bb comme un instrument de gouvernement indirect, qui devait \u00e9conomiser les forces fran\u00e7aises en s\u2019appuyant sur les hi\u00e9rarchies existantes (Rivet, 1988). Ce choix, dict\u00e9 par des raisons de co\u00fbt et d\u2019opportunit\u00e9, eut un effet impr\u00e9vu&nbsp;: en conservant le cadre \u00e9tatique, il fournit aux nationalistes un point d\u2019appui. Il ne s\u2019agissait pas, pour eux, de fonder un \u00c9tat, mais de restaurer la souverainet\u00e9 d\u2019un \u00c9tat existant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019administration coloniale n\u2019en chercha pas moins \u00e0 remodeler la soci\u00e9t\u00e9 marocaine. Burke (2014) a montr\u00e9 comment une sociologie coloniale \u2014 l\u2019\u00ab&nbsp;\u00c9tat ethnographique&nbsp;\u00bb \u2014 inventa un \u00ab&nbsp;islam marocain&nbsp;\u00bb en le d\u00e9coupant en cat\u00e9gories qui servaient les int\u00e9r\u00eats de l\u2019administration, au premier rang desquelles l\u2019opposition entre Arabes et Berb\u00e8res, entre un islam des villes lettr\u00e9 et un islam des montagnes tribal et superficiel. Wyrtzen (2011) en d\u00e9taille les cons\u00e9quences&nbsp;: la politique berb\u00e8re du protectorat, institutionnalis\u00e9e par l\u2019administration des tribus et par des \u00e9coles franco-berb\u00e8res, visait \u00e0 s\u00e9parer les populations amazighes du pouvoir ch\u00e9rifien et de la tradition arabo-islamique. Le dahir du 16 mai 1930, qui soustrayait les tribus de coutume berb\u00e8re \u00e0 la juridiction des tribunaux de droit islamique, en fut la traduction juridique la plus visible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La r\u00e9action fut imm\u00e9diate et r\u00e9v\u00e8le la solidit\u00e9 du substrat commun. Les jeunes nationalistes urbains \u2014 qui se trouv\u00e8rent alors un nom et un programme \u2014 organis\u00e8rent des pri\u00e8res collectives de supplication (<em>la\u1e6d\u012bf<\/em>) dans les mosqu\u00e9es et mobilis\u00e8rent l\u2019opinion \u00e0 travers le pays, y compris dans les r\u00e9gions amazighophones (Halstead, 1967). L\u2019entreprise coloniale, qui visait \u00e0 diviser, avait acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 la constitution d\u2019un nationalisme transr\u00e9gional. L\u2019opposition entre \u00ab&nbsp;Arabes&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;Berb\u00e8res&nbsp;\u00bb n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9nu\u00e9e de r\u00e9alit\u00e9 sociologique, mais le dahir d\u00e9montrait que la cohabitation des groupes s\u2019organisait autour d\u2019un r\u00e9f\u00e9rent religieux et politique commun \u2014 le sultan, commandeur des croyants \u2014 que l\u2019administration ne pouvait remplacer. Pour r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019offensive coloniale, les nationalistes durent toutefois affirmer une d\u00e9finition \u00e9troite de l\u2019identit\u00e9 nationale, arabo-islamique et centr\u00e9e sur le tr\u00f4ne, qui marginalisa durablement la dimension amazighe (Wyrtzen, 2011; Maddy-Weitzman, 2011). La r\u00e9silience eut donc un co\u00fbt&nbsp;: un r\u00e9tr\u00e9cissement d\u00e9fensif de l\u2019identit\u00e9, qu\u2019il fallut corriger plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La guerre du Rif (1921-1926) illustre l\u2019autre versant de l\u2019\u00e9preuve. Men\u00e9e par Mu\u1e25ammad ben \u02bfAbd al-Kar\u012bm al-Kha\u1e6d\u1e6d\u0101b\u012b contre l\u2019Espagne, puis contre la France, elle remporta des victoires retentissantes (Anoual, 1921) avant d\u2019\u00eatre \u00e9cras\u00e9e par une coalition franco-espagnole (Woolman, 1968). Le Rif reste un lieu de m\u00e9moire disput\u00e9, entre figure de r\u00e9sistance anticoloniale, exp\u00e9rience politique originale et ressource d\u2019identification r\u00e9gionale&nbsp;; il rappelle que la r\u00e9silience marocaine ne fut jamais exclusivement monarchique et qu\u2019elle a pu s\u2019exprimer dans des formes concurrentes de celle que le tr\u00f4ne incarnait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les ann\u00e9es 1930 et 1940, l\u2019alliance entre le mouvement national et le sultan Mu\u1e25ammad V se noue&nbsp;: le Plan de r\u00e9formes de 1934, le Manifeste de l\u2019ind\u00e9pendance du 11 janvier 1944 et le discours de Tanger d\u2019avril 1947 jalonnent cette convergence (Halstead, 1967). La d\u00e9position et l\u2019exil du sultan en ao\u00fbt 1953 transforment sa personne en symbole national&nbsp;: son retour en novembre 1955 et l\u2019ind\u00e9pendance proclam\u00e9e en mars 1956 confirment que la souverainet\u00e9 coloniale n\u2019a jamais obtenu l\u2019adh\u00e9sion des \u00e9lites ni des masses (Pennell, 2000; Miller, 2013). La monarchie, en retour, se r\u00e9clame de la lutte nationale&nbsp;: la \u00ab&nbsp;R\u00e9volution du Roi et du Peuple&nbsp;\u00bb devient l\u2019un des mythes fondateurs de l\u2019\u00c9tat ind\u00e9pendant. Sur ce plan comme sur d\u2019autres, l\u2019identit\u00e9 marocaine moderne est autant le produit de l\u2019\u00e9preuve coloniale que de la longue dur\u00e9e ant\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019ind\u00e9pendance ne cl\u00f4t pas l\u2019\u00e9preuve&nbsp;: elle la d\u00e9place. Le Maroc de 1956 h\u00e9rite d\u2019un territoire fragment\u00e9 par le partage colonial \u2014 protectorat fran\u00e7ais, protectorat espagnol au nord et au sud, zone internationale de Tanger, enclaves d\u2019Ifni, de Ceuta et de Melilla. La r\u00e9unification progressive du pays (Tanger en 1956-1957, Ifni en 1969) et la Marche verte de 1975 s\u2019inscrivent, dans le r\u00e9cit officiel, dans la continuit\u00e9 d\u2019une souverainet\u00e9 que la colonisation avait suspendue plut\u00f4t qu\u2019abolie (Pennell, 2000; Miller, 2013). Quelle que soit la lecture que l\u2019on fasse de ces \u00e9pisodes, ils montrent que la m\u00e9moire de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale, h\u00e9rit\u00e9e de la longue dur\u00e9e dynastique, demeure une ressource centrale du discours national, et que la r\u00e9silience identitaire se prolonge dans le champ de la souverainet\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les relations jud\u00e9o-musulmanes m\u00e9ritent ici une mention. La colonisation introduisit des clivages entre communaut\u00e9s \u2014 l\u2019acc\u00e8s diff\u00e9renci\u00e9 \u00e0 la nationalit\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9cole, \u00e0 l\u2019emploi \u2014 et la p\u00e9riode de Vichy fit peser sur les juifs du Maroc des mesures discriminatoires. La m\u00e9moire nationale retient, pour sa part, la protection que le sultan aurait accord\u00e9e \u00e0 ses sujets juifs, r\u00e9cit que la recherche historique nuance sans le r\u00e9futer enti\u00e8rement (Kenbib, 1994). Dans la mesure o\u00f9 elle replace la communaut\u00e9 juive dans la nation, cette m\u00e9moire, qu\u2019elle soit ou non int\u00e9gralement exacte, a pu fonctionner comme un instrument de r\u00e9silience en refusant \u00e0 l\u2019entreprise coloniale le droit de d\u00e9partager les sujets du sultan.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les ressorts institutionnels et culturels de la r\u00e9silience, et leurs limites<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quatre m\u00e9canismes m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre pr\u00e9cis\u00e9s. Le premier est institutionnel&nbsp;: la commanderie des croyants. Le sultan marocain n\u2019est pas seulement souverain temporel&nbsp;; il est <em>am\u012br al-mu\u02bemin\u012bn<\/em>, dont le pouvoir repose sur le pacte d\u2019all\u00e9geance (<em>bay\u02bfa<\/em>) renouvel\u00e9 de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Hammoudi (1997) a analys\u00e9 les ressorts culturels de cette relation ma\u00eetre-disciple, o\u00f9 la soumission rituelle pr\u00e9c\u00e8de la distribution de la protection. Ce dispositif conf\u00e8re \u00e0 la monarchie une l\u00e9gitimit\u00e9 religieuse que ni l\u2019Empire ottoman ni les puissances coloniales n\u2019ont pu s\u2019approprier, et il est repris dans l\u2019article 41 de la Constitution de 2011, qui confie au roi, commandeur des croyants, la protection de la religion (Royaume du Maroc, 2011).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le deuxi\u00e8me m\u00e9canisme est religieux au sens large&nbsp;: l\u2019ancrage du pays dans un islam sunnite de rite malikite, de th\u00e9ologie ash\u02bfarite et de spiritualit\u00e9 soufie, dont les zaou\u00efas ont longtemps constitu\u00e9 un maillage d\u2019\u00e9coles, d\u2019arbitrages et de solidarit\u00e9s. Gellner (1969) a vu dans les saints de l\u2019Atlas des m\u00e9diateurs entre segments tribaux, sch\u00e9ma qui a \u00e9t\u00e9 discut\u00e9 et nuanc\u00e9 mais dont l\u2019intuition \u2014 le r\u00f4le de l\u2019autorit\u00e9 religieuse dans la r\u00e9gulation des conflits \u2014 demeure f\u00e9conde (Cornell, 1998). Ce socle partag\u00e9 offrit une base d\u2019unit\u00e9 qui transcendait les clivages ethniques et linguistiques&nbsp;: lorsque le protectorat tenta d\u2019opposer Arabes et Berb\u00e8res, l\u2019appartenance commune \u00e0 l\u2019islam marocain fit contrepoids.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le troisi\u00e8me m\u00e9canisme est linguistique et culturel. Le multilinguisme marocain \u2014 arabe dialectal et classique, amazigh, puis fran\u00e7ais et espagnol \u2014, longtemps per\u00e7u comme un handicap, a fonctionn\u00e9 comme un amortisseur&nbsp;: aucun groupe ne pouvait \u00eatre enti\u00e8rement captur\u00e9 par un seul code linguistique, ce qui limitait la port\u00e9e des politiques d\u2019assimilation (Ennaji, 2005). La triade <em>Awal<\/em>, <em>Akkal<\/em> et <em>Ddam<\/em>, en tant que socle de la permanence amazighe, en offre une illustration (Chtatou, 2019).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le quatri\u00e8me m\u00e9canisme est la r\u00e9\u00e9nonciation. L\u2019identit\u00e9 marocaine a \u00e9t\u00e9, \u00e0 chaque \u00e9tape, red\u00e9finie par ses acteurs&nbsp;: sharifisme idrisside, universalisme almohade, jihad saadien, nationalisme du XXe si\u00e8cle, pluralisme constitutionnel de 2011. Cette plasticit\u00e9 n\u2019est pas un signe de faiblesse&nbsp;: c\u2019est la condition de la permanence d\u2019une identit\u00e9 qui ne se fige pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il serait pourtant na\u00eff de ne voir dans ces m\u00e9canismes que des facteurs de coh\u00e9sion. Le premier danger est celui de l\u2019id\u00e9alisation&nbsp;: la narration d\u2019une continuit\u00e9 sans faille peut servir \u00e0 l\u00e9gitimer des pouvoirs, et l\u2019autorit\u00e9 d\u00e9crite par Hammoudi (1997) a ses co\u00fbts sociaux et politiques. Le deuxi\u00e8me est celui de l\u2019inclusion in\u00e9gale&nbsp;: les composantes amazighe et juive, par exemple, ont longtemps \u00e9t\u00e9 reconnues dans les r\u00e9cits plus qu\u2019elles ne l\u2019\u00e9taient dans les politiques publiques (Maddy-Weitzman, 2011; Chtatou, 2019). Le troisi\u00e8me est celui de la tension entre unit\u00e9 et pluralit\u00e9, dont t\u00e9moignent les mobilisations r\u00e9gionales r\u00e9centes. Enfin, la m\u00e9taphore insulaire elle-m\u00eame est discutable&nbsp;: elle dit la singularit\u00e9 marocaine au risque de masquer ses interd\u00e9pendances \u2014 avec l\u2019Andalousie, le Sahel, l\u2019Orient, l\u2019Europe \u2014 qui font aussi la force du pays.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Conclusion<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La question pos\u00e9e \u00e9tait de savoir comment la position g\u00e9ostrat\u00e9gique et l\u2019accumulation civilisationnelle du Maroc ont contribu\u00e9 \u00e0 forger une identit\u00e9 r\u00e9siliente. La r\u00e9ponse que cet essai propose est que la r\u00e9silience marocaine proc\u00e8de d\u2019un double mouvement d\u2019ouverture et de cl\u00f4ture. D\u2019une part, la g\u00e9ographie du Maroc \u2014 son relief, son \u00e9loignement des centres imp\u00e9riaux, ses rivalit\u00e9s d\u2019influence \u2014 a rendu l\u2019incorporation co\u00fbteuse, sans emp\u00eacher l\u2019\u00e9change. D\u2019autre part, la s\u00e9dimentation de strates identitaires successives \u2014 amazighe, arabo-islamique, juive, andalouse, africaine, saharo-hassanie \u2014 a produit une identit\u00e9 redondante, difficile \u00e0 dissoudre en touchant une seule de ses composantes. Un dispositif institutionnel articulant l\u00e9gitimit\u00e9 ch\u00e9rifienne, commanderie des croyants et pacte d\u2019all\u00e9geance a fourni le cadre politique de cette permanence, et la capacit\u00e9 de l\u2019identit\u00e9 \u00e0 se r\u00e9\u00e9noncer a permis de surmonter l\u2019\u00e9preuve du protectorat sans se rompre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Trois enseignements s\u2019en d\u00e9gagent. Le premier est que l\u2019insularit\u00e9 marocaine est de nature politique et culturelle, non g\u00e9ographique&nbsp;: c\u2019est une \u00eele reli\u00e9e \u00e0 des continents. Le deuxi\u00e8me est que la r\u00e9silience tient \u00e0 l\u2019addition et non \u00e0 la puret\u00e9&nbsp;: l\u2019identit\u00e9 qui a le mieux r\u00e9sist\u00e9 est celle qui n\u2019a jamais cru pouvoir se d\u00e9finir par une seule composante. Le troisi\u00e8me est que cette r\u00e9silience a \u00e9t\u00e9 pay\u00e9e de simplifications et de marginalisations qu\u2019il appartient aux g\u00e9n\u00e9rations actuelles de r\u00e9parer, ce que commencent \u00e0 faire la reconnaissance constitutionnelle de l\u2019amazighit\u00e9 et la r\u00e9int\u00e9gration de la composante h\u00e9bra\u00efque dans le r\u00e9cit national.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces conclusions invitent enfin \u00e0 une prudence m\u00e9thodologique. La r\u00e9silience n\u2019est pas un \u00e9tat acquis mais un processus&nbsp;: elle se v\u00e9rifie \u00e0 chaque g\u00e9n\u00e9ration, par la mani\u00e8re dont les institutions, les langues et les m\u00e9moires sont r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9es. Les historiens ont donc raison de pr\u00e9f\u00e9rer, \u00e0 la m\u00e9taphore de l\u2019\u00eele, celle du palimpseste, o\u00f9 chaque strate demeure lisible sous la suivante (Laroui, 1977; Burke, 2014).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Reste une interrogation, qui ouvre plut\u00f4t qu\u2019elle ne cl\u00f4t&nbsp;: une identit\u00e9 forg\u00e9e pour r\u00e9sister aux empires et aux colonisateurs est-elle aussi la mieux arm\u00e9e pour affronter les d\u00e9fis contemporains \u2014 mondialisation culturelle, r\u00e9volution num\u00e9rique, recompositions g\u00e9opolitiques \u2014 o\u00f9 la menace n\u2019est plus l\u2019assimilation par un pouvoir identifiable mais la dilution dans des flux sans centre&nbsp;? La r\u00e9ponse d\u00e9pendra de la capacit\u00e9 du Maroc \u00e0 prolonger la logique qui l\u2019a toujours anim\u00e9&nbsp;: int\u00e9grer sans effacer, accumuler sans figer.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Abitbol, M. (1979). <em>Tombouctou et les Arma&nbsp;: De la conqu\u00eate marocaine du Soudan nig\u00e9rien en 1591 \u00e0 l\u2019h\u00e9g\u00e9monie de l\u2019Empire peul du Macina en 1833<\/em>. Maisonneuve et Larose.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Abun-Nasr, J. M. (1987). <em>A history of the Maghrib in the Islamic period<\/em>. Cambridge University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Anderson, B. (1983). <em>Imagined communities: Reflections on the origin and spread of nationalism<\/em>. Verso.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bennison, A. K. (2016). <em>The Almoravid and Almohad empires<\/em>. Edinburgh University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Boum, A. (2013). <em>Memories of absence: How Muslims remember Jews in Morocco<\/em>. Stanford University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Brett, M., &amp; Fentress, E. (1996). <em>The Berbers<\/em>. Blackwell.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Burke, E., III. (2014). <em>The ethnographic state: France and the invention of Moroccan Islam<\/em>. University of California Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Camps, G. (1980). <em>Berb\u00e8res&nbsp;: Aux marges de l\u2019histoire<\/em>. \u00c9ditions des Hesp\u00e9rides.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chtatou, M. (2019, 18 janvier). The Amazigh cultural renaissance. <em>Fikra Forum<\/em>, The Washington Institute for Near East Policy. https:\/\/www.washingtoninstitute.org\/pdf\/view\/1903\/en<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chtatou, M. (2020, 29 juin). Poetry, songs and dance as Amazigh strong markers of identity. <em>AkalPress<\/em>. https:\/\/en.akalpress.com\/author\/mohamed_chtatou\/<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chtatou, M. (2023a, 28 mars). Salient aspects of Moroccan Judaism \u2013 Analysis. <em>Eurasia Review<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chtatou, M. (2023b, 26 ao\u00fbt). Reflections on French colonialism in the Maghreb. <em>AkalPress<\/em>. https:\/\/en.akalpress.com\/121-reflections-on-french-colonialism-in-the-maghreb\/<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cornell, V. J. (1998). <em>Realm of the saint: Power and authority in Moroccan Sufism<\/em>. University of Texas Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ennaji, M. (2005). <em>Multilingualism, cultural identity, and education in Morocco<\/em>. Springer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gellner, E. (1969). <em>Saints of the Atlas<\/em>. Weidenfeld &amp; Nicolson.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gottreich, E. (2007). <em>The mellah of Marrakesh: Jewish and Muslim space in Morocco\u2019s red city<\/em>. Indiana University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Halstead, J. P. (1967). <em>Rebirth of a nation: The origins and rise of Moroccan nationalism, 1912\u20131944<\/em>. Harvard University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Hammoudi, A. (1997). <em>Master and disciple: The cultural foundations of Moroccan authoritarianism<\/em>. University of Chicago Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Hobsbawm, E., &amp; Ranger, T. (Eds.). (1983). <em>The invention of tradition<\/em>. Cambridge University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ibn Khald\u016bn. (1967). <em>The Muqaddimah: An introduction to history<\/em> (F. Rosenthal, Trans.; N. J. Dawood, Ed.). Princeton University Press. (Original work published 1377)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Kenbib, M. (1994). <em>Juifs et musulmans au Maroc, 1859\u20131948&nbsp;: Contribution \u00e0 l\u2019histoire des relations inter-communautaires en terre d\u2019Islam<\/em>. Facult\u00e9 des lettres et des sciences humaines de Rabat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Laroui, A. (1977). <em>The history of the Maghrib: An interpretive essay<\/em> (R. Manheim, Trans.). Princeton University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Maddy-Weitzman, B. (2011). <em>The Berber identity movement and the challenge to North African states<\/em>. University of Texas Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Miller, S. G. (2013). <em>A history of modern Morocco<\/em>. Cambridge University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mouline, N. (2009). <em>Le califat imaginaire d\u2019Ahmad al-Mans\u00fbr&nbsp;: Pouvoir et diplomatie au Maroc au XVIe si\u00e8cle<\/em>. Presses universitaires de France.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pennell, C. R. (2000). <em>Morocco since 1830: A history<\/em>. Hurst.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rivet, D. (1988). <em>Lyautey et l\u2019institution du protectorat fran\u00e7ais au Maroc, 1912\u20131925<\/em> (Vols. 1\u20133). L\u2019Harmattan.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rivet, D. (2012). <em>Histoire du Maroc&nbsp;: De Moulay Idr\u00ees \u00e0 Mohammed VI<\/em>. Fayard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Royaume du Maroc. (2011). <em>Constitution du Royaume du Maroc<\/em> (Dahir n\u00b0 1-11-91 du 27 chaabane 1432 [29 juillet 2011]). Bulletin officiel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Shatzmiller, M. (2000). <em>The Berbers and the Islamic state: The Marinid experience in pre-protectorate Morocco<\/em>. Markus Wiener.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Smith, A. D. (1986). <em>The ethnic origins of nations<\/em>. Blackwell.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Woolman, D. S. (1968). <em>Rebels in the Rif: Abd el Krim and the Rif rebellion<\/em>. Stanford University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Wyrtzen, J. (2011). <em>Making Morocco: Colonial intervention and the politics of identity<\/em>. Cornell University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em><strong>Mohamed Chtatou, Professeur d\u2019universit\u00e9, consultant international en \u00e9ducation et analyste politique pour la r\u00e9gion MENA<\/strong><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cet essai propose est que la r\u00e9silience marocaine proc\u00e8de d\u2019un double mouvement d\u2019ouverture et de cl\u00f4ture. D\u2019une part, la g\u00e9ographie du Maroc \u2014 son relief, son \u00e9loignement des centres imp\u00e9riaux, ses rivalit\u00e9s d\u2019influence \u2014 a rendu l\u2019incorporation co\u00fbteuse, sans emp\u00eacher l\u2019\u00e9change. D\u2019autre part, la s\u00e9dimentation de strates identitaires successives \u2014 amazighe, arabo-islamique, juive, andalouse, africaine, &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":8105,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"advanced_seo_description":"","jetpack_seo_html_title":"","jetpack_seo_noindex":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[15,27,35,34],"tags":[59],"class_list":["post-8103","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-etudes","category-notre-histoire","category-slider","category-trending","tag-mohamed-chtatou"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/%D9%85%D8%B3%D8%AC%D8%AF-%D8%A7%D9%84%D8%AD%D8%B3%D9%86-%D8%A7%D9%84%D8%AB%D8%A7%D9%86%D9%8A.jpg?fit=1575%2C888&ssl=1","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pfJc35-26H","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8103","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8103"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8103\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8106,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8103\/revisions\/8106"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8105"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8103"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8103"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8103"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}