{"id":8158,"date":"2026-10-12T07:38:00","date_gmt":"2026-10-12T06:38:00","guid":{"rendered":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/?p=8158"},"modified":"2026-10-11T15:43:30","modified_gmt":"2026-10-11T14:43:30","slug":"la-commanderie-des-croyants-la-baia-et-la-singularite-de-la-legitimite-marocaine-de-la-souverainete-religieuse-a-la-protection-du-pluralisme-confessionnel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/oulemag.ma\/fr\/la-commanderie-des-croyants-la-baia-et-la-singularite-de-la-legitimite-marocaine-de-la-souverainete-religieuse-a-la-protection-du-pluralisme-confessionnel\/","title":{"rendered":"La Commanderie des Croyants, la Ba\u00efa et la singularit\u00e9 de la l\u00e9gitimit\u00e9 marocaine : de la souverainet\u00e9 religieuse \u00e0 la protection du pluralisme confessionnel"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Im\u00e2rat Al Moumin\u00eene<\/em> et la <em>bay\u2019a<\/em> ne doivent donc pas \u00eatre envisag\u00e9es uniquement comme les vestiges d&rsquo;une monarchie islamique ancienne. Elles constituent les \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;une grammaire politique qui a \u00e9t\u00e9 r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e pour r\u00e9pondre aux exigences d&rsquo;un \u00c9tat moderne. Leur avenir d\u00e9pendra pr\u00e9cis\u00e9ment de la capacit\u00e9 du syst\u00e8me marocain \u00e0 maintenir l&rsquo;\u00e9quilibre entre identit\u00e9 islamique, \u00e9galit\u00e9 citoyenne, libert\u00e9 religieuse, pluralisme culturel et \u00c9tat de droit.<strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531.jpg?resize=1024%2C768&#038;ssl=1\" alt=\"\" class=\"wp-image-4806\" style=\"aspect-ratio:1.3333416007341452;width:292px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=1024%2C768&amp;ssl=1 1024w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=300%2C225&amp;ssl=1 300w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=768%2C576&amp;ssl=1 768w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=1536%2C1152&amp;ssl=1 1536w, https:\/\/i0.wp.com\/oulemag.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/IMG_20240912_115531-scaled.jpg?resize=2048%2C1536&amp;ssl=1 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1000px) 100vw, 1000px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Pr. Mohamed Chtatou <\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Introduction : une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 la fois islamique, dynastique, historique et inclusive<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La singularit\u00e9 de la l\u00e9gitimit\u00e9 politique marocaine r\u00e9side dans la combinaison, historiquement construite et constitutionnellement institutionnalis\u00e9e, de plusieurs registres de l\u00e9gitimation qui, dans d\u2019autres syst\u00e8mes politiques, tendent \u00e0 \u00eatre s\u00e9par\u00e9s : la l\u00e9gitimit\u00e9 dynastique, la l\u00e9gitimit\u00e9 religieuse, la l\u00e9gitimit\u00e9 historique, la l\u00e9gitimit\u00e9 territoriale et, depuis la Constitution de 2011, une l\u00e9gitimit\u00e9 explicitement articul\u00e9e aux principes de l\u2019\u00c9tat de droit, du pluralisme, de la citoyennet\u00e9 et des droits humains. Au centre de cet \u00e9difice se trouvent deux notions \u00e9troitement li\u00e9es : l\u2019<em>Im\u00e2rat al-Moumin\u00eene<\/em>, g\u00e9n\u00e9ralement traduite par \u00ab Commanderie des Croyants \u00bb, et la Ba\u00efa, ou <em>bay\u02bfa<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire le pacte ou acte d\u2019all\u00e9geance qui relie symboliquement et historiquement le souverain \u00e0 la communaut\u00e9 politique. Ces deux institutions ne doivent cependant pas \u00eatre comprises comme de simples survivances d\u2019un pass\u00e9 pr\u00e9-moderne. Dans le Maroc contemporain, elles constituent plut\u00f4t des formes historiques de l\u00e9gitimit\u00e9 qui ont \u00e9t\u00e9 progressivement r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9es, ritualis\u00e9es et int\u00e9gr\u00e9es \u00e0 un ordre constitutionnel moderne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette architecture produit un ph\u00e9nom\u00e8ne particuli\u00e8rement int\u00e9ressant du point de vue de la th\u00e9orie politique : la monarchie marocaine fonde son identit\u00e9 religieuse sur l\u2019islam tout en faisant de la protection du libre exercice des cultes une pr\u00e9rogative constitutionnelle du Roi en sa qualit\u00e9 m\u00eame d\u2019<em>Am\u00eer Al Moumin\u00eene<\/em>. L&rsquo;article 41 de la Constitution de 2011 dispose ainsi que le Roi \u00ab veille au respect de l\u2019Islam \u00bb tout en \u00e9tant \u00ab le Garant du libre exercice des cultes \u00bb (Constitution du Royaume du Maroc, 2011, art. 41). L&rsquo;article 3 pr\u00e9cise parall\u00e8lement que \u00ab l\u2019Islam est la religion de l\u2019\u00c9tat \u00bb et que \u00ab l\u2019\u00c9tat garantit \u00e0 tous le libre exercice des cultes \u00bb (Constitution du Royaume du Maroc, 2011, art. 3). La juxtaposition de ces deux dispositions est essentielle : elle indique que l&rsquo;islamit\u00e9 constitutionnelle du Royaume n&rsquo;est pas juridiquement formul\u00e9e comme une n\u00e9gation de la diversit\u00e9 religieuse, mais comme le cadre dans lequel cette diversit\u00e9 doit \u00eatre prot\u00e9g\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La question devient alors plus profonde : comment une institution explicitement islamique peut-elle produire une conception de la l\u00e9gitimit\u00e9 qui d\u00e9passe la seule communaut\u00e9 musulmane et inclut, dans le corps politique marocain, des citoyens appartenant \u00e0 d&rsquo;autres traditions monoth\u00e9istes, notamment les Marocains de confession juive ? La r\u00e9ponse suppose de d\u00e9passer une opposition trop simple entre \u00c9tat confessionnel et \u00c9tat s\u00e9culier. Le cas marocain rel\u00e8ve d&rsquo;une troisi\u00e8me configuration : celle d&rsquo;une monarchie religieuse dont la fonction constitutionnelle est pr\u00e9cis\u00e9ment de contr\u00f4ler, d&rsquo;organiser et de prot\u00e9ger le champ religieux au nom d&rsquo;une conception de l&rsquo;unit\u00e9 politique qui ne se r\u00e9duit pas \u00e0 l&rsquo;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 confessionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette singularit\u00e9 est particuli\u00e8rement visible dans la place reconnue \u00e0 la composante h\u00e9bra\u00efque de l&rsquo;identit\u00e9 nationale. Le Pr\u00e9ambule de la Constitution de 2011 affirme que l&rsquo;identit\u00e9 marocaine est une et indivisible tout en \u00e9tant \u00ab nourrie et enrichie \u00bb par des affluents africain, andalou, h\u00e9bra\u00efque et m\u00e9diterran\u00e9en. Il associe en outre la pr\u00e9\u00e9minence de l&rsquo;islam aux valeurs d&rsquo;ouverture, de mod\u00e9ration, de tol\u00e9rance et de dialogue. Il ne s&rsquo;agit donc pas simplement de reconna\u00eetre l&rsquo;existence historique d&rsquo;une minorit\u00e9 juive ; il s&rsquo;agit d&rsquo;inscrire l&rsquo;h\u00e9ritage h\u00e9bra\u00efque dans la d\u00e9finition m\u00eame de la nation marocaine (Constitution du Royaume du Maroc, 2011, Pr\u00e9ambule).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est dans cette perspective que l&rsquo;on peut comprendre la port\u00e9e de l&rsquo;exp\u00e9rience historique des Juifs du Maroc. Comme je l&rsquo;ai montr\u00e9 ailleurs, les relations entre Marocains musulmans et Marocains juifs ne peuvent \u00eatre r\u00e9duites aux relations diplomatiques contemporaines entre le Maroc et Isra\u00ebl : elles renvoient \u00e0 une histoire beaucoup plus ancienne, marqu\u00e9e par des si\u00e8cles de coexistence, d&rsquo;interd\u00e9pendance \u00e9conomique, de proximit\u00e9 culturelle et de production d&rsquo;un patrimoine commun (Chtatou, 2023). La monarchie marocaine contemporaine mobilise pr\u00e9cis\u00e9ment cette m\u00e9moire pour construire une conception pluraliste de l&rsquo;identit\u00e9 nationale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La th\u00e8se d\u00e9fendue ici est donc la suivante : la singularit\u00e9 de la l\u00e9gitimit\u00e9 marocaine tient moins au caract\u00e8re exclusivement islamique de la Commanderie des Croyants qu&rsquo;\u00e0 sa capacit\u00e9 historique et constitutionnelle \u00e0 transformer une autorit\u00e9 religieuse islamique en une fonction de garantie de l&rsquo;ordre collectif, de la paix confessionnelle et de la continuit\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat. La Ba\u00efa, de son c\u00f4t\u00e9, n&rsquo;est pas seulement un acte d&rsquo;ob\u00e9issance religieuse ; elle peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme une forme historique de contractualisation de la relation entre gouvernant et gouvern\u00e9s, fond\u00e9e sur la protection, la justice, la s\u00e9curit\u00e9 et la pr\u00e9servation de la communaut\u00e9. Dans sa formulation contemporaine, cette architecture peut donc englober les citoyens juifs marocains sans leur demander de devenir musulmans pour appartenir pleinement \u00e0 la nation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il faut n\u00e9anmoins \u00e9viter toute id\u00e9alisation. Cette configuration n&rsquo;est ni celle d&rsquo;un \u00c9tat la\u00efque au sens occidental, ni celle d&rsquo;une \u00e9galit\u00e9 religieuse abstraite totalement d\u00e9tach\u00e9e de l&rsquo;islam. Elle demeure structur\u00e9e par la pr\u00e9\u00e9minence constitutionnelle de l&rsquo;islam, par des limites juridiques concernant certaines expressions religieuses et par une conception particuli\u00e8re de la souverainet\u00e9 religieuse. Sa singularit\u00e9 r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette tension : la monarchie affirme une identit\u00e9 islamique forte tout en pr\u00e9sentant la protection du pluralisme religieux comme une cons\u00e9quence de sa responsabilit\u00e9 souveraine.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La Commanderie des Croyants : une institution situ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;intersection du religieux et du politique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;<em>Im\u00e2rat al-Moumin\u00eene<\/em> constitue probablement l&rsquo;un des \u00e9l\u00e9ments les plus distinctifs du syst\u00e8me politique marocain. Le terme \u00ab <em>Am\u00eer Al Moumin\u00eene<\/em> \u00bb poss\u00e8de une profondeur historique qui d\u00e9passe largement la simple traduction de \u00ab chef religieux \u00bb. Il associe une fonction de direction de la communaut\u00e9 des croyants \u00e0 une fonction politique de gouvernement. Dans le cas marocain, cette articulation a \u00e9t\u00e9 progressivement inscrite dans une architecture institutionnelle sp\u00e9cifique, qui distingue la fonction religieuse du Roi de ses autres fonctions constitutionnelles sans pour autant les isoler compl\u00e8tement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;histoire politique du Maroc montre en effet que le souverain n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 seulement un monarque dynastique au sens strict. La fonction sultanienne \u00e9tait historiquement li\u00e9e \u00e0 une autorit\u00e9 religieuse, juridique et protectrice. John Waterbury (1970), dans son \u00e9tude classique de la monarchie marocaine, avait d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9 l&rsquo;importance de la dimension religieuse de la monarchie et de la capacit\u00e9 du souverain \u00e0 incarner simultan\u00e9ment l&rsquo;autorit\u00e9 politique, la continuit\u00e9 dynastique et la m\u00e9diation entre les diff\u00e9rentes composantes de la soci\u00e9t\u00e9. La monarchie marocaine ne s&rsquo;est donc pas construite sur une s\u00e9paration stricte entre pouvoir temporel et pouvoir religieux ; elle a plut\u00f4t institutionnalis\u00e9 leur articulation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette caract\u00e9ristique explique pourquoi le titre d&rsquo;Amir Al Mouminine ne peut \u00eatre assimil\u00e9 m\u00e9caniquement au concept occidental de \u00ab chef de l&rsquo;\u00c9tat \u00bb. Le Roi est simultan\u00e9ment chef de l&rsquo;\u00c9tat et d\u00e9tenteur d&rsquo;une autorit\u00e9 religieuse constitutionnellement reconnue. L&rsquo;article 41 lui attribue des \u00ab pr\u00e9rogatives religieuses inh\u00e9rentes \u00e0 l\u2019institution d\u2019<em>Im\u00e2rat Al Moumin\u00eene<\/em> \u00bb, exerc\u00e9es de mani\u00e8re exclusive par dahir (Constitution du Royaume du Maroc, 2011, art. 41). Cette exclusivit\u00e9 est fondamentale : elle signifie que la l\u00e9gitimit\u00e9 religieuse ne peut \u00eatre librement appropri\u00e9e par un parti politique, un mouvement religieux, une confr\u00e9rie ou un groupe id\u00e9ologique concurrent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette institutionnalisation constitue une diff\u00e9rence majeure avec les syst\u00e8mes dans lesquels des mouvements religieux peuvent pr\u00e9tendre repr\u00e9senter politiquement l&rsquo;islam. La Constitution marocaine r\u00e9serve au Roi la fonction de gardien institutionnel de la religion et emp\u00eache ainsi que la l\u00e9gitimit\u00e9 islamique soit fragment\u00e9e entre plusieurs acteurs concurrents. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que souligne Toufiq (2022), pour qui l&rsquo;institution de la Commanderie des Croyants repose historiquement sur une relation contractuelle entre le d\u00e9tenteur de l&rsquo;autorit\u00e9 et la communaut\u00e9, dans laquelle la l\u00e9gitimit\u00e9 du souverain est li\u00e9e \u00e0 des obligations de protection, de pr\u00e9servation de la religion, de la vie, des biens, de la dignit\u00e9 et de l&rsquo;ordre collectif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La fonction de l&rsquo;<em>Am\u00eer Al Moumin\u00eene<\/em> doit donc \u00eatre comprise \u00e0 partir d&rsquo;une conception relationnelle de l&rsquo;autorit\u00e9. Le souverain n&rsquo;est pas seulement l\u00e9gitime parce qu&rsquo;il est descendant d&rsquo;une dynastie ; il est l\u00e9gitime parce qu&rsquo;il est suppos\u00e9 assumer une responsabilit\u00e9 envers la communaut\u00e9. La l\u00e9gitimit\u00e9 implique des devoirs. Cette dimension est essentielle pour comprendre le rapport entre religion et pluralisme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En effet, si la fonction du souverain \u00e9tait d\u00e9finie exclusivement comme la d\u00e9fense de l&rsquo;orthodoxie musulmane, la pr\u00e9sence de citoyens non musulmans pourrait \u00eatre con\u00e7ue comme un probl\u00e8me externe \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9 politique. Or, dans le syst\u00e8me marocain, le Roi est \u00e9galement le garant de la stabilit\u00e9 de l&rsquo;ensemble du corps politique. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui permet de comprendre l&rsquo;article 41 conjointement avec l&rsquo;article 42 : le premier attribue au Roi la responsabilit\u00e9 de l&rsquo;islam et du libre exercice des cultes ; le second le d\u00e9finit comme symbole de l&rsquo;unit\u00e9 de la Nation, garant de la p\u00e9rennit\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat et protecteur des droits et libert\u00e9s des citoyennes et citoyens (Constitution du Royaume du Maroc, 2011, arts. 41\u201342).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette compl\u00e9mentarit\u00e9 est d\u00e9cisive. L&rsquo;autorit\u00e9 religieuse du souverain ne supprime pas sa fonction de garant de la citoyennet\u00e9. Au contraire, elle est juridiquement ins\u00e9r\u00e9e dans une architecture o\u00f9 la protection des droits et libert\u00e9s appartient \u00e9galement \u00e0 ses responsabilit\u00e9s constitutionnelles.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La <em>Bay\u2019a<\/em> : de l&rsquo;all\u00e9geance pr\u00e9-moderne au contrat politique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La seconde composante de cette l\u00e9gitimit\u00e9 est la Ba\u00efa. Le terme <em>bay\u02bfa<\/em> d\u00e9signe historiquement un acte d&rsquo;all\u00e9geance par lequel une communaut\u00e9 reconna\u00eet l&rsquo;autorit\u00e9 d&rsquo;un dirigeant et s&rsquo;engage envers lui, tandis que celui-ci assume des obligations de protection et de gouvernement. Dans le contexte marocain, cette relation a acquis une dimension institutionnelle et rituelle particuli\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il serait cependant r\u00e9ducteur d&rsquo;interpr\u00e9ter la Ba\u00efa comme une simple c\u00e9r\u00e9monie de soumission. Une partie importante de la litt\u00e9rature historique et anthropologique insiste sur sa dimension contractuelle. Toufiq (2022) pr\u00e9sente ainsi l&rsquo;institution marocaine de la Commanderie des Croyants comme reposant depuis des si\u00e8cles sur une <em>bay\u02bfa<\/em> con\u00e7ue comme un contrat entre la communaut\u00e9 et le souverain. La l\u00e9gitimit\u00e9 du d\u00e9tenteur du pouvoir est alors li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;accomplissement de devoirs : sauvegarder la religion, prot\u00e9ger les personnes et les biens, assurer la dignit\u00e9 et maintenir l&rsquo;ordre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette interpr\u00e9tation permet d&rsquo;\u00e9tablir un lien entre la Ba\u00efa et la conception moderne du pacte politique, sans pour autant les confondre. La <em>bay\u2019a<\/em> n&rsquo;est \u00e9videmment pas un contrat constitutionnel moderne fond\u00e9 sur la souverainet\u00e9 populaire au sens rousseauiste. Elle repose sur une conception pr\u00e9-moderne de la communaut\u00e9 politique et sur une conception religieuse de l&rsquo;autorit\u00e9. Mais elle introduit n\u00e9anmoins une id\u00e9e essentielle : le pouvoir est justifi\u00e9 par une relation r\u00e9ciproque entre protection et fid\u00e9lit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La c\u00e9r\u00e9monie contemporaine de la <em>bay\u2019a<\/em>, notamment lors de la F\u00eate du Tr\u00f4ne, conserve cette dimension symbolique. Shiratani (2025) montre que la <em>bay\u02bfa<\/em> et les discours royaux constituent des institutions politiques permettant de relier le Roi \u00e0 la population et de reproduire rituellement le soutien \u00e0 la monarchie. La c\u00e9r\u00e9monie ne constitue donc pas un simple vestige folklorique ; elle contribue \u00e0 la reproduction symbolique de la l\u00e9gitimit\u00e9 monarchique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il faut d\u00e8s lors distinguer deux dimensions. La premi\u00e8re est la dimension verticale : la communaut\u00e9 reconna\u00eet le souverain. La seconde est la dimension normative : le souverain doit assurer la protection de la communaut\u00e9. C&rsquo;est dans cette seconde dimension que r\u00e9side la possibilit\u00e9 d&rsquo;une lecture inclusive de la Ba\u00efa.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si le pacte politique implique la protection des personnes plac\u00e9es sous l&rsquo;autorit\u00e9 du souverain, alors les citoyens appartenant \u00e0 une minorit\u00e9 religieuse ne se situent pas en dehors du champ de la responsabilit\u00e9 souveraine. Historiquement, cette logique appara\u00eet dans les rapports entre le Makhzen et les communaut\u00e9s juives du Maroc. Jessica Marglin (2016) montre notamment que les Juifs pouvaient s&rsquo;adresser au pouvoir central pour demander r\u00e9paration lorsqu&rsquo;ils estimaient leurs droits l\u00e9s\u00e9s. La relation entre les Juifs et le Makhzen ne se r\u00e9duisait donc pas \u00e0 une simple coexistence p\u00e9riph\u00e9rique ; elle impliquait une relation institutionnelle de protection et de recours.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette donn\u00e9e historique est essentielle. Elle d\u00e9montre que l&rsquo;autorit\u00e9 monarchique pouvait \u00eatre con\u00e7ue comme protectrice d&rsquo;une population religieusement distincte tout en restant profond\u00e9ment islamique. Le paradoxe apparent dispara\u00eet si l&rsquo;on comprend que l&rsquo;islamit\u00e9 de l&rsquo;autorit\u00e9 n&rsquo;implique pas n\u00e9cessairement l&rsquo;exclusion des non-musulmans de la communaut\u00e9 politique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le paradoxe f\u00e9cond : un \u00c9tat musulman qui garantit la libert\u00e9 des cultes<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La Constitution de 2011 formalise ce qui pourrait \u00eatre appel\u00e9 le \u00ab paradoxe marocain \u00bb : l&rsquo;\u00c9tat est constitutionnellement musulman, mais il garantit \u00e0 tous le libre exercice des cultes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;article 3 est particuli\u00e8rement clair : \u00ab L\u2019Islam est la religion de l\u2019\u00c9tat, qui garantit \u00e0 tous le libre exercice des cultes \u00bb (Constitution du Royaume du Maroc, 2011, art. 3).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces deux propositions ne sont pas contradictoires dans la logique constitutionnelle marocaine. La premi\u00e8re \u00e9tablit l&rsquo;identit\u00e9 religieuse de l&rsquo;\u00c9tat ; la seconde d\u00e9finit une obligation de protection. Le mod\u00e8le ne repose donc pas sur une neutralit\u00e9 confessionnelle absolue, mais sur une responsabilit\u00e9 confessionnelle qui pr\u00e9tend produire une coexistence ordonn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette distinction est importante dans une perspective comparative. Dans un \u00c9tat strictement s\u00e9culier, la libert\u00e9 religieuse est souvent justifi\u00e9e par la neutralit\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des religions. Dans le mod\u00e8le marocain, elle est plut\u00f4t justifi\u00e9e par la responsabilit\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat, et plus particuli\u00e8rement par la responsabilit\u00e9 du souverain, \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;ordre religieux et social.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Roi ne garantit donc pas le libre exercice des cultes malgr\u00e9 son identit\u00e9 d&rsquo;<em>Am\u00eer Al Moumin\u00eene<\/em> ; il le garantit pr\u00e9cis\u00e9ment dans le cadre de cette fonction constitutionnelle. L&rsquo;autorit\u00e9 religieuse est ainsi pr\u00e9sent\u00e9e comme une force de r\u00e9gulation et de protection plut\u00f4t que comme une autorit\u00e9 charg\u00e9e de convertir, d&rsquo;exclure ou d&rsquo;uniformiser.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette conception est particuli\u00e8rement visible dans le Pr\u00e9ambule constitutionnel. Celui-ci reconna\u00eet la pr\u00e9\u00e9minence de l&rsquo;islam tout en l&rsquo;associant \u00e0 \u00ab l\u2019ouverture \u00bb, \u00e0 \u00ab la mod\u00e9ration \u00bb, \u00e0 \u00ab la tol\u00e9rance \u00bb et au \u00ab dialogue \u00bb. La Constitution ne pr\u00e9sente donc pas l&rsquo;islam marocain comme une identit\u00e9 isol\u00e9e, mais comme une composante centrale d&rsquo;une identit\u00e9 nationale historiquement pluralis\u00e9e (Constitution du Royaume du Maroc, 2011, Pr\u00e9ambule).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette formulation est politiquement importante. Elle signifie que la pluralit\u00e9 culturelle et religieuse n&rsquo;est pas n\u00e9cessairement consid\u00e9r\u00e9e comme une menace contre l&rsquo;identit\u00e9 musulmane. Elle peut, au contraire, \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9e comme une expression historique de cette identit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La composante h\u00e9bra\u00efque : de la minorit\u00e9 prot\u00e9g\u00e9e \u00e0 la composante de la nation<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La place des citoyens marocains de confession juive constitue l&rsquo;exemple le plus r\u00e9v\u00e9lateur de cette transformation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pendant des si\u00e8cles, les Juifs du Maroc ont constitu\u00e9 une communaut\u00e9 distincte mais profond\u00e9ment ins\u00e9r\u00e9e dans la soci\u00e9t\u00e9 marocaine. Leur statut juridique et social ne correspondait \u00e9videmment pas aux normes contemporaines de citoyennet\u00e9 \u00e9galitaire. Le syst\u00e8me des dhimmis reposait sur une hi\u00e9rarchie confessionnelle qui ne doit pas \u00eatre effac\u00e9e par une lecture r\u00e9trospective id\u00e9alisante. Les Juifs b\u00e9n\u00e9ficiaient d&rsquo;une protection, mais cette protection \u00e9tait historiquement associ\u00e9e \u00e0 une diff\u00e9rence de statut. La recherche de Marglin (2016) montre justement la complexit\u00e9 de cette relation : les Juifs \u00e9taient \u00e0 la fois prot\u00e9g\u00e9s par le Makhzen et juridiquement diff\u00e9renci\u00e9s dans l&rsquo;ordre social pr\u00e9-moderne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il serait donc historiquement incorrect de projeter sur la p\u00e9riode pr\u00e9coloniale une conception contemporaine de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 citoyenne. En revanche, il est tout \u00e0 fait pertinent d&rsquo;observer une continuit\u00e9 institutionnelle : la monarchie se concevait comme responsable de la protection de la communaut\u00e9 juive.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette histoire acquiert une signification nouvelle au XXe si\u00e8cle, notamment sous Mohammed V. Le r\u00e9cit de la protection des Juifs marocains pendant la p\u00e9riode du r\u00e9gime de Vichy est devenu un \u00e9l\u00e9ment important de la m\u00e9moire politique marocaine et de la relation entre la monarchie et la communaut\u00e9 juive. Des travaux historiques montrent que cette m\u00e9moire a contribu\u00e9 \u00e0 inscrire les Juifs dans le r\u00e9cit national marocain et \u00e0 renforcer l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une relation particuli\u00e8re entre la monarchie alaouite et la communaut\u00e9 juive (UCLA Center for Near Eastern Studies, 2023).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce r\u00e9cit doit naturellement \u00eatre soumis \u00e0 l&rsquo;analyse historique et non transform\u00e9 en mythe politique simplificateur. Mais son importance symbolique est ind\u00e9niable : il permet de pr\u00e9senter la monarchie non comme une institution uniquement repr\u00e9sentative de la majorit\u00e9 musulmane, mais comme une institution protectrice d&rsquo;une pluralit\u00e9 de communaut\u00e9s historiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans cette perspective, la Constitution de 2011 repr\u00e9sente un changement qualitatif. L&rsquo;h\u00e9ritage h\u00e9bra\u00efque n&rsquo;est plus seulement tol\u00e9r\u00e9 ou prot\u00e9g\u00e9 comme celui d&rsquo;une communaut\u00e9 minoritaire ; il devient l&rsquo;un des \u00ab affluents \u00bb de l&rsquo;identit\u00e9 nationale. Cette formulation m\u00e9rite une attention particuli\u00e8re. Le terme \u00ab affluent \u00bb signifie que l&rsquo;identit\u00e9 nationale marocaine n&rsquo;est pas con\u00e7ue comme un bloc homog\u00e8ne auquel les minorit\u00e9s seraient simplement ajout\u00e9es apr\u00e8s coup. Elle est construite comme une confluence de plusieurs traditions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette conception rejoint mon analyse de la relation maroco-isra\u00e9lienne : le lien contemporain entre le Maroc et Isra\u00ebl ne peut \u00eatre correctement compris si l&rsquo;on ignore la profondeur historique de la pr\u00e9sence juive au Maroc. La normalisation de 2020 ne constitue pas une cr\u00e9ation ex nihilo d&rsquo;une relation nouvelle ; elle s&rsquo;appuie aussi sur une m\u00e9moire maroco-juive beaucoup plus ancienne (Chtatou, 2021, 2023).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il faut donc distinguer \u00ab juda\u00efsme marocain \u00bb et \u00ab Isra\u00ebl \u00bb. Le premier est une composante historique de la soci\u00e9t\u00e9 marocaine ; le second est un \u00c9tat contemporain avec lequel le Maroc entretient des relations diplomatiques. La reconnaissance constitutionnelle de l&rsquo;h\u00e9ritage h\u00e9bra\u00efque ne d\u00e9pend pas de la politique \u00e9trang\u00e8re envers Isra\u00ebl. Elle repose sur une conception interne de l&rsquo;histoire nationale.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La Commanderie des Croyants comme principe de protection plut\u00f4t que d&rsquo;homog\u00e9n\u00e9isation<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La notion de \u00ab Croyants \u00bb pourrait, \u00e0 premi\u00e8re vue, sembler exclure ceux qui ne sont pas musulmans. Une lecture strictement litt\u00e9rale conduirait \u00e0 consid\u00e9rer l&rsquo;<em>Am\u00eer Al Moumin\u00eene<\/em> comme le repr\u00e9sentant de la seule communaut\u00e9 musulmane. Mais la pratique institutionnelle et la logique constitutionnelle marocaines invitent \u00e0 une interpr\u00e9tation plus complexe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La fonction de l&rsquo;<em>Am\u00eer Al Moumin\u00eene<\/em> poss\u00e8de deux dimensions compl\u00e9mentaires. Dans sa dimension interne au champ religieux, le Roi est responsable de l&rsquo;organisation et de la protection de l&rsquo;islam marocain. Dans sa dimension politique, il est le garant de la coh\u00e9sion de l&rsquo;ensemble de la communaut\u00e9 nationale. L&rsquo;article 42 \u00e9tablit explicitement cette seconde fonction en faisant du Roi le symbole de l&rsquo;unit\u00e9 de la Nation et le garant de la protection des droits et libert\u00e9s des citoyennes et citoyens (Constitution du Royaume du Maroc, 2011, art. 42).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La singularit\u00e9 marocaine tient donc \u00e0 l&rsquo;articulation entre deux communaut\u00e9s conceptuelles : la communaut\u00e9 religieuse musulmane et la communaut\u00e9 politique nationale. Elles ne sont pas identiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette distinction permet d&rsquo;\u00e9viter une confusion fondamentale. \u00catre marocain ne signifie pas constitutionnellement \u00eatre musulman. La Constitution \u00e9tablit que l&rsquo;islam est la religion de l&rsquo;\u00c9tat ; elle ne dit pas que chaque citoyen doit \u00eatre musulman. L&rsquo;article 3 garantit pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 tous le libre exercice des cultes. L&rsquo;identit\u00e9 religieuse de l&rsquo;\u00c9tat et l&rsquo;appartenance civique de l&rsquo;individu sont donc deux cat\u00e9gories diff\u00e9rentes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le citoyen juif marocain n&rsquo;est pas simplement un \u00ab invit\u00e9 \u00bb dans un \u00c9tat musulman. Il appartient \u00e0 la nation politique et b\u00e9n\u00e9ficie, en tant que citoyen, de la protection de l&rsquo;ordre constitutionnel. Sa religion est diff\u00e9rente de celle de l&rsquo;\u00c9tat, mais cette diff\u00e9rence n&rsquo;annule pas son appartenance nationale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette conception est renforc\u00e9e par le Pr\u00e9ambule, qui reconna\u00eet l&rsquo;affluent h\u00e9bra\u00efque comme constitutif de l&rsquo;identit\u00e9 marocaine. Le juda\u00efsme marocain n&rsquo;est donc pas seulement une religion minoritaire ; il est \u00e9galement une composante historique de la civilisation nationale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La monarchie peut ainsi se pr\u00e9senter comme une institution qui prot\u00e8ge l&rsquo;unit\u00e9 sans exiger l&rsquo;uniformit\u00e9. Cette formule est particuli\u00e8rement pertinente pour comprendre la l\u00e9gitimit\u00e9 marocaine : l&rsquo;unit\u00e9 nationale ne proc\u00e8de pas n\u00e9cessairement de la disparition des diff\u00e9rences, mais de leur int\u00e9gration dans un cadre politique commun.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>De la protection des \u00ab gens du Livre \u00bb \u00e0 la citoyennet\u00e9 moderne<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;analyse historique doit toutefois \u00e9viter de confondre la notion islamique traditionnelle de protection des \u00ab gens du Livre \u00bb avec la conception contemporaine des droits humains.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le droit islamique classique, les non-musulmans prot\u00e9g\u00e9s occupaient un statut particulier. La <em>dhimma<\/em> n&rsquo;\u00e9tait pas l&rsquo;\u00e9quivalent de la citoyennet\u00e9 moderne. Elle comportait des droits, mais \u00e9galement des obligations et des limitations sp\u00e9cifiques. Par cons\u00e9quent, il serait anachronique de pr\u00e9tendre que la soci\u00e9t\u00e9 pr\u00e9-moderne marocaine r\u00e9alisait d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 religieuse contemporaine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La transformation fondamentale intervient avec la modernisation juridique, la construction de l&rsquo;\u00c9tat national et, surtout, l&rsquo;\u00e9volution constitutionnelle. Le citoyen contemporain ne doit pas \u00eatre prot\u00e9g\u00e9 uniquement parce qu&rsquo;il appartient \u00e0 une communaut\u00e9 religieuse reconnue ; il doit l&rsquo;\u00eatre parce qu&rsquo;il est citoyen.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est pourquoi l&rsquo;importance de la Constitution de 2011 ne r\u00e9side pas seulement dans son rappel de la tradition islamique. Elle r\u00e9side dans la combinaison de cette tradition avec le langage moderne des droits, de la dignit\u00e9, du pluralisme, de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 et de l&rsquo;\u00c9tat de droit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Pr\u00e9ambule affirme que le Royaume poursuit la construction d&rsquo;un \u00ab \u00c9tat de droit d\u00e9mocratique \u00bb fond\u00e9 sur la participation, le pluralisme et la bonne gouvernance. Il affirme \u00e9galement l&rsquo;attachement aux droits humains universellement reconnus (Constitution du Royaume du Maroc, 2011, Pr\u00e9ambule).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Maroc contemporain se situe donc dans un espace normatif hybride : il ne renonce pas \u00e0 son identit\u00e9 musulmane pour devenir neutre sur le plan religieux ; il cherche plut\u00f4t \u00e0 inscrire cette identit\u00e9 dans une conception constitutionnelle des droits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette articulation explique pourquoi la Commanderie des Croyants peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme une institution de m\u00e9diation. Elle m\u00e9die entre tradition et modernit\u00e9, entre religion et citoyennet\u00e9, entre identit\u00e9 islamique et pluralit\u00e9 culturelle, entre continuit\u00e9 dynastique et Constitution moderne.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La singularit\u00e9 de la l\u00e9gitimit\u00e9 marocaine dans une perspective comparative<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La comparaison avec d&rsquo;autres \u00c9tats \u00e0 majorit\u00e9 musulmane permet de mieux comprendre cette singularit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans certains syst\u00e8mes, la l\u00e9gitimit\u00e9 religieuse du pouvoir est li\u00e9e \u00e0 une pr\u00e9tention califale. Dans d&rsquo;autres, l&rsquo;\u00c9tat se d\u00e9finit constitutionnellement comme islamique mais ne dispose pas d&rsquo;une institution monarchique comparable \u00e0 l&rsquo;<em>Am\u00eer Al Moumin\u00eene<\/em>. Dans d&rsquo;autres encore, la monarchie est constitutionnellement distincte du pouvoir religieux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Maroc combine plusieurs \u00e9l\u00e9ments : monarchie h\u00e9r\u00e9ditaire, l\u00e9gitimit\u00e9 ch\u00e9rifienne, Commanderie des Croyants, \u00e9cole juridique malikite, th\u00e9ologie ash&rsquo;arite, tradition soufie, Ba\u00efa et constitutionnalisme contemporain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette combinaison cr\u00e9e une forme de l\u00e9gitimit\u00e9 que l&rsquo;on pourrait qualifier de \u00ab l\u00e9gitimit\u00e9 composite \u00bb. Elle ne repose pas sur une seule source. Elle est cumulative.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La premi\u00e8re source est dynastique. La monarchie alaouite revendique une ascendance ch\u00e9rifienne qui participe \u00e0 sa l\u00e9gitimit\u00e9 religieuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La deuxi\u00e8me est religieuse. Le Roi est <em>Am\u00eer Al Moumin\u00eene<\/em> et assume constitutionnellement la responsabilit\u00e9 de la protection de l&rsquo;islam.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La troisi\u00e8me est contractuelle-symbolique. La <em>bay\u2019a<\/em> repr\u00e9sente la reconnaissance historique de l&rsquo;autorit\u00e9 souveraine par la communaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La quatri\u00e8me est nationale. Le Roi est le symbole de l&rsquo;unit\u00e9 de la Nation et le garant de la continuit\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La cinqui\u00e8me est constitutionnelle. Depuis 2011, les fonctions monarchiques sont d\u00e9finies par un texte constitutionnel qui associe l&rsquo;autorit\u00e9 royale aux droits et libert\u00e9s, au pluralisme et \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat de droit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La sixi\u00e8me est historique et culturelle. L&rsquo;identit\u00e9 marocaine est pr\u00e9sent\u00e9e comme le produit d&rsquo;une convergence de composantes arabes, amazighes, saharo-hassaniennes, africaines, andalouses, h\u00e9bra\u00efques et m\u00e9diterran\u00e9ennes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette pluralit\u00e9 des fondements constitue probablement l&rsquo;une des principales raisons de la r\u00e9silience de la monarchie marocaine. Les travaux contemporains sur la l\u00e9gitimit\u00e9 royale soulignent d&rsquo;ailleurs que la Commanderie des Croyants demeure l&rsquo;un des piliers de la continuit\u00e9 du syst\u00e8me politique marocain (Fadle, 2024).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il ne s&rsquo;agit pas seulement d&rsquo;une accumulation de symboles. Ces registres se renforcent mutuellement. La dynastie donne une profondeur historique \u00e0 la religion ; la religion donne une dimension normative \u00e0 la monarchie ; la <em>bay\u2019a<\/em> donne une dimension relationnelle \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 ; la Constitution transforme ces h\u00e9ritages en institutions modernes ; la protection du pluralisme permet \u00e0 la monarchie de se pr\u00e9senter comme garante de la totalit\u00e9 du corps national.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La protection des Juifs marocains comme expression concr\u00e8te de cette architecture<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La question juive permet de tester concr\u00e8tement cette conception de la l\u00e9gitimit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si l&rsquo;<em>Am\u00eer Al Moumin\u00eene<\/em> \u00e9tait uniquement le repr\u00e9sentant des musulmans, la protection de la communaut\u00e9 juive devrait \u00eatre expliqu\u00e9e comme une concession ext\u00e9rieure \u00e0 la logique de l&rsquo;institution. Or l&rsquo;histoire marocaine sugg\u00e8re quelque chose de plus complexe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les Juifs ont historiquement d\u00e9velopp\u00e9 une relation directe avec le Makhzen et le souverain. Marglin (2016) montre que les demandes de r\u00e9paration adress\u00e9es au pouvoir central constituaient un m\u00e9canisme concret de relation entre les communaut\u00e9s juives et l&rsquo;autorit\u00e9 souveraine. Cette possibilit\u00e9 de recours renfor\u00e7ait le lien politique entre les Juifs et le pouvoir central.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette relation a \u00e9volu\u00e9 avec la construction de l&rsquo;\u00c9tat moderne. Le langage de la protection s&rsquo;est progressivement transform\u00e9 en langage des droits. C&rsquo;est l\u00e0 que r\u00e9side l&rsquo;une des transformations majeures de la l\u00e9gitimit\u00e9 marocaine : le sujet prot\u00e9g\u00e9 tend \u00e0 devenir le citoyen titulaire de droits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La monarchie contemporaine a \u00e9galement donn\u00e9 une dimension patrimoniale \u00e0 cette relation. La restauration de synagogues, de cimeti\u00e8res et d&rsquo;autres sites du patrimoine juif marocain a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e comme une politique de pr\u00e9servation du patrimoine religieux et culturel du Royaume. Des initiatives de restauration de cimeti\u00e8res et de synagogues ont \u00e9t\u00e9 document\u00e9es \u00e0 travers le pays, notamment depuis le d\u00e9but du r\u00e8gne de Mohammed VI.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette politique poss\u00e8de une signification politique qui d\u00e9passe la conservation architecturale. Restaurer un cimeti\u00e8re juif marocain revient \u00e0 reconna\u00eetre que les morts d&rsquo;une communaut\u00e9 autrefois importante appartiennent eux aussi \u00e0 la m\u00e9moire nationale. Restaurer une synagogue signifie reconna\u00eetre que le patrimoine religieux non musulman fait partie du patrimoine marocain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette politique rejoint la conception constitutionnelle de l&rsquo;identit\u00e9 comme confluence. Le juda\u00efsme marocain n&rsquo;est plus seulement consid\u00e9r\u00e9 comme un h\u00e9ritage communautaire particulier ; il devient une partie du r\u00e9cit national.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette \u00e9volution est \u00e9galement visible dans l&rsquo;enseignement. Le Maroc a engag\u00e9 l&rsquo;int\u00e9gration de l&rsquo;histoire et du patrimoine juifs dans les programmes scolaires, et des institutions publiques ont soutenu l&rsquo;\u00e9tude de la culture juive marocaine dans les universit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette politique poss\u00e8de une port\u00e9e particuli\u00e8rement importante : elle d\u00e9place le juda\u00efsme du registre de la \u00ab minorit\u00e9 \u00bb vers celui du \u00ab patrimoine national \u00bb. La diff\u00e9rence religieuse demeure, mais elle est d\u00e9sormais inscrite dans la m\u00e9moire commune.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La convivialit\u00e9 jud\u00e9o-musulmane : au-del\u00e0 du mythe d&rsquo;une coexistence parfaite<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il serait cependant m\u00e9thodologiquement dangereux de transformer cette histoire en r\u00e9cit idyllique de coexistence permanente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;histoire des Juifs du Maroc comprend des p\u00e9riodes de protection, de coop\u00e9ration, de prosp\u00e9rit\u00e9 culturelle et \u00e9conomique, mais \u00e9galement des \u00e9pisodes de violence, de discrimination et d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9. La coexistence ne fut jamais synonyme d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 absolue. L&rsquo;existence du statut de dhimmi rappelle pr\u00e9cis\u00e9ment que les relations interconfessionnelles \u00e9taient historiquement structur\u00e9es par une hi\u00e9rarchie juridique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;int\u00e9r\u00eat scientifique du mod\u00e8le marocain ne r\u00e9side donc pas dans l&rsquo;affirmation qu&rsquo;il aurait toujours \u00e9t\u00e9 parfaitement tol\u00e9rant. Il r\u00e9side plut\u00f4t dans la capacit\u00e9 de ses institutions \u00e0 transformer progressivement une tradition de protection communautaire en une conception moderne du pluralisme national.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans mes propres travaux, j&rsquo;ai insist\u00e9 sur le fait que la relation entre Juifs et musulmans au Maroc doit \u00eatre analys\u00e9e comme une histoire de proximit\u00e9 sociale, culturelle et religieuse, sans effacer les asym\u00e9tries de pouvoir ni les conflits qui l&rsquo;ont \u00e9galement travers\u00e9e (Chtatou, 2022, 2023). Les deux traditions ont partag\u00e9 des r\u00e9f\u00e9rences bibliques, des pratiques culturelles, des espaces urbains, des r\u00e9seaux commerciaux et, dans certaines r\u00e9gions, des pratiques de p\u00e8lerinage et de v\u00e9n\u00e9ration des saints.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette \u00ab convivialit\u00e9 \u00bb ne doit donc pas \u00eatre comprise comme l&rsquo;absence de diff\u00e9rence, mais comme la capacit\u00e9 de diff\u00e9rentes communaut\u00e9s \u00e0 partager un espace politique et social tout en conservant leurs identit\u00e9s religieuses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette distinction est importante pour la notion de l\u00e9gitimit\u00e9. Une monarchie qui cherche \u00e0 construire son autorit\u00e9 sur l&rsquo;homog\u00e9n\u00e9isation religieuse aurait tendance \u00e0 consid\u00e9rer la diff\u00e9rence comme un danger. Une monarchie qui construit sa l\u00e9gitimit\u00e9 sur la protection et l&rsquo;arbitrage peut au contraire consid\u00e9rer la diff\u00e9rence comme une responsabilit\u00e9 politique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette seconde logique qui permet d&rsquo;interpr\u00e9ter la Commanderie des Croyants comme un m\u00e9canisme de r\u00e9gulation du pluralisme.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>L&rsquo;<em>Am\u00eer Al Moumin\u00eene<\/em> face \u00e0 la fragmentation religieuse contemporaine<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La singularit\u00e9 de cette institution appara\u00eet encore davantage dans le contexte contemporain de mont\u00e9e des mouvements islamistes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La Constitution de 2011 r\u00e9serve au Roi les pr\u00e9rogatives religieuses inh\u00e9rentes \u00e0 l&rsquo;<em>Im\u00e2rat Al Moumin\u00eene<\/em> et attribue au Conseil sup\u00e9rieur des Oul\u00e9mas la comp\u00e9tence officielle en mati\u00e8re de fatwas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette centralisation du champ religieux a une cons\u00e9quence politique importante : aucun parti islamiste ne peut constitutionnellement s&rsquo;approprier le monopole de la repr\u00e9sentation de l&rsquo;islam.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette architecture permet \u00e0 la monarchie de se pr\u00e9senter comme arbitre du champ religieux plut\u00f4t que comme un acteur partisan parmi d&rsquo;autres. La distinction est particuli\u00e8rement importante dans un contexte o\u00f9 la politisation de la religion peut produire une comp\u00e9tition entre diff\u00e9rentes interpr\u00e9tations de l&rsquo;islam.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La Commanderie des Croyants permet ainsi de maintenir une distinction entre l&rsquo;islam comme religion de l&rsquo;\u00c9tat et l&rsquo;islam comme programme politique. Les partis politiques peuvent participer \u00e0 la comp\u00e9tition \u00e9lectorale, mais ils ne peuvent se pr\u00e9senter comme les d\u00e9tenteurs exclusifs de l&rsquo;autorit\u00e9 religieuse nationale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette configuration peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme un m\u00e9canisme de d\u00e9confessionnalisation du politique \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur m\u00eame d&rsquo;un \u00c9tat confessionnel : l&rsquo;\u00c9tat reconna\u00eet une religion officielle mais emp\u00eache que la comp\u00e9tition partisane s&rsquo;approprie enti\u00e8rement sa d\u00e9finition.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela contribue indirectement \u00e0 la protection du pluralisme religieux. Si l&rsquo;islam devient l&rsquo;objet d&rsquo;une comp\u00e9tition partisane ouverte, les minorit\u00e9s religieuses peuvent \u00eatre expos\u00e9es \u00e0 des pressions politiques plus importantes. Si, au contraire, l&rsquo;autorit\u00e9 religieuse ultime est centralis\u00e9e dans une institution monarchique qui se d\u00e9finit comme garante de l&rsquo;ordre national, la monarchie peut se pr\u00e9senter comme l&rsquo;arbitre de la coexistence confessionnelle.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Une l\u00e9gitimit\u00e9 inclusive, mais non s\u00e9culi\u00e8re<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il convient n\u00e9anmoins de poser une limite conceptuelle importante : parler d&rsquo;une l\u00e9gitimit\u00e9 inclusive ne signifie pas qualifier le Maroc d&rsquo;\u00c9tat s\u00e9culier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La Constitution \u00e9tablit explicitement que l&rsquo;islam est la religion de l&rsquo;\u00c9tat. L&rsquo;islam b\u00e9n\u00e9ficie donc d&rsquo;une pr\u00e9\u00e9minence normative qui n&rsquo;existe pas dans les \u00c9tats constitutionnellement la\u00efques. Par ailleurs, la libert\u00e9 religieuse au Maroc s&rsquo;inscrit dans un environnement juridique o\u00f9 certaines expressions religieuses et certaines formes de pros\u00e9lytisme font l&rsquo;objet de restrictions. Les rapports internationaux sur la libert\u00e9 religieuse soulignent cette tension entre garantie du libre exercice des cultes et limites impos\u00e9es \u00e0 certaines pratiques ou expressions religieuses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il serait donc incorrect d&rsquo;affirmer que la Commanderie des Croyants garantit une libert\u00e9 religieuse absolument identique \u00e0 celle d&rsquo;un r\u00e9gime de neutralit\u00e9 confessionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La singularit\u00e9 marocaine est ailleurs. Elle r\u00e9side dans le fait que la protection du pluralisme est produite depuis l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une tradition politique et religieuse qui ne se d\u00e9finit pas comme neutre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela conduit \u00e0 une conception diff\u00e9rente de la libert\u00e9. La libert\u00e9 religieuse n&rsquo;est pas n\u00e9cessairement con\u00e7ue comme l&rsquo;effacement de l&rsquo;autorit\u00e9 religieuse de l&rsquo;\u00c9tat ; elle est con\u00e7ue comme la coexistence des cultes sous la responsabilit\u00e9 d&rsquo;une autorit\u00e9 supr\u00eame qui assume explicitement son identit\u00e9 islamique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est une distinction fondamentale pour la th\u00e9orie politique compar\u00e9e. Il ne faut pas mesurer toutes les formes de pluralisme avec un seul mod\u00e8le occidental de s\u00e9cularisation. Les soci\u00e9t\u00e9s musulmanes peuvent produire des arrangements institutionnels diff\u00e9rents, fond\u00e9s sur leur propre histoire juridique et politique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Maroc constitue \u00e0 cet \u00e9gard un laboratoire particuli\u00e8rement int\u00e9ressant : la monarchie tente de combiner continuit\u00e9 islamique, pluralisme culturel, citoyennet\u00e9 moderne, reconnaissance de l&rsquo;h\u00e9ritage juif et ouverture internationale.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le juda\u00efsme marocain comme test de la promesse constitutionnelle<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La question fondamentale demeure cependant celle de l&rsquo;effectivit\u00e9. Une constitution peut proclamer la libert\u00e9 des cultes ; encore faut-il que cette libert\u00e9 soit v\u00e9cue dans la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le cas marocain, l&rsquo;existence continue d&rsquo;une communaut\u00e9 juive, m\u00eame d\u00e9mographiquement r\u00e9duite, ainsi que la restauration de synagogues et de cimeti\u00e8res, l&rsquo;enseignement de l&rsquo;histoire juive et la reconnaissance constitutionnelle de l&rsquo;affluent h\u00e9bra\u00efque t\u00e9moignent d&rsquo;une volont\u00e9 institutionnelle de maintenir cette composante dans l&rsquo;espace national.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La relation entre le Maroc et les Juifs marocains de la diaspora est \u00e9galement importante. Les centaines de milliers de personnes d&rsquo;origine marocaine vivant notamment en Isra\u00ebl, en France, au Canada et ailleurs constituent une diaspora qui conserve souvent des liens affectifs, culturels et familiaux avec le Royaume. La monarchie a activement cultiv\u00e9 ces liens.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ce contexte, le juda\u00efsme marocain est devenu une composante transnationale de la m\u00e9moire nationale. Le Maroc ne reconna\u00eet pas seulement les Juifs qui r\u00e9sident actuellement sur son territoire ; il valorise \u00e9galement une m\u00e9moire juive marocaine qui s&rsquo;est dispers\u00e9e dans le monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette situation donne \u00e0 la notion de l\u00e9gitimit\u00e9 une dimension diasporique. La monarchie ne s&rsquo;adresse plus uniquement \u00e0 ses citoyens pr\u00e9sents sur le territoire ; elle s&rsquo;adresse aussi \u00e0 une communaut\u00e9 historique dispers\u00e9e mais attach\u00e9e \u00e0 son h\u00e9ritage marocain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La relation maroco-isra\u00e9lienne depuis 2020 a renforc\u00e9 cette dynamique. Mais il faut ici encore distinguer les niveaux. La normalisation diplomatique est une politique \u00e9trang\u00e8re ; la reconnaissance du juda\u00efsme marocain est une politique identitaire et patrimoniale ; la protection du libre exercice des cultes est une obligation constitutionnelle. Ces trois dimensions sont li\u00e9es, mais elles ne sont pas identiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette distinction qui permet de comprendre la profondeur de la singularit\u00e9 marocaine : le rapport aux Juifs ne d\u00e9pend pas uniquement de la relation avec Isra\u00ebl. Il appartient \u00e0 l&rsquo;histoire interne du Royaume.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Une nouvelle conception de la souverainet\u00e9 : prot\u00e9ger plut\u00f4t qu&rsquo;homog\u00e9n\u00e9iser<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La conception marocaine de la souverainet\u00e9 peut ainsi \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme une souverainet\u00e9 protectrice.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les conceptions classiques de l&rsquo;\u00c9tat-nation, la souverainet\u00e9 peut \u00eatre associ\u00e9e \u00e0 la production d&rsquo;une identit\u00e9 nationale homog\u00e8ne. Le cas marocain offre une autre possibilit\u00e9 : l&rsquo;\u00c9tat cherche \u00e0 construire l&rsquo;unit\u00e9 \u00e0 partir d&rsquo;une pluralit\u00e9 reconnue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Pr\u00e9ambule de 2011 est particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateur. L&rsquo;identit\u00e9 nationale est qualifi\u00e9e d&rsquo;\u00ab une et indivisible \u00bb, mais cette unit\u00e9 est imm\u00e9diatement d\u00e9crite comme le produit de plusieurs composantes et influences.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette formule est th\u00e9oriquement importante. Elle sugg\u00e8re que l&rsquo;unit\u00e9 n&rsquo;est pas l&rsquo;oppos\u00e9 de la diversit\u00e9. Elle est son r\u00e9sultat institutionnalis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La Commanderie des Croyants peut \u00eatre comprise dans cette m\u00eame logique. L&rsquo;Amir Al Mouminine n&rsquo;est pas seulement le gardien d&rsquo;une identit\u00e9 musulmane ; il est aussi, dans l&rsquo;ordre constitutionnel contemporain, le garant d&rsquo;un espace national dans lequel cette identit\u00e9 peut coexister avec d&rsquo;autres h\u00e9ritages.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La protection de la communaut\u00e9 juive devient ainsi un test de la capacit\u00e9 du syst\u00e8me \u00e0 distinguer identit\u00e9 religieuse et appartenance politique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le citoyen juif marocain n&rsquo;a pas besoin de renoncer \u00e0 sa religion pour \u00eatre marocain. De m\u00eame, le citoyen musulman n&rsquo;a pas besoin de renoncer \u00e0 l&rsquo;identit\u00e9 islamique de l&rsquo;\u00c9tat pour reconna\u00eetre l&rsquo;existence l\u00e9gitime d&rsquo;une autre tradition monoth\u00e9iste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est dans cette articulation que se trouve peut-\u00eatre la dimension la plus originale de la l\u00e9gitimit\u00e9 marocaine : l&rsquo;\u00c9tat ne cherche pas n\u00e9cessairement \u00e0 abolir les diff\u00e9rences religieuses ; il cherche \u00e0 les organiser dans une hi\u00e9rarchie politique commune.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les limites de cette conception : pluralisme, \u00e9galit\u00e9 et libert\u00e9 de conscience<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une analyse acad\u00e9mique doit cependant prendre au s\u00e9rieux les limites de cette architecture.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Premi\u00e8rement, le libre exercice du culte ne signifie pas n\u00e9cessairement une libert\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale et illimit\u00e9e de conscience. Les cadres juridiques marocains continuent de distinguer entre l&rsquo;exercice des religions reconnues et certaines formes de conversion, de pros\u00e9lytisme ou de critique de l&rsquo;islam. Les rapports internationaux sur la libert\u00e9 religieuse ont r\u00e9guli\u00e8rement soulign\u00e9 cette tension.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Deuxi\u00e8mement, l&rsquo;inclusion de l&rsquo;h\u00e9ritage juif dans l&rsquo;identit\u00e9 nationale ne signifie pas que toutes les communaut\u00e9s religieuses b\u00e9n\u00e9ficient exactement de la m\u00eame reconnaissance institutionnelle. Le juda\u00efsme occupe une position historiquement particuli\u00e8re en raison de son anciennet\u00e9, de son inscription dans la m\u00e9moire nationale et de sa reconnaissance explicite dans le r\u00e9cit constitutionnel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Troisi\u00e8mement, la protection monarchique demeure une protection verticale. Elle d\u00e9pend en partie de la capacit\u00e9 de la monarchie \u00e0 se pr\u00e9senter comme arbitre au-dessus des conflits sociaux et religieux. Cela peut favoriser la stabilit\u00e9, mais cela pose \u00e9galement une question classique de th\u00e9orie constitutionnelle : comment \u00e9quilibrer l&rsquo;autorit\u00e9 d&rsquo;un arbitre supr\u00eame avec l&rsquo;autonomisation des institutions d\u00e9mocratiques et de la soci\u00e9t\u00e9 civile ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enfin, la reconnaissance patrimoniale du juda\u00efsme peut parfois produire une tension entre m\u00e9moire et pr\u00e9sence. Une communaut\u00e9 peut \u00eatre c\u00e9l\u00e9br\u00e9e comme \u00e9l\u00e9ment du patrimoine tout en demeurant d\u00e9mographiquement r\u00e9duite. Le v\u00e9ritable pluralisme ne consiste donc pas seulement \u00e0 restaurer les synagogues ou les cimeti\u00e8res ; il consiste \u00e9galement \u00e0 garantir que les citoyens qui pratiquent effectivement une religion minoritaire puissent vivre leur foi dans des conditions de s\u00e9curit\u00e9, de dignit\u00e9 et de libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces limites ne r\u00e9futent pas la singularit\u00e9 marocaine. Elles montrent plut\u00f4t que cette singularit\u00e9 est un processus institutionnel en construction.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>De la protection des minorit\u00e9s \u00e0 la reconnaissance d&rsquo;une pluralit\u00e9 constitutive<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La transformation la plus significative r\u00e9side peut-\u00eatre dans le passage d&rsquo;une logique de protection \u00e0 une logique de reconnaissance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le syst\u00e8me pr\u00e9-moderne, le souverain prot\u00e9geait les communaut\u00e9s minoritaires parce qu&rsquo;il \u00e9tait responsable de l&rsquo;ordre politique. Dans la monarchie contemporaine, le citoyen b\u00e9n\u00e9ficie de droits en vertu de la Constitution. La relation n&rsquo;est donc plus seulement personnelle entre le souverain et la communaut\u00e9 ; elle devient institutionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La Constitution de 2011 op\u00e8re ici une transformation majeure. Elle associe l&rsquo;islam \u00e0 la diversit\u00e9 historique de l&rsquo;identit\u00e9 marocaine et \u00e0 l&rsquo;engagement envers les droits humains universels.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le juda\u00efsme devient ainsi un \u00e9l\u00e9ment constitutif du r\u00e9cit national, tandis que la libert\u00e9 de culte devient une obligation constitutionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette \u00e9volution peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme une \u00ab constitutionnalisation du pluralisme historique \u00bb. Le pluralisme n&rsquo;est plus simplement une r\u00e9alit\u00e9 sociale que l&rsquo;\u00c9tat tol\u00e8re ; il devient un \u00e9l\u00e9ment du r\u00e9cit constitutionnel de la nation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La monarchie joue ici un r\u00f4le central. En tant qu&rsquo;institution historique, elle peut pr\u00e9senter la pluralit\u00e9 comme une continuit\u00e9 plut\u00f4t que comme une rupture. Le pluralisme n&rsquo;est donc pas pr\u00e9sent\u00e9 comme une importation r\u00e9cente de normes \u00e9trang\u00e8res ; il est r\u00e9inscrit dans une histoire marocaine longue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est particuli\u00e8rement important dans le contexte postcolonial. La d\u00e9fense de la pluralit\u00e9 peut \u00eatre per\u00e7ue comme compatible avec la souverainet\u00e9 nationale pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;elle est formul\u00e9e comme un produit de l&rsquo;histoire marocaine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le juda\u00efsme marocain devient ainsi un instrument particuli\u00e8rement puissant de cette r\u00e9appropriation historique : il permet de d\u00e9montrer que l&rsquo;identit\u00e9 marocaine n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 exclusivement d\u00e9finie par une seule langue, une seule culture ou une seule m\u00e9moire religieuse.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La <em>bay\u2019a<\/em> et l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un pacte national renouvel\u00e9<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La Ba\u00efa peut, dans cette perspective, \u00eatre relue comme une m\u00e9taphore du pacte national contemporain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Historiquement, la <em>bay\u02bfa<\/em> reliait le souverain et la communaut\u00e9 dans une relation de fid\u00e9lit\u00e9 et de protection. Aujourd&rsquo;hui, la Constitution transforme cette relation dans le langage des droits, des libert\u00e9s et des obligations citoyennes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le pacte n&rsquo;est plus simplement religieux ; il est constitutionnel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le citoyen contemporain ne promet pas seulement fid\u00e9lit\u00e9 au souverain ; il participe \u00e0 une communaut\u00e9 politique organis\u00e9e par des institutions, des droits et des devoirs. L&rsquo;\u00c9tat, en retour, ne promet pas seulement s\u00e9curit\u00e9 et protection ; il est juridiquement tenu de garantir des droits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans cette transformation, la Commanderie des Croyants peut \u00eatre comprise comme le principe de continuit\u00e9, tandis que la Constitution repr\u00e9sente le principe de modernisation institutionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La Ba\u00efa assure la m\u00e9moire de la relation entre gouvernant et gouvern\u00e9s ; la Constitution formalise d\u00e9sormais les droits et responsabilit\u00e9s de cette relation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette lecture permet de comprendre pourquoi la monarchie marocaine n&rsquo;a pas eu besoin de renoncer \u00e0 la Ba\u00efa pour entrer dans le constitutionnalisme. Elle a plut\u00f4t incorpor\u00e9 une institution ancienne dans un cadre juridique moderne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Shiratani (2025) montre pr\u00e9cis\u00e9ment que la c\u00e9r\u00e9monie contemporaine de la <em>bay\u02bfa<\/em> demeure une institution de reproduction de la l\u00e9gitimit\u00e9 monarchique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;enjeu th\u00e9orique est alors de comprendre comment une forme de l\u00e9gitimit\u00e9 traditionnelle peut survivre \u00e0 la modernisation sans devenir simplement d\u00e9corative. Au Maroc, la r\u00e9ponse semble r\u00e9sider dans son int\u00e9gration au syst\u00e8me constitutionnel.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Conclusion : une l\u00e9gitimit\u00e9 islamique qui pr\u00e9tend embrasser la totalit\u00e9 du corps national<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La Commanderie des Croyants et la <em>bay\u2019a<\/em> constituent bien deux piliers fondamentaux de la l\u00e9gitimit\u00e9 historique et politique de la monarchie marocaine. Mais leur signification contemporaine d\u00e9passe largement la seule affirmation de l&rsquo;autorit\u00e9 religieuse du souverain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;<em>Im\u00e2rat Al Moumin\u00eene<\/em> constitue une forme de l\u00e9gitimit\u00e9 religieuse institutionnalis\u00e9e. Elle affirme la centralit\u00e9 de l&rsquo;islam dans l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat tout en confiant au Roi la responsabilit\u00e9 de garantir le libre exercice des cultes. La <em>bay\u2019a<\/em>, quant \u00e0 elle, repr\u00e9sente historiquement une relation de reconnaissance et de protection entre le souverain et la communaut\u00e9. Dans sa r\u00e9interpr\u00e9tation contemporaine, elle peut \u00eatre comprise comme la m\u00e9moire d&rsquo;un pacte politique qui s&rsquo;est progressivement transform\u00e9 en un ordre constitutionnel fond\u00e9 sur les droits et les devoirs de citoyennet\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La singularit\u00e9 du mod\u00e8le marocain appara\u00eet pr\u00e9cis\u00e9ment dans l&rsquo;articulation de ces deux institutions avec la Constitution de 2011. Le Royaume demeure explicitement un \u00c9tat musulman ; l&rsquo;islam est la religion de l&rsquo;\u00c9tat ; le Roi demeure <em>Am\u00eer Al Moumin\u00eene<\/em>. Mais cette m\u00eame Constitution affirme que l&rsquo;\u00c9tat garantit \u00e0 tous le libre exercice des cultes, que le Roi est garant des droits et libert\u00e9s des citoyens et que l&rsquo;identit\u00e9 nationale est enrichie par une composante h\u00e9bra\u00efque explicitement reconnue (Constitution du Royaume du Maroc, 2011, Pr\u00e9ambule, arts. 3, 41\u201342).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette architecture permet de comprendre pourquoi la pr\u00e9sence juive marocaine occupe une place aussi particuli\u00e8re dans la conception contemporaine de la nation. Les Juifs du Maroc ne sont pas simplement une minorit\u00e9 religieuse dont l&rsquo;existence serait tol\u00e9r\u00e9e par un \u00c9tat musulman. Leur histoire est pr\u00e9sent\u00e9e comme l&rsquo;un des affluents de l&rsquo;identit\u00e9 marocaine. Le juda\u00efsme marocain devient ainsi simultan\u00e9ment une tradition religieuse, une m\u00e9moire historique, un patrimoine culturel et une composante de la nation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mes propres travaux sur la relation maroco-isra\u00e9lienne et sur la convivialit\u00e9 jud\u00e9o-musulmane rejoignent cette lecture : la profondeur de la relation entre le Maroc et son h\u00e9ritage juif ne commence pas avec la normalisation diplomatique de 2020. Elle plonge ses racines dans une histoire beaucoup plus ancienne, faite de coexistence, de proximit\u00e9, de protection, d&rsquo;\u00e9changes et de production d&rsquo;un patrimoine commun (Chtatou, 2021, 2022, 2023).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il convient toutefois de ne pas transformer cette histoire en r\u00e9cit romantique. Le statut historique des Juifs du Maroc \u00e9tait marqu\u00e9 par des asym\u00e9tries juridiques ; la <em>dhimma<\/em> ne correspondait pas \u00e0 l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 citoyenne moderne ; les \u00e9pisodes de violence et de discrimination ne peuvent \u00eatre effac\u00e9s ; et la libert\u00e9 religieuse contemporaine demeure soumise \u00e0 certaines limites juridiques. La singularit\u00e9 marocaine ne consiste donc pas \u00e0 avoir r\u00e9alis\u00e9 depuis toujours un id\u00e9al moderne de tol\u00e9rance religieuse. Elle r\u00e9side plut\u00f4t dans la transformation progressive d&rsquo;une tradition de protection en une conception constitutionnelle du pluralisme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette transformation qui donne \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9 marocaine son caract\u00e8re particulier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;<em>Am\u00eer Al Moumin\u00eene<\/em> est d&rsquo;abord le protecteur de l&rsquo;islam, mais son autorit\u00e9 constitutionnelle l&rsquo;oblige \u00e9galement \u00e0 garantir le libre exercice des cultes. Le souverain n&rsquo;est donc pas seulement le chef religieux d&rsquo;une majorit\u00e9 ; il se pr\u00e9sente comme le garant de l&rsquo;ordre politique dans lequel plusieurs h\u00e9ritages religieux peuvent coexister.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La <em>bay\u2019a<\/em>, de son c\u00f4t\u00e9, n&rsquo;est pas uniquement une c\u00e9r\u00e9monie d&rsquo;all\u00e9geance. Elle exprime historiquement l&rsquo;id\u00e9e que la l\u00e9gitimit\u00e9 politique implique une responsabilit\u00e9 de protection. Dans le passage du sultan au monarque constitutionnel, cette responsabilit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 progressivement traduite dans le langage moderne des droits, de la citoyennet\u00e9 et de la dignit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le r\u00e9sultat est une forme de l\u00e9gitimit\u00e9 composite : islamique sans \u00eatre exclusivement confessionnelle ; dynastique sans \u00eatre uniquement h\u00e9r\u00e9ditaire ; traditionnelle sans \u00eatre enti\u00e8rement pr\u00e9-moderne ; constitutionnelle sans \u00eatre strictement s\u00e9culi\u00e8re ; nationale sans \u00eatre fond\u00e9e sur l&rsquo;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La v\u00e9ritable singularit\u00e9 de la monarchie marocaine r\u00e9side donc peut-\u00eatre dans sa capacit\u00e9 \u00e0 transformer une autorit\u00e9 religieuse en principe de m\u00e9diation entre diff\u00e9rentes composantes du corps national. L&rsquo;islam demeure au sommet du r\u00e9f\u00e9rentiel constitutionnel, mais l&rsquo;islamit\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat est associ\u00e9e, dans le texte m\u00eame de la Constitution, \u00e0 la tol\u00e9rance, \u00e0 l&rsquo;ouverture, au dialogue et \u00e0 la protection du libre exercice des cultes. L&rsquo;h\u00e9ritage h\u00e9bra\u00efque n&rsquo;est pas pr\u00e9sent\u00e9 comme une anomalie ext\u00e9rieure \u00e0 cette identit\u00e9 ; il est explicitement reconnu comme l&rsquo;un de ses affluents.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans cette perspective, la protection des citoyens marocains de confession juive n&rsquo;est pas une exception marginale au mod\u00e8le marocain. Elle constitue au contraire l&rsquo;un de ses tests les plus significatifs. Elle permet de v\u00e9rifier si la notion de Commanderie des Croyants peut \u00eatre comprise comme une institution de responsabilit\u00e9 et de protection plut\u00f4t que comme un simple instrument d&rsquo;homog\u00e9n\u00e9isation religieuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est pourquoi la l\u00e9gitimit\u00e9 marocaine peut \u00eatre qualifi\u00e9e de singuli\u00e8re : elle cherche \u00e0 produire l&rsquo;unit\u00e9 non par l&rsquo;effacement de la diversit\u00e9, mais par son int\u00e9gration dans une architecture politique commune. La formule constitutionnelle selon laquelle l&rsquo;identit\u00e9 marocaine est \u00ab une et indivisible \u00bb tout en \u00e9tant nourrie par des affluents arabes, amazighs, saharo-hassaniens, africains, andalous, h\u00e9bra\u00efques et m\u00e9diterran\u00e9ens r\u00e9sume remarquablement cette philosophie politique (Constitution du Royaume du Maroc, 2011, Pr\u00e9ambule).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En d\u00e9finitive, l&rsquo;<em>Im\u00e2rat Al Moumin\u00eene<\/em> et la <em>bay\u2019a<\/em> ne doivent donc pas \u00eatre envisag\u00e9es uniquement comme les vestiges d&rsquo;une monarchie islamique ancienne. Elles constituent les \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;une grammaire politique qui a \u00e9t\u00e9 r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e pour r\u00e9pondre aux exigences d&rsquo;un \u00c9tat moderne. Leur avenir d\u00e9pendra pr\u00e9cis\u00e9ment de la capacit\u00e9 du syst\u00e8me marocain \u00e0 maintenir l&rsquo;\u00e9quilibre entre identit\u00e9 islamique, \u00e9galit\u00e9 citoyenne, libert\u00e9 religieuse, pluralisme culturel et \u00c9tat de droit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La question fondamentale n&rsquo;est d\u00e8s lors plus de savoir si une monarchie musulmane peut reconna\u00eetre les non-musulmans. L&rsquo;exp\u00e9rience marocaine invite \u00e0 poser une question plus ambitieuse : une l\u00e9gitimit\u00e9 religieuse peut-elle devenir un instrument de protection d&rsquo;un pluralisme national sans perdre son identit\u00e9 religieuse ? Le cas marocain fournit une r\u00e9ponse nuanc\u00e9e mais historiquement substantielle : oui, \u00e0 condition que la fonction religieuse du souverain soit interpr\u00e9t\u00e9e moins comme un pouvoir d&rsquo;imposition que comme une responsabilit\u00e9 de protection, de m\u00e9diation et de continuit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est dans cette transformation de l&rsquo;autorit\u00e9 en responsabilit\u00e9 que r\u00e9side probablement la dimension la plus originale de la l\u00e9gitimit\u00e9 marocaine.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chtatou, M. (2021, January 5). <em>Understanding Moroccan \u201cnormalization\u201d with Israel<\/em>. The Washington Institute for Near East Policy. <a href=\"https:\/\/www.washingtoninstitute.org\/policy-analysis\/understanding-moroccan-normalization-israel\">https:\/\/www.washingtoninstitute.org\/policy-analysis\/understanding-moroccan-normalization-israel<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chtatou, M. (2022, July 5). <em>The shared beliefs of Muslims and Jews in Morocco<\/em>. Eurasia Review. <a href=\"https:\/\/www.eurasiareview.com\/05072022-the-shared-beliefs-of-muslims-and-jews-in-morocco-analysis\/\">https:\/\/www.eurasiareview.com\/05072022-the-shared-beliefs-of-muslims-and-jews-in-morocco-analysis\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chtatou, M. (2023). The Moroccan-Israeli geostrategic relationship: From a harmonious past to a promising future. <em>Orbis, 67<\/em>(2), 228\u2013246. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.orbis.2023.03.006\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.orbis.2023.03.006<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Constitution du Royaume du Maroc. (2011). <em>Constitution du Royaume du Maroc du 29 juillet 2011<\/em>. Royaume du Maroc.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Fadle, N. F. A. (2024). The foundations of the legitimacy of the Moroccan monarchy: A study of continuity factors. <em>Journal of Law and Political Science College<\/em>. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.61279\/bhdaxh82\">https:\/\/doi.org\/10.61279\/bhdaxh82<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Geertz, C. (1971). <em>Islam observed: Religious development in Morocco and Indonesia<\/em>. University of Chicago Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Hammoudi, A. (1997). <em>Master and disciple: The cultural foundations of Moroccan authoritarianism<\/em>. University of Chicago Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Laroui, A. (1977). <em>Les origines sociales et culturelles du nationalisme marocain (1830\u20131912)<\/em>. \u00c9ditions Maspero.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Marglin, J. M. (2016). <em>Across legal lines: Jews and Muslims in modern Morocco<\/em>. Yale University Press. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.12987\/yale\/9780300218466.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.12987\/yale\/9780300218466.001.0001<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Miller, S. G. (2013). <em>A history of modern Morocco<\/em>. Cambridge University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pennell, C. R. (2000). <em>Morocco since 1830: A history<\/em>. New York University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Shiratani, N. (2025). The politics of the bay\u02bfa ceremony in modern Morocco. In K. Morimoto &amp; S. Rizvi (Eds.), <em>Knowledge and power in Muslim societies<\/em>. Cambridge University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toufiq, A. (2022). The \u201cCommandership of the Faithful\u201d institution in Morocco: Pertinent points for the debate on the Caliphate (the Khil\u0101fah). <em>Hesp\u00e9ris-Tamuda, 57<\/em>(1), 175\u2013194.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Waterbury, J. (1970). <em>The Commander of the Faithful: The Moroccan political elite\u2014A study in segmented politics<\/em>. Columbia University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Zafrani, H. (1998). <em>Two thousand years of Jewish life in Morocco: An introduction to the Moroccan Jewish heritage<\/em>. Ktav Publishing House.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em><strong>Mohamed Chtatou, Professeur d\u2019universit\u00e9, consultant international en \u00e9ducation et analyste politique pour la r\u00e9gion MENA<\/strong><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Im\u00e2rat Al Moumin\u00eene et la bay\u2019a ne doivent donc pas \u00eatre envisag\u00e9es uniquement comme les vestiges d&rsquo;une monarchie islamique ancienne. Elles constituent les \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;une grammaire politique qui a \u00e9t\u00e9 r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e pour r\u00e9pondre aux exigences d&rsquo;un \u00c9tat moderne. 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