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Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (27)

L’ère coloniale a semé, parmi bien d’autres phénomènes qui ont concerné les structures économiques, sociales ou administratives des pays colonisés, un phénomène particulier – le bilinguisme -qui concernait leurs structures culturelles et mentales, leurs idées.


XV – IDEES ET BILINGUISME

L’ère coloniale a semé, parmi bien d’autres phénomènes qui ont concerné les structures économiques, sociales ou administratives des pays colonisés, un phénomène particulier – le bilinguisme -qui concernait leurs structures culturelles et mentales, leurs idées.
Même les pays musulmans qui n’ont pas connu la présence effective – administrative et militaire – de l’Occident n’en ont pas moins ressenti, d’une façon plus ou moins intense, les effets de sa culture.
Ces effets étaient pour eux sensibles même sur le plan linguistique quoique à des degrés différents et de manière assez variable selon le pays. On peut dire, que ce degré fut presque nul pour un pays comme le Yémen, par exemple ; Mais on ne peut nier pour lui toute influence de ce genre, ne serait-ce que par le détour d’un autre pays musulman plus exposé à cette influence.
L’Egypte où la langue étrangére – en l’occurence l’Anglais affecte un secteur déterminé du travail intellectuel peut être notée à un bout comme type de pays où l’on a affaire à un bilinguisme universitaire.

A un autre bout, on peut noter l’Algérie comme autre type de pays exposé. Ici, la langue étrangère – en l’occurence le français- ne répondait pas seulement aux besoins du travail intellectuel mais aux besoins ordinaires de la vie quotidienne. On a donc affaire à un bilinguisme populaire.

Les conséquences sociologiques ne sont pas du tout les mêmes. Dans un cas, le bilinguisme est un dénominateur qui remet l’univers culturel en mouvement, avec les messages d’une autre culture, plus ou moins fidèlement traduits, les idées imprimées, qui n’avaient plus d’écho, plus de dialogue avec la vie, plus de prise sur la vie reprennent la parole.
Elles se remettent à produire des idées exprimées qui peuvent avoir plus ou moins d’ambiguïté en raison de leur double origine mais qui n’en demeurent pas moins dans la filiation des premières.

En rédigeant son traité de théologie, le Cheikh Abdou s’inspirait sans doute de ce pseudo-classicisme qu’était la culture azharienne de son temps. Mais déjà avec la nouvelle forrne et la nouvelle manière d’exprimer il inaugurait avec sa Rissalatattawhid un néo-classicisme.
Parfois ce cadre est quelque peu bousculé. On le constate avec Ali Abd Al-Rozak. Cet ancien azharien devenu élève d’Oxford n’entend pas se libérer seulement du pseudoclassicisme islamique par une remise en question de ses valeurs, de ses idées fondamentales, par exemple quand il conteste la notion de califat(!)_

Ici, la dissidence introduite par le bilinguisme dans l’univers culturel d’un pays musulman n’est pas seulement d’ordre esthétique mais d’ordre éthique et philosophique. Cependant, elle peut se radicaliser davantage dans d’autres pays musulmans où le bilinguisme ne sert pas de simple détonateur remettant en marche un univers culturel qui avait cessé de battre le rythme de la vie intellectuelle.
En Algérie, par exemple – même l’Algérie indépendante – il ne s’est pas agi d’un simple détonateur mais plutôt d’une dynamite lancée dans l’univers culturel. Elle n’a pas tout détruit mais son explosion a produit les plus singuliers clivages.

D’abord au sommet de l’échelle, l’apparition de deux clans dans l’élite : celui qui parlera arabe et essayera avec Ben Badis de retrouver des références islamiques une idée classique authentique qui échappera définitivement avec l’échec de l’Islah et la fuite de ses partisans dans la fonction publique après la révolution et celui qui parlera français et portera tous les masques – le Kémalisme, le messalisme, l’anti-messalisme, le berbérisme, le progressisme, le pseudo-existentialisme, le faux marxisme – pour servir sous chacune de ces étiquettes les dieux du jour, les mascottes du moment en fait pour se servir soi-même sous tous ces masques.

L’intermède se poursuivit un demi-siècle dans un univers culturel hétéroclite où ne pouvait jaillir une pensée assez sûre d’elle-même pour conduire le peuple algérien à son destin.
Les uns n’avaient pas réussi à rétablir le contact de l’âme algérienne avec la tradition authentique du Salaf faute de contact véritable avec ses Archétypes.
Les autres ne purent établir le contact avec une civilisation faute de comprendre son esprit pragmatique.
Faute d’idées authentiques d’un côté et efficaces de l’autre, on piétina.

A suivre

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