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Les conditions de la renaissance de Malek Bennabi (9)

Nous avons précisé précédemment comment Keyserling a interprété la civilisation européenne comme étant une synthèse entre l’esprit chrétien et les traditions germaniques. Néanmoins,ce philosophe n’était pas le précurseur dans cette voie. Il avait été précédé, un siècle plus tôt, par l’historien français Guizot qui abordait la question à travers la même optique.
Puis vint le tour d’un autre philosophe allemand, Spengler, en l’occurrence, pour nous mener vers une autre théorie qui interpréta la civilisation comme le fruit d’un génie particulier qui caractérise une époque donnée d’un sceau d’innovation fondamentale. A l’instar de l’algèbre pour la civilisation arabe.
On relève, ainsi, l’irruption du facteur raciste au sein des doctrines historiques à travers Spengler. Un facteur dont le rôle historique réalisera sa plénitude méthodique à l’école hitlérienne grâce à Rosenberg.
Peu après, entre les deux guerres, Walter Shubart, un philosophe d’origine germanique et de nationalité balte, se livrera à l’adaptation du raisonnement de Spengler – sinon sa doctrine – à sa propre théorie, laquelle interprète la civilisation mais en la considérant comme le produit d’une époque donnée; non comme le produit d’une race définie.
Walter Shubart a montré dans un ouvrage peu notoire sous le titre l’Europe et l’esprit de l’Orient que chaque époque à son génie propre ou son Eon propre qui marque cette époque d’une estampille propre.
Quant au grand historien anglais John Arnold Toynbee, il a livré une volumineuse interprétation de la civilisation où le facteur de la géographie joue un rôle essentiel.

Son compatriote Sir John Hallford l’a précédé d’un demi-siècle dans l’introduction au facteur géographique d’une façon méthodique dans l’explication de la civilisation. Le titre de sa théorie fondée dans l’essentiel, sur des objectifs politiques et militaires, était: La base géographique de l’histoire.
Toynbee, cependant, insère ce facteur géographique au sein de sa doctrine élaborée sur ce qu’il désigne sous le terme  »défi ». Il s’agit d’une doctrine qui explique la civilisation comme une  »réponse » d’un peuple ou d’une race face à un  »défi » donné.
C’est la nature, en particulier – c’est-à-dire la géographie – qui impose ce  »défi ». Selon le degré du défi et l’efficacité de la réponse que lui opposent les peuples qui y sont exposés, la civilisation répond à trois éventualités:

  • Soit elle effectue un bond en avant,
  • soit elle s’immobilise;
  • soit, enfin, c’est la déchéance qui l’enrobe de son voile.

Si, après les avoir exposées, nous mettons à l’examen une de ces théories pour interpréter un fait historique bien défini, comme à titre d’illustration la civilisation islamique, nous constatons qu’elle ne donne pas entière satisfaction.
Dans la « formation » de cette civilisation, nous n’apercevons pas le facteur géographique ou climatique sous la forme d’un  »défi » quelconque comme le suggère la théorie de Toynbee, ni le double facteur économique que représentent le besoin et les moyens industriels, suivant la théorie de Marx.
Quant à la théorie de l’Eon, elle ne peut, de son côté, présenter une interprétation au phénomène islamique avec les conditions psycho-temporelles qui l’ont accompagnée, comme je l’ai déjà expliqué dans mon ouvrage Le phénomène coranique.
Dans les idées de Keyserling, on peut trouver, sans doute, une esquisse analytique de l’épisode chrétien au sein duquel nous pouvons insérer l’épisode musulman, en raison de la similitude biohistoriques des données et qui se placent dans les deux cas au sein des évolutions similaires.
Des situations auxquelles toutes les langues développées ont consacré une terminologie propre pour les déterminer en évoquant trois états: la genèse, l’apogée et le déclin.
Aussi, Keyserling et Oswald Spengler ne se sont-ils pas départis, dans leurs études, de ce terme populaire sur la réalité historique dans les langues développées. Il s’agit, en fait, d’une convergence imposée par la nature des choses et non par le fait du simple hasard.
De notre côté, si l’on essaye d’exposer l’analyse historique sous la forme d’un schéma, nous aboutirons – à l’instar de la présentation d’un phénomène physique – à une loi sur le phénomène de la civilisation .
Nous savons, d’entrée, que toute civilisation se situe entre deux limites: la genèse et le déclin. Nous avons en notre possession, donc, deux points de son cycle, considérés comme indiscutables. La courbe concurence nécessairement du premier point de l’axe ascendant pour arriver au deuxième point dans l’axe descendant. Que pouvons-nous insérer comme phase transitoire entre ces deux axes?
Le terme populaire cité précédement et qui s’accorde, comme nous l’avons vu, avec l’analyse historique nous répond en désignant une étape intermédiaire qui est: l’apogée.
Entre les deux premières phases, il y a nécessairement un certain parallèle qui indique une autonomie dans le phénomène. La phase du déclin descendante se situe à l’opposé de la phase de la genèse montante et entre les deux phases. Il y a nécessairement un certain accomplissement qui est la phase du déploiement de la civilisation et de son expansion.
Si nous traduisons ces considérations sous forme d’un graphique, nous aurons:

Nous avons devant nos yeux un moyen qui nous permet, alors, de suivre l’évolution d’une civilisation d’un façon qui témoigne d’une certain repli qui perrnet d’établir les rapports édictés entre les différents facteurs psycho-temporels qui jouent, par la force des choses, un rôle dans cette évolution.
Il est certain que lorsque nous abordons la civilisation islamique, deux facteurs interviennent nécessairement dans son évolution.
L’idée islamique, qui est le fondement de cette évolution, et l’homme musulman qui est le support concret de cette idée.
C’est dans l’ordre établi des choses que nous étudions ainsi l’évolution de cette civilisation; nous abordons, à la base, la relation organique qui lie l’idée et son support. Toutes les valeurs psycho-temporelles qui caractérisent le niveau d’une civilisation donnée ne sont, en fait, que· la traduction historique de cette relation organique entre une idée déterminée, l’Islam par exemple, et l’individu qui représente son support concret et qui est le musulman, dans ce cas.


  • Il s’agit de John Hallford Mackinder, un des grands théoriciens de la géopolitique en Grande-Bretagne.

A suivre

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