Creuset des nations – par Mohamed Chtatou

Les germes des conflits futurs ne sont pas seulement semés dans les documents de stratégie militaire et les évaluations des risques géopolitiques. Elles s’enracinent dans le quotidien des enfants. Toute analyse des perspectives du Moyen-Orient qui ignore cette vérité fondamentale revient, en fin de compte, à analyser une région différente et plus commode que celle qui existe réellement.
Le Moyen-Orient à un tournant décisif : guerre, réalignement et chimère de la paix

1. L’architecture d’un conflit en cascade
Les violences qui ont éclaté à Gaza le 7 octobre 2023 n’étaient pas qu’une simple confrontation bilatérale israélo-palestinienne ; elles ont servi de détonateur à un système régional latent soumis à une pression extrême. En quelques mois, elles ont activé tous les maillons de ce que l’on appelle l’Axe de la résistance iranien – le Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen, les milices chiites en Irak et en Syrie – transformant un différend territorial en une guerre d’usure à grande échelle. Fin 2024, Israël avait mené des campagnes aériennes soutenues au Liban et en Syrie, la mer Rouge était devenue un champ de bataille commercial perturbé par les tirs de missiles houthis, et les échanges de tirs directs irano-israéliens – longtemps considérés comme un seuil que ni l’une ni l’autre des parties ne franchirait – étaient devenus une réalité documentée et récurrente. La guerre israélo-iranienne de douze jours, en juin 2025, a marqué la fin définitive de l’ambiguïté stratégique. Israël a lancé des frappes de grande envergure contre des installations nucléaires, des usines de missiles et des infrastructures de commandement militaire iraniennes, sur plus de 150 sites distincts répartis dans 27 provinces iraniennes. Cette opération a combiné un renseignement d’une profondeur extraordinaire – incluant le prépositionnement d’armes en territoire iranien – avec la puissance aérienne conventionnelle. Les États-Unis sont entrés directement dans la campagne, bombardant des sites nucléaires iraniens, une décision qui a brièvement menacé de déclencher un conflit régional de grande ampleur. Le conflit s’est terminé par un cessez-le-feu, mais sans résolution. Les programmes balistiques et nucléaires iraniens ont subi un revers important ; son réseau de supplétifs au Levant a déjà été considérablement affaibli ; et sa légitimité politique intérieure a été gravement ébranlée, une blessure dont l’histoire des États autoritaires suggère qu’elle pourrait s’avérer plus lourde de conséquences que les dégâts militaires eux-mêmes.
« La triste réalité, en ce début d’année, est que les perspectives de paix à Gaza, en Cisjordanie et au Liban sont sombres. » La menace d’une reconstitution de la puissance iranienne ne peut être écartée. Quant à la transition démocratique syrienne, si fragile soit-elle, elle est plus que jamais menacée. (Foreign Policy, 1er janvier 2025) https://foreignpolicy.com/2026/01/01/trump-israel-hamas-hezbollah-iran-peace-gaza-2026/?utm_source=chatgpt.com
Les répercussions économiques du conflit ont été catastrophiques et largement sous-estimées. La perturbation des voies maritimes de la mer Rouge – par lesquelles transite habituellement environ 12 % du commerce mondial – a engendré des milliards de dollars de coûts supplémentaires liés aux déviations et a allongé les chaînes d’approvisionnement à travers le monde, accentuant les pressions inflationnistes dans des économies déjà fragilisées par la dette contractée pendant la pandémie. Le Liban, dont le secteur bancaire s’était déjà effondré avant octobre 2023, a vu ses perspectives de reconstruction anéanties par les campagnes aériennes israéliennes successives ; l’évaluation préliminaire des dommages par la Banque mondiale pour le seul Liban dépasse les 40 milliards de dollars. La destruction économique totale de Gaza est, techniquement parlant, sans précédent dans l’histoire moderne, hormis les conflits armés entre États. La Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement estimait mi-2025 que plus de 96 % des capacités industrielles de Gaza étaient détruites, que les terres agricoles étaient ravagées par les munitions non explosées et que, même dans des conditions de reconstruction optimales, un retour au niveau économique d’avant 2023 prendrait au minimum quinze à vingt ans. Ce ne sont pas de simples statistiques : ce sont les faits marquants de toute une génération.
Pourtant, la « victoire » est un concept trompeur dans cette région. Le projet ACLED (Armed Conflict Location and Event Data Project) a recensé que juin 2025 a été le mois le plus meurtrier pour les civils palestiniens à Gaza depuis novembre 2024, avec au moins 665 morts dans des incidents liés à la seule distribution d’aide humanitaire – soit près de 35 % du total des décès enregistrés ce mois-là. La catastrophe humanitaire ne s’arrête pas pour des calculs géopolitiques. La destruction physique du tissu urbain de Gaza, le déplacement de l’immense majorité de ses 2,3 millions d’habitants et l’érosion systématique des infrastructures civiles constituent une blessure générationnelle dont les conséquences politiques perdureront bien au-delà de tout accord de cessez-le-feu actuellement en discussion.
2. L’Axe brisé et la question iranienne
L’Axe de la résistance iranienne – l’architecture transnationale de supplétifs mise en place pendant quatre décennies – a été démantelé en tant qu’instrument stratégique cohérent, même si ses composantes n’ont pas été anéanties. La capitulation militaire de facto du Hezbollah en novembre 2024, la chute du régime d’Assad en Syrie, l’affaiblissement considérable du Hamas en tant que force gouvernementale et militaire, et l’exposition du territoire iranien aux frappes israéliennes et américaines ont clairement démontré les limites de la dissuasion directe par procuration. Fin 2025, la Fondation Carnegie pour la paix internationale constatait que, loin de dissuader Israël et les États-Unis, l’Axe avait consolidé un contre-axe composé des États du Golfe et d’Israël, isolant diplomatiquement et contraignant stratégiquement l’Iran.
Ce qui émerge à la place de l’Axe est plus dangereux encore par son ambiguïté. Le camp du Guide suprême iranien tenterait, selon certaines sources, de reconstruire son influence régionale en s’appuyant sur les réseaux résiduels au Liban, en Irak et au Yémen. Plus significativement encore, la question des ambitions nucléaires iraniennes n’est pas résolue ; elle s’est au contraire envenimée. La déclaration de l’AIEA en juin 2025, selon laquelle l’Iran violait ses obligations de non-prolifération pour la première fois en vingt ans, et l’annonce subséquente par l’Iran de l’existence d’un site d’enrichissement secret, ont créé les conditions précises dans lesquelles la doctrine stratégique israélienne exige une action préventive. Les analystes de risques de SpecialEurasia estimaient avant la fin de l’année 2025 qu’un second conflit militaire israélo-iranien était fort probable au premier trimestre 2026, compte tenu de ce qu’ils qualifient de fermeture effective de la fenêtre diplomatique pour tout accord analogue au JCPOA.
La dimension intérieure de la crise iranienne est tout aussi importante et systématiquement sous-estimée dans les analyses stratégiques occidentales. L’hyperinflation persistante, la pénurie d’eau et le choc moral d’une frappe militaire étrangère sur son territoire ont mis à rude épreuve le pacte social de la République islamique. L’Iran post-Khamenei pourrait bien rester autoritaire, mais il est plausible qu’il évolue vers un État plus nationaliste et replié sur lui-même, contraignant ses alliés régionaux à se recentrer sur des agendas politiques locaux plutôt que sur les impératifs iraniens transnationaux. Cela signifierait non pas la défaite de l’islam politique en tant que force régionale, mais son appropriation par l’Iran – une évolution aux implications complexes et imprévisibles pour le Levant.
La persistance des Houthis au Yémen mérite une analyse distincte, car ils représentent un phénomène que le récit de « l’Axe détruit » peine à intégrer. Malgré les frappes américaines et israéliennes soutenues contre les infrastructures houthies tout au long de l’année 2025, le mouvement conserve la capacité opérationnelle de menacer la navigation en mer Rouge, de lancer des missiles balistiques et de croisière sur Israël et – surtout – de gouverner une population de vingt millions de Yéménites avec une légitimité coercitive qu’aucun gouvernement reconnu par l’ONU n’a pu contester. Les liens idéologiques et matériels des Houthis avec l’Iran ont été perturbés, mais non rompus. Leur économie politique intérieure – fondée sur la taxation de guerre, la contrebande de carburant et les transferts de fonds forcés – est largement imperméable aux pressions extérieures qui ont démantelé la branche militaire du Hezbollah au Liban. De l’avis de nombreux spécialistes des conflits, il s’agit d’un mouvement qui a assimilé la guerre et en est ressorti avec une identité politique plus solide qu’au début du conflit. C’est le paradoxe de la guerre asymétrique appliqué à la dimension par procuration : la pression militaire extérieure peut détruire le matériel d’un mouvement armé sans dissoudre son tissu politique.
3. L’impasse palestinienne et le vide de gouvernance
La question palestinienne – le cœur moral et juridique irréductible de l’instabilité au Moyen-Orient depuis 1948 – n’a pas été résolue par la vague de violence actuelle. Elle a été brutalement aggravée, la plongeant dans une impasse. Le cessez-le-feu d’octobre 2025 à Gaza n’a pas abouti à un règlement politique ; il a créé un vide de gouvernance. L’Autorité palestinienne, dont la crédibilité intérieure est depuis longtemps compromise par la corruption, l’inefficacité et son exclusion de la crise même qu’elle est censée gérer, n’est pas en mesure de combler le vide administratif à Gaza. Le Hamas, vidé de sa substance militaire, conserve une légitimité populaire significative à Gaza comme en Cisjordanie – un paradoxe de sa destruction, dans la mesure où l’absence d’alternatives de gouvernance renforce son influence politique, même après sa défaite.
La préférence affichée d’Israël – le rejet catégorique de la souveraineté palestinienne sous toutes ses formes, explicite dans la politique du gouvernement Netanyahu et renforcé par l’accélération de la colonisation en Cisjordanie, les confiscations de terres et une attitude permissive face aux violences des colons – sape les fondements politiques de toute construction stable après le conflit. L’arrêt imminent de la Cour internationale de Justice sur la plainte pour génocide déposée par l’Afrique du Sud contre Israël constituera un tournant majeur du droit international, mais son application demeure, comme l’ont souligné de nombreux analystes, extrêmement improbable compte tenu de la structure du pouvoir international et de la position protectrice affichée par Washington envers Israël.
La réponse des États arabes a été substantielle dans ses déclarations de principe, mais limitée dans son impact concret. Un sommet arabe d’urgence au Caire début mars 2025 a approuvé un plan de reconstruction global pour Gaza, et la médiation du Qatar et de l’Égypte a été menée avec diligence. Les gouvernements arabes sont confrontés à une contradiction structurelle : leurs populations sont massivement hostiles à la normalisation des relations avec Israël en l’absence d’un État palestinien significatif, tandis que leurs élites dirigeantes estiment que la modernisation économique, les partenariats sécuritaires et l’alignement sur les grandes puissances priment sur la solidarité palestinienne. Le refus persistant de l’Arabie saoudite de rejoindre les accords d’Abraham ne relève pas uniquement d’un principe moral, mais aussi d’une analyse fine de ses propres intérêts stratégiques. Riyad a jugé qu’une normalisation avec un Iran affaibli et isolé est plus avantageuse à court terme qu’un alignement sur un Israël que les dirigeants du Golfe perçoivent désormais, selon les experts régionaux de Carnegie, comme une force déstabilisatrice plutôt que stabilisatrice.
Le rôle de l’opinion publique arabe – systématiquement négligé dans les analyses des élites – mérite une plus grande importance. Les données d’enquêtes de l’Arab Barometer et du Doha Institute démontrent de façon constante que, dans tout le monde arabe, du Maroc à Oman, la cause palestinienne demeure, pour la majorité, l’enjeu moral primordial de la politique régionale, et que la campagne militaire israélienne actuelle à Gaza suscite une profonde répulsion qui transcende les clivages générationnels, de classe et idéologiques. Les gouvernements arabes qui normalisent leurs relations avec Israël sans concession politique équivalente aux aspirations nationales palestiniennes s’exposent non seulement à une atteinte à leur réputation, mais aussi à un risque structurel interne : la délégitimation à long terme de leurs alliances, déjà fragilisées par l’explosion démographique des jeunes, le chômage et le souvenir du Printemps arabe. L’ambivalence délibérée de la monarchie jordanienne, le rôle simultané de médiateur et de surveillance des frontières joué par le gouvernement égyptien, les communications discrètes entretenues par le prince héritier saoudien avec Jérusalem et Téhéran – autant de comportements de gouvernements pleinement conscients des tiraillements que leurs populations et leurs partenaires stratégiques exercent sur eux. Cette tension est instable. Sa résolution, lorsqu’elle interviendra, comptera parmi les événements politiques les plus importants de la prochaine décennie.
4. Réalignement des puissances régionales : la Turquie, le Golfe et la nouvelle géométrie
La géométrie géopolitique du Moyen-Orient en 2026 est sensiblement différente de celle qui prévalait avant octobre 2023. Le réalignement le plus significatif pourrait bien être l’émergence de la Turquie comme puissance extra-régionale affirmée. La chute du régime d’Assad – dans laquelle des factions soutenues par la Turquie ont joué un rôle décisif – a conféré à Ankara une profondeur stratégique au Levant, une première depuis l’époque ottomane. La Turquie a renforcé ses relations avec l’Irak, l’Égypte et les États du Golfe, développé une industrie de défense nationale en pleine expansion et s’est positionnée comme l’un des rares acteurs régionaux capables de contester la domination israélienne en Syrie sans provoquer de représailles américaines. Les tensions turco-israéliennes s’accentuent, notamment concernant la gouvernance de la Syrie post-Assad, et le soutien turc à la branche politique du Hamas est devenu une source constante de frictions avec Jérusalem et Washington.
La dynamique intra-Golfe présente ses propres lignes de fracture. Les objectifs stratégiques divergents de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis ont atteint un point de rupture structurelle au Yémen, où les forces du Conseil de transition du Sud, soutenues par les Émirats arabes unis, se sont orientées vers une sécession formelle d’un État yéménite unifié fin 2025 – un défi direct à la préférence de l’Arabie saoudite pour l’intégrité territoriale. Ce qui avait commencé comme une intervention commune contre les Houthis s’est transformé en une compétition par procuration entre deux monarchies du Golfe pour la domination régionale, ce qui complique la cohérence du Conseil de coopération du Golfe en tant que cadre de sécurité.
Parallèlement, les accords d’Abraham – principal accomplissement régional de l’administration Trump durant son premier mandat – sont au point mort. Les accords de normalisation restent techniquement en vigueur entre Israël et Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Soudan et le Maroc, mais ils ne se sont pas approfondis, et la perspective d’une adhésion de l’Arabie saoudite, un temps considérée comme imminente, est désormais incertaine.
Le rôle de la Chine, discret mais constant, mérite une attention particulière. La médiation menée par Pékin en mars 2023 dans le rapprochement saoudo-iranien a démontré une volonté et une capacité d’engagement diplomatique au Moyen-Orient que l’on supposait auparavant réservé à Washington. Les investissements chinois dans les infrastructures – des centrales électriques irakiennes au projet de chemin de fer Turquie-Iran et au corridor ferroviaire à grande vitesse Arabie saoudite-Qatar annoncé fin 2025 – témoignent d’une stratégie délibérée d’imbrication économique qui transforme les relations commerciales en levier politique. L’influence de la Russie, fortement diminuée par la chute d’Assad et l’affaiblissement de l’Iran, persiste néanmoins de manière ciblée : transferts d’armes, déploiements de sociétés militaires privées et obstructionnisme diplomatique au sein des instances multilatérales. Sous l’administration Trump, dont la politique étrangère, axée sur les intérêts personnels, a été qualifiée de transactionnelle, les États-Unis apportent à Israël un soutien militaire et diplomatique inconditionnel, tout en manifestant un intérêt décroissant pour l’investissement diplomatique soutenu qu’exige la stabilisation régionale.
5. Ce conflit va-t-il consolider ou détruire la région ? Une analyse structurelle
La question posée dans le titre de cet article ne saurait se réduire à une réponse binaire, car le Moyen-Orient ne constitue pas une entité monolithique soumise à un destin unique. Ce que l’on peut affirmer avec certitude, c’est que l’ancien ordre – caractérisé par la fiction d’un « processus de paix », le confinement de la puissance iranienne par des pressions indirectes, la gestion des revendications palestiniennes par des reports indéfinis et le soutien hégémonique américain à un statu quo figé – est révolu. Les conflits de 2023-2026 l’ont anéanti. La question de savoir si ce qui le remplacera constituera un nouvel ordre ou une période prolongée de désordre organisé dépend de variables actuellement indéterminées. L’argument en faveur d’une transformation structurelle – la thèse de la « construction » – repose sur plusieurs éléments : la dégradation significative des capacités de dissuasion avancée de l’Iran, qui supprime une source persistante de déstabilisation régionale ; la capacité avérée des États arabes à agir collectivement lorsque leurs intérêts convergent, comme dans l’initiative de reconstruction du Caire ; les retombées potentielles de la reconstruction post-conflit à Gaza et au Liban si des investissements internationaux conséquents se concrétisent ; et la possibilité qu’un Iran post-Khamenei, plus mesuré et replié sur lui-même, puisse mener une politique étrangère moins aventureuse. La transition politique en Syrie, fragile et contestée, marque au minimum la fin d’un régime qui, pendant cinq décennies, a été une source systématique d’instabilité régionale. Ce ne sont pas des développements anodins.
L’argument en faveur d’un enracinement – la thèse de la « rupture » – est cependant considérablement plus convaincant au vu des éléments actuels. Le vide de gouvernance à Gaza ne se comble pas ; il s’aggrave. Le risque d’une seconde confrontation militaire israélo-iranienne est jugé élevé et croissant par des analystes crédibles, notamment si l’Iran reprend l’enrichissement d’uranium à un rythme susceptible de déclencher les seuils de frappe israéliens. L’Autorité palestinienne ne dispose ni des capacités institutionnelles ni de la légitimité politique nécessaires pour gouverner Gaza, et aucune alternative crédible n’a été identifiée. Les violences des colons et l’annexion de terres en Cisjordanie s’accélèrent sous couvert du conflit de Gaza, démantelant systématiquement les fondements mêmes d’une solution à deux États qui, dans les faits, n’était déjà qu’une fiction politique. La diplomatie américaine a substitué des accords transactionnels à une véritable politique étrangère stratégique. Quant à la catastrophe humanitaire à Gaza – des dizaines de milliers de morts, la quasi-totalité de la population déplacée, l’infrastructure urbaine de l’un des territoires les plus densément peuplés au monde entièrement détruite –, elle a engendré une dette politique dont les intérêts s’accumuleront pendant des générations.
« Au cœur des troubles de la région se trouvent des questions de gouvernance. Sans solutions politiques, une paix durable demeure un mirage. » Maha Yahya, Centre Carnegie pour le Moyen-Orient, Agence de presse Xinhua, le 24 décembre 2025. https://english.news.cn/20251224/8942d5493cd44833b152e67c34ba3125/c.html?utm_source=chatgpt.com
Il existe une troisième possibilité, moins dramatique que la transformation ou la catastrophe, et sans doute la plus probable : le Moyen-Orient s’installe dans ce que les analystes des risques appellent un « transactionnalisme armé » – une situation régionale caractérisée par l’absence de guerre formelle entre les principaux acteurs étatiques, ponctuée d’escalades militaires périodiques, entretenue par des relations économiques concurrentes avec des puissances extérieures et sous-tendue par un refus systématique de s’attaquer aux questions politiques fondamentales dont la résolution menacerait la légitimité intérieure de chaque gouvernement régional. Ce n’est pas la paix. C’est le report permanent de la paix, maquillé en langage de stabilité.
Les exemples historiques de cette situation sont instructifs et donnent à réfléchir. La paix froide israélo-arabe d’après 1973 – conditionnée par la reconnaissance diplomatique formelle entre l’Égypte et Israël, une coopération militaire soutenue entre les États-Unis et les deux parties, et la marginalisation systématique des revendications nationales palestiniennes – a duré quarante ans avant que ses contradictions internes n’engendrent les tensions qui ont culminé en octobre 2023. Ce transactionnisme armé est suffisamment stable pour se perpétuer pendant des décennies, mais il est intrinsèquement générateur d’extrémisme, de radicalisation et de désespoir humanitaire qui le font périodiquement exploser. Une région qui règle militairement la question des ambitions nucléaires iraniennes, instaure une gouvernance technocratique dans une Gaza dévastée et proclame la reconstruction réussie tout en laissant les droits politiques des Palestiniens indéfiniment bafoués n’est pas une région en paix. C’est une région qui prépare les conditions de sa prochaine catastrophe. Les démographes, les psychologues et les politologues qui étudient les effets à long terme des traumatismes collectifs sur le comportement politique sont, à cet égard, des indicateurs de violence future bien plus fiables que les stratèges qui modélisent le conflit uniquement en fonction des capacités militaires et du calcul de la dissuasion.
6. Conclusion : L’asymétrie de la ruine et de la reconstruction
Les empires se détruisent en quelques mois ; les États se construisent sur plusieurs générations. La violence des trois dernières années a accéléré le premier sans pour autant offrir les bases du second. L’équilibre des pouvoirs régional a basculé : l’Iran est affaibli, la Turquie est renforcée, Israël projette une domination militaire qu’il ne peut convertir en légitimité politique, et les États du Golfe naviguent avec un pragmatisme sophistiqué entre des puissances auxquelles aucun d’eux ne fait pleinement confiance. L’ordre juridique international s’est une fois de plus révélé tributaire des intérêts géopolitiques des États capables de le faire respecter ou de l’entraver. Et le peuple palestinien – l’élément humain incontournable de cette équation – est confronté à une dépossession plus profonde qu’à aucun autre moment depuis 1948.
La question de savoir si le Moyen-Orient est « construit » ou « détruit » par les conflits actuels dépend, en fin de compte, de la volonté des acteurs régionaux et internationaux capables d’élaborer des solutions politiques de le faire. Les perspectives de 2025 et 2026 n’incitent guère à l’optimisme. Ce qu’elle exige, c’est de la clarté : sur le coût d’un conflit permanent, sur les illusions des solutions militaires aux problèmes politiques, et sur la faillite morale et stratégique d’un ordre régional fondé sur l’exclusion systématique de vingt millions de Palestiniens des droits que le droit international leur garantit depuis 1948. La configuration actuelle de la violence n’est pas une fin. C’est, au sens strict du terme, un creuset : un foyer de tensions extrêmes où la composition de ce qui émergera n’est pas encore déterminée, et où les choix opérés par les acteurs du pouvoir – à Jérusalem, Téhéran, Washington, Riyad et Ankara – au cours de la prochaine décennie façonneront la vie de centaines de millions de personnes pour le siècle à venir.
La région ne s’effondrera pas entièrement ; ses peuples ont trop enduré pour cela. Mais les conditions de la prospérité que cette question évoque – les projets de connectivité, les retombées positives de la normalisation, les formidables opportunités de reconstruction post-conflit que les visionnaires régionaux ne cessent de mettre en avant – demeurent structurellement inaccessibles tant que les questions de souveraineté, de dignité et de justice qui animent le conflit restent sans réponse. Le jugement de l’histoire sur cette époque ne sera pas déterminé par l’issue militaire de 2025. Il sera déterminé par le choix, de la part de ceux qui détiennent le pouvoir, lorsque les armes se sont tues temporairement, de bâtir un avenir durable dans l’espace que ce silence éphémère leur a offert.
Enfin, cette analyse comporte une dimension morale que le langage de la stratégie géopolitique est par nature incapable de saisir, mais qu’aucune étude sérieuse de l’avenir du Moyen-Orient ne saurait ignorer. Une génération d’enfants palestiniens – ceux qui survivront – atteindra l’âge adulte en ayant vécu la destruction de leurs foyers, la mort de leurs familles, le démantèlement de leurs écoles et de leurs hôpitaux, et la démonstration flagrante que les engagements déclarés de la communauté internationale en matière de droit et de droits humains sont conditionnés par la nationalité et l’appartenance politique de ceux à qui ils sont dus.
Une génération d’enfants israéliens atteindra l’âge adulte en ayant subi le traumatisme du 7 octobre et en ayant été confrontée à la complexité morale d’une guerre menée en leur nom. Une génération de jeunes Libanais, Yéménites, Syriens et Irakiens atteindra l’âge adulte dans des États dont les institutions ont été vidées de leur substance, dont les économies sont en berne et dont les classes politiques ont démontré une faible capacité à entreprendre les réformes susceptibles de réorienter les énergies existentielles vers des objectifs civiques plutôt que militaires.
Les germes des conflits futurs ne sont pas seulement semés dans les documents de stratégie militaire et les évaluations des risques géopolitiques. Elles s’enracinent dans le quotidien des enfants. Toute analyse des perspectives du Moyen-Orient qui ignore cette vérité fondamentale revient, en fin de compte, à analyser une région différente et plus commode que celle qui existe réellement.
Vous pouvez suivre le professeur Mohamed Chtatou sur X : @Ayurinu
SOURCES PRINCIPALES :
ACLED Middle East Overview (July 2025); Atlantic Council Regional Risk Assessment (December 2025); Arab Center Washington DC — Middle East Legacies 2025/2026 (January 2026); Carnegie Endowment for International Peace — The Tragedy of Middle Eastern Politics (December 2025); Council on Foreign Relations Global Conflict Tracker — Iran-Israel Confrontation (March 2026); Foreign Policy — Grim Outlook for the Middle East (December 2025); SpecialEurasia — Middle East Geopolitical Risk 2026 (December 2025); Qatar University/Anadolu Agency — New Geopolitics of the Middle East (2025/2026); Spanish Ministry of Defence Strategic Analysis — Middle East Reconfiguration 2025; People’s Daily International — Middle East 2025 Stability Report (December 2025).
Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA



