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Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (26)

La cité musulmane n’est pas un assemblage plus ou moins hétéroclite de groupes sociaux divers, mais le foyer d’une communauté unie par la confiance réciproque de tous ses membres, gouvernants et gouvernés


XIV – IDÉES ET POLITIQUE
 » La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Cette définition de la guerre par K. CLAUSEWITZ, CARL VON enseignée depuis un siècle dans les académies militaires, mériterait d’être enseignée dans les Instituts de sciences politiques.
Elle insère en effet incidemment la politique dans un système où les idées qui conduisent une guerre représentent une superstructure par rapport à une infrastructure constituée par les idées du corps de doctrine politique proprement dit.
Ce rapport implique que la solidité de l’infrastructure politique réponde de la solidité de la superstructure militaire. Des critiques militaires superficiels, contemporains des campagnes qui suivirent immédiatement la mort du Prophète, n’auraient pas manqué de relever comme une erreur mortelle le fait par Abou Bakr d’avoir lancé l’a1n1ée musulmane dans les trois guerres à la fois: une à l’intérieur de la presqu’île arabique et deux à l’extérieur sur les frontières.
Mais ces critiques oublieraient, outre que les circonstances ne laissaient pas de choix au Khalife, que les calculs étaient faits sur la base des données politiques du moment. On ne doit pas oublier qu’à Médine il y avait Abou Bakr et Omar. La force de l’armée musulmane c’était sa confiance dans cette base politique qui garantissait ses arrières et pourvoyait son front.

L’historien Diorante rapporte un édifiant dialogue sur la politique entre Confucius et un de ses disciples Tsé Koug(I) qui interroge le Maître sur le pouvoir.  » Confucius répond : la politique doit assurer trois choses : le  »pain à suffisance à chacun, suffisamment d’équipement militaire et à tous suffisamment de confiance en leurs gouvernants. » Et Tsé Koug interroge : et s’il est nécessaire  »de nous dispenser de l’une de ces trois choses, laquelle  »sacrifionsnous?.  »

 »Le maître répond: l’équipement militaire.  » Et Tsé interroge encore : s’il était nécessaire de nous  »passer encore de l’une des deux dernières choses, laquelle  » devrons-nous sacrifier.  »
 »Le maître répondit : dans ce cas il faut se passer de nourriture :  » car de tout temps la mort a accompagné le destin des hommes.
 » Mais s’ils perdent confiance, il ne reste aucune base à l’état …  »

Le droit musulman a concrétisé cette philosophie politique dans un rapport de réciprocité entre gouverné et gouvernant.
Le citoyen doit ouïe et obéissance. Mais il refuse d’ouïr et d’obéir dès l’instant où il constate une dérogation chez l’homme du pouvoir. A ses yeux le rapport de réciprocité est alors rompu et ne l’engage plus.
Omar le comprenait si bien que le jour où un bédouin, lui ayant publiquement refusé ouïe et obéissance, il ne chercha pas à brimer le récalcitrant mais à se justifier devant lui d’une pièce d’étoffe qu’il avait dû prendre sur la part de son fils pour l’ajouter à sa tunique parce qu’il était de grande taille.
Le gouvernement n’est pas seulement un homme de probité comme tous les compagnons du Prophète l’étaient.
Un jour, Abu Dhar El-Ghofari – une des plus belles figures de la période mohammadienne-demandera à être désigné gouverneur à la tête de quelque province.

Le Prophète le récusa malgré l’estime profonde qu’il aura pour le grand compagnon jusqu’à la fin de ses jours.
La probité ne suffit pas seule. Il faut aussi de la compétence et plus que cela de la compatibilité.
Plus d’un gouverneur destitué par Omar le sera, dira le Khalife, » ni pour manque de probité, ni pour manque de compétence ».
Abi Obeida Ibn El Djarrah –  » l’homme confiance de cette nation  » dira de lui le Prophète – sera cependant destitué malgré sa compétence et sa probité.

Mais sur son lit de mort, c’est à lui que pensera Omar préoccupé du problème de sa succession dans les circonstances tragiques
qui entourèrent sa fin:  »Ah! si j’avais Abi Obeïda pour lui confier le sort de cette nation (2)  ».
Contradiction dans l’esprit de Omar? La probité et la compétence sont des qualités requises de l’homme du pouvoir musulman quel que soit son grade.
Mais il faut en plus à ce grade une certaine compatibilité.
Aux yeux de Omar, Abi Obeïda avait cette compatibilité particulière à la tête de la Umma.

La cité musulmane est fondée sur cet ensemble de vertus de l’homme du pouvoir et des administrés.
Pour veiller à la conservation de ces vertus, le droit musulman instituera la  » hisba  » – Ce système qui paraisse de loin ce
qu’on appelle aujourd’hui l’auto-critique et la critique – pour contrôler leur continuité effective et leur efficacité dans la vie publique.
La cité musulmane n’est pas un assemblage plus ou moins hétéroclite de groupes sociaux divers, mais le foyer d’une communauté
unie par la confiance réciproque de tous ses membres, gouvernants et gouvernés. Son image n’est pas la république de Platon plus ou moins
plagiée par El-Farabi dans sa cité idéale.

Son modèle c’est Médine elle-même, à l’époque d’Omar. C’est à ce haut classicisme, qu’il faut référer les structures et les idées politiques actuelles du monde musulman pour mesurer notre décolage par rapport à ce modèle.
Nous en sommes loins. Dans les deux versions de la politique musulmane actuelle, celle qu’on trouve dans les pays retardataires
dits » conser\rateurs  »et celles qu’on trouve dans les pays dits  »progressistes » on ne trouve pas (comme un souci majeur) la préoccupation d’avoir la confiance des peuples dans les pouvoirs qui les gouvernent.
Sauf Ayoub Khan, donnant à son pays la plus haute leçon de démocratie, de belle humilité politique, le jour où il avait librement
renoncé à ses charges de chef d’Etat. Le monde musulman actuel n’a pas connu dans sa vie politique de geste comme celui
de De Gaulle après le référendum qui ne lui avait pas donné la majorité, en 1968.

La politique doit être morale, esthétique et scientifique pour avoir un sens dans l’histoire.
Chou En Lei disait il y a quelque temps : notre politique ne se trompe pas parce que c’est une science. Dans la mesure où une science ne se trompe pas, il avait raison. La politique doit être une science, une sociologie appliquée. L’intelligentsia de la Chine a versé dans la révolution
chinoise trente années de réflexion sociologique et historique.
Une politique qui absorbe une somme aussi considérable de connaissance devient nécessairement une science appliquée aux problèmes vitaux de la Chine.

Par cela même, c’est-à-dire indépendamment de son caractère marxiste qui y introduit le principe fécond de l’autocritique, la Chine avait déjà acquis avec son intelligentsia la méthode du travail scientifique. Si ces méthodes ont montré leur efficacité sous le régime de Mao-Tsé-Toung, c’est que ce régime a su leur demander ce qu’il fallait. Comme il a su demander, en demeurant fidèle à l’exigence révolutionnaire, ce qu’il faut à toutes les hautes traditions de la Chine et même à ses légendes comme celle de Yukoing qui déplace les montagnes.

Par sa quête de vérité, la science est aussi une éthique qui ne souffre pas de rester sur une erreur sans lui apporter le correctif
nécessaire
Les pays musulmans, ne semblent pas aimer jeter de regard en arrière. Pourtant, il est nécessaire parfois de revenir sur ces pas, quand il y a lieu de corriger des erreurs, en ouvrant à leur sujet un débat qui rétablit le dialogue entre gouvernants et gouvernés.

Le plus bel exemple de ce retour aux sources qui rétablit la confiance a encore été donné par la Chine Populaire avec la Révolution Culturelle qui a brassé de fond en comble ses couches sociales et son univers culturel, remettant en quelque sorte le pays à neuf.
Les pays musulmans ont aujourd’hui devant eux ces leçons de haute politique qui font les miracles que nous voyons. Et ils ont derrière eux, les hautes leçons de la culture musulmane qui peuvent leur pemettre de récupérer certaines notions inestimables comme la  » hisba  » qui mérite d’être intégrée aux systèmes politiques des pays les plus modernes. Surtout ces pays là.

NOTES.
1) Histoire de la civilisation, traduction Badrane T. IV p. 60.
2) Le grand compagnon était mort deux ou trois ans auparavant en Syrie au cours d’une épidémie de peste.

A suivre

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