Iran – États-Unis : la guerre à épisodes – par Mohamed Chtatou

Une rivalité structurelle qui a embrasé le Moyen-Orient
Ce que le printemps 2026 révèle surtout, c’est la faillite d’un ordre international incapable de prévenir une guerre que tout le monde savait imminente. L’ONU paralysée, l’Europe spectatrice, les pays du Golfe coincés entre leurs intérêts économiques et la peur des missiles iraniens. Et deux puissances — Washington et Téhéran — qui, quarante-cinq ans après la révolution islamique, continuent de se définir l’une par rapport à l’autre, dans une haine réciproque qui est aussi, tragiquement, leur seul lien
Prologue : Quarante-cinq ans d’hostilité permanente

Il y a des haines d’État qui semblent inscrites dans le marbre de l’Histoire. Celle qui oppose la République islamique d’Iran aux États-Unis d’Amérique en est l’illustration la plus tenace du XXIe siècle. Depuis la révolution khomeiniste de 1979 et la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran, les deux pays n’ont jamais renoué de relations diplomatiques formelles. Quarante-cinq ans de rupture, de sanctions, de guerres par procuration et d’escarmouches au bord de l’abîme — jusqu’à ce que l’abîme, enfin, s’ouvre.
Ce qui s’est produit en ce sinistre 28 février 2026 n’était pas une surprise pour les analystes qui avaient suivi la lente montée des tensions depuis l’automne 2023. C’était l’aboutissement d’une logique d’escalade à la fois prévisible et redoutée : les États-Unis et Israël ont lancé des frappes aériennes sur l’Iran, ciblant des sites militaires et gouvernementaux, et ont assassiné plusieurs responsables iraniens, dont le Guide suprême Ali Khamenei. Une guerre ouverte, longtemps évitée, avait finalement éclaté — non pas comme un accident, mais comme le produit d’une décision politique délibérée.
Pour comprendre pourquoi le monde en est arrivé là, il faut remonter le fil d’une histoire chaotique, ponctuée d’accords manqués, de provocations calculées et de diplomaties avortées.
Acte I : L’engrenage de Gaza (2023–2024)
Tout s’accélère le 7 octobre 2023. L’attaque du Hamas contre Israël déclenche une guerre dont les ondes de choc se propagent à l’ensemble du Moyen-Orient. Le Hamas attaque Israël le 7 octobre 2023, le Hezbollah dès le lendemain 8 octobre et les Houthis dès le 31 octobre. L’Iran, parrain de cet « Axe de la résistance », observe avec satisfaction ce qu’il considère comme l’activation de sa stratégie régionale — une pression sur Israël depuis plusieurs fronts simultanés.
Mais la stratégie du proxy comporte un risque : celui de perdre le contrôle de ses propres pièces sur l’échiquier. Israël riposte avec une brutalité déterminée. Des frappes israéliennes contre le consulat iranien à Damas et l’assassinat d’Ismaïl Haniyeh sont accueillies par des frappes limitées sur Israël en avril et en octobre 2024. L’Iran s’engage dans une démonstration de force inédite — des salves de missiles et de drones directement depuis son territoire vers Israël — mais les deux pays semblent encore vouloir éviter la guerre totale.
À Washington, l’administration Biden maintient une ligne de prudence. Elle conserve les sanctions maximales héritées de Trump contre l’Iran, mais refuse de franchir le seuil d’un engagement militaire direct. Ce calcul, dicté par la fatigue post-afghane de l’opinion américaine et la campagne électorale, laisse un vide stratégique que les acteurs régionaux vont progressivement remplir.
Acte II : Trump de retour, la pression maximale relancée (2025)
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025 marque un tournant radical. Malgré la conformité de l’Iran au JCPOA, Trump s’était retiré de l’accord en 2018, réimposé les sanctions et adopté une stratégie de « pression maximale ». Biden avait maintenu la plupart de ces sanctions. Trump continue cette approche lors de son second mandat. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent ira jusqu’à qualifier l’effondrement de la monnaie iranienne en décembre 2025 comme « l’aboutissement grandiose » de cette stratégie.
En mars 2025, Trump tente un pari diplomatique : il envoie une lettre à Khamenei, proposant des négociations sur le programme nucléaire iranien. Khamenei rejette l’offre. Le président américain ne cache pas son impatience : il déclare ne pas tolérer une « capacité d’armement nucléaire iranienne » et avertit que « toutes les options sont sur la table ».
Les négociations reprennent néanmoins. La première série de réunions de haut niveau se tient à Oman le 12 avril 2025, dirigée par l’envoyé spécial américain Steve Witkoff et le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghtchi. Les discussions sont décrites comme constructives. Un deuxième cycle a lieu à Rome le 19 avril, suivi d’un troisième à Mascate. Les deux parties semblent chercher un accord.
Mais la mécanique diplomatique se grippe rapidement. Le quatrième cycle de négociations, initialement prévu le 3 mai 2025 à Rome, est reporté en raison de tensions croissantes. Les responsables iraniens citent les sanctions américaines, les actions militaires contre les Houthis et ce qu’ils décrivent comme des « comportements contradictoires et des déclarations provocatrices » de Washington.
Puis vient la guerre des Douze Jours. Israël lance une série de frappes sur l’Iran à partir du 13 juin 2025, ciblant des installations nucléaires et des scientifiques, des sites militaires et des dirigeants, marquant une escalade majeure dans les tensions continues entre les deux pays. Cette offensive inclut une frappe aérienne américaine contre les installations nucléaires iraniennes. Douze jours de feux croisés entre le 13 et le 24 juin 2025 : l’Iran est touché en profondeur, ses défenses entamées, son programme nucléaire partiellement détruit. Mais le régime tient.

Acte III : L’hiver de toutes les crises (décembre 2025 – février 2026)
L’automne 2025 voit l’Iran affaibli sur plusieurs fronts simultanément. Sa monnaie s’effondre. Ses alliés régionaux — le Hamas décimé à Gaza, le Hezbollah saigné au Liban, les Houthis bombardés au Yémen — sont tous gravement affaiblis par les campagnes militaires israéliennes et américaines. La Syrie baasiste, pilier de l’Axe de la résistance, a chuté en 2024.
C’est dans ce contexte d’un régime fragilisé que se déclenchent les plus grandes protestations populaires depuis la révolution de 1979. À partir de fin décembre 2025, des protestations nationales anti-gouvernementales éclatent en Iran, alimentées par le déclin économique et les violations des droits humains, avec 5 millions d’Iraniens manifestant dans plus de 100 villes. Les protestations, qui incluent des appels au changement de régime, deviennent les plus importantes depuis la révolution de 1979.
La réponse du pouvoir est d’une brutalité extrême. Le gouvernement répond avec une répression violente, incluant des massacres, avec les incidents les plus meurtriers survenant les 8 et 10 janvier 2026. Le Guide suprême Ali Khamenei ordonne personnellement les tueries avec l’approbation des principaux organes d’État. La violence est principalement menée par les Gardiens de la révolution et les forces Basij, qui utilisent des munitions réelles, des fusils de chasse, des mitrailleuses et des drones.
À Washington, Trump exploite politiquement la répression. Le 27 février 2026, Donald Trump affirme lors d’un briefing presse que la République islamique « a tué au moins 32 000 manifestants ». Les chiffres officiels iraniens, largement sous-estimés selon les ONG, font état de 3 117 morts pour le seul mois de janvier. Les organisations de défense des droits humains évoquent environ 7 000 décès confirmés.
Une dernière tentative diplomatique est menée en février 2026. Des négociations sont engagées à Mascate le 6 février. Une ultime rencontre a lieu à Genève le 27 février. L’envoyé omanais parle de « progrès significatifs ». L’Iran se dit prêt à faire des concessions, mais le président Trump déclare n’être « pas emballé » par les discussions.
Le lendemain, les bombes tombent.
Acte IV : Le 28 février 2026, ou la décision de guerre
Les États-Unis et Israël lancent le samedi 28 février 2026 une vaste série de frappes contre l’Iran. Le régime iranien riposte par des salves de missiles dans toute la région, ciblant l’État hébreu, mais aussi les pays du Golfe où des bases militaires américaines sont implantées.
L’ampleur de l’attaque dépasse tout ce que la région avait connu depuis l’invasion de l’Irak en 2003. Les frappes tuent le Guide suprême Ali Khamenei ainsi que plusieurs membres de la direction iranienne, dont le commandant des Gardiens de la révolution et le ministre de la Défense. L’objectif affiché par Washington est multiple — et contradictoire : l’administration Trump donne des explications diverses et incohérentes : prévenir une riposte iranienne après une attaque israélienne attendue, stopper une menace iranienne imminente, détruire les capacités de missiles de l’Iran, empêcher l’Iran de construire une arme nucléaire, saisir les ressources pétrolières iraniennes et obtenir un changement de régime.
L’Iran riposte avec ce qu’il lui reste. Les missiles et drones s’abattent sur Israël, sur les bases américaines du Golfe — Al-Udeid au Qatar, Bahreïn, Koweït — mais aussi sur des cibles civiles aux Émirats arabes unis. La fermeture de facto du détroit d’Ormuz par l’Iran provoque une perturbation immédiate des livraisons mondiales de gaz et de pétrole et d’intenses spéculations boursières. Le détroit, par lequel transite environ 20% du pétrole mondial, devient l’arme économique ultime de Téhéran.
Le conflit se régionalise instantanément. La population libanaise subit les conséquences du conflit entre le Hezbollah et Israël, ce qui mène Tsahal à lancer une campagne de bombardements sur le territoire libanais. Par ailleurs, le conflit s’exporte aux frontières de l’Union européenne lorsque la base britannique d’Akrotiri, sur l’île de Chypre, est attaquée par un drone du Hezbollah. La guerre du Moyen-Orient est devenue, en l’espace de quelques heures, une crise mondiale.
Acte V : Le cessez-le-feu précaire (avril 2026)
Après cinq semaines d’une guerre qui a semé la mort à Téhéran, à Beyrouth, dans les capitales du Golfe et fait flamber les prix de l’énergie dans le monde entier, un cessez-le-feu est conclu le 8 avril 2026, qui ne permet pas la levée du blocus du détroit d’Ormuz ni la fin des combats au Liban entre Israël et le Hezbollah.
La paix reste donc une illusion. Vendredi, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, assure que le détroit d’Ormuz restera « complètement ouvert » aux navires commerciaux pendant le reste de la période de cessez-le-feu, mais les tensions reprennent dès le week-end suivant. Les États-Unis et l’Iran préviennent tous deux qu’ils sont prêts à reprendre la guerre alors que le cessez-le-feu approche de son expiration.
Trump joue au poker en public. Il menace de bombarder à nouveau l’Iran « sous peu ». Il exige que Téhéran rouvre le détroit sans conditions. « Le blocus […] détruit absolument l’Iran. Ils perdent 500 millions de dollars par jour, un chiffre insoutenable, même à court terme », écrit-il sur Truth Social. Mais il prolonge néanmoins le cessez-le-feu. Le cessez-le-feu est prolongé sine die par Donald Trump le 21 avril 2026.
Analyse : Une guerre sans vainqueur clair, un monde plus instable
Que reste-t-il, à ce stade, des objectifs proclamés par chaque camp ?
Du côté américain, la mort de Khamenei représente un succès tactique spectaculaire. Mais le régime islamique, contrairement aux espoirs de Trump, n’a pas effondré. Ses alliés régionaux ont été significativement affaiblis. Les contre-frappes iraniennes contre les États arabes du Golfe, qui cherchaient à approfondir leurs relations avec Téhéran ces dernières années, risquent d’isoler davantage l’Iran. L’Agence internationale de l’énergie atomique confirme que si le programme nucléaire iranien était « ambitieux », il n’existait aucune preuve d’un programme d’armes nucléaires actif au moment des frappes — ce qui fragilise juridiquement et moralement la justification de l’attaque. Plus de 100 experts en droit international avertissent que les frappes américaines sur l’Iran violent la Charte des Nations Unies et pourraient constituer des crimes de guerre.
Du côté iranien, la résistance aux frappes a démontré que le régime pouvait absorber un choc militaire de cette ampleur sans s’effondrer immédiatement. La fermeture du détroit d’Ormuz a montré au monde entier la formidable arme économique que Téhéran détient. Mais le prix humain est catastrophique. La mort de Khamenei et des principaux dirigeants militaires crée un vide au sommet du pouvoir dont on ne mesure pas encore toutes les conséquences. Les manifestations populaires et la répression qui les a suivies ont profondément érodé la légitimité interne du régime.
Sur le plan économique mondial, les conséquences sont déjà tangibles. L’incertitude mondiale devrait enrayer la baisse des prix des carburants, et si la situation se prolonge, les tarifs devraient repartir à la hausse. L’Europe, déjà fragilisée par des années de chocs énergétiques, se retrouve à nouveau sous pression. Le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie, Fatih Birol, déclare que l’Europe ne dispose « peut-être plus que de six semaines de kérosène ».
Épilogue : L’après-Khamenei et les leçons d’une catastrophe annoncée
L’histoire retiendra que cette guerre a été précédée de négociations. Que des diplomates, à Mascate, à Rome, à Genève, s’efforçaient encore de trouver un accord la veille des frappes. Que l’Iran avait proposé des concessions sur son programme nucléaire. Que l’envoyé américain Witkoff lui-même avait salué les propositions iraniennes. Et que les bombes sont quand même tombées.
Ce paradoxe — négocier et frapper simultanément — dit quelque chose d’essentiel sur la nature du conflit irano-américain. Il ne s’agit pas seulement d’un désaccord sur le nucléaire, ni même sur la géopolitique régionale. C’est une guerre de valeurs, d’identités, de légitimités rivales que ni une feuille de route diplomatique ni un traité nucléaire ne sauraient à eux seuls résoudre.
Ce que le printemps 2026 révèle surtout, c’est la faillite d’un ordre international incapable de prévenir une guerre que tout le monde savait imminente. L’ONU paralysée, l’Europe spectatrice, les pays du Golfe coincés entre leurs intérêts économiques et la peur des missiles iraniens. Et deux puissances — Washington et Téhéran — qui, quarante-cinq ans après la révolution islamique, continuent de se définir l’une par rapport à l’autre, dans une haine réciproque qui est aussi, tragiquement, leur seul lien.
Le cessez-le-feu du 21 avril n’est pas une paix. C’est une pause dans une guerre à épisodes qui, depuis 1979, n’a jamais vraiment cessé.
Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA
Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed Chtatou sur X : @Ayurinu



