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KHALID BEN-SRHIR ET L’HISTORIOGRAPHIE MAROCAINE DES RELATIONS INTERNATIONALES – par Mohamed Chtatou


Trajectoire intellectuelle, apports archivistiques

et renouvellement épistémologique d’un historien engagé

Cet article analyse les contributions scientifiques de Khalid Ben-Srhir, historien marocain né en 1956 à Meknès et professeur de l’enseignement supérieur à l’Université Mohammed V de Rabat. Spécialiste reconnu des relations internationales du Maroc au XIXe siècle et du début du XXe siècle, Ben-Srhir a construit une œuvre fondée principalement sur l’exploitation systématique des archives européennes — en particulier britanniques — pour restituer la complexité des dynamiques diplomatiques, économiques et politiques du Maroc précolonial et colonial. À travers l’examen de ses principales publications, de son rôle dans la revue Hespéris-Tamuda et de son apport méthodologique, cet article souligne en quoi ses travaux constituent un jalon décisif dans l’historiographie marocaine contemporaine.


1. Introduction : La question des archives dans l’historiographie marocaine

Pr. Mohamed Chtatou

L’historiographie marocaine contemporaine a longtemps été confrontée à une tension fondamentale : celle de la restitution d’une histoire nationale à partir de sources majoritairement produites par les puissances coloniales ou par leurs représentants. Pendant plusieurs décennies, l’accès aux archives nationales marocaines restait partiel, fragmentaire ou sujet à des restrictions institutionnelles, tandis que les fonds d’archives européens — notamment britanniques, français, espagnols et portugais — offraient une documentation dense et continue sur les relations du Maroc avec le monde extérieur. C’est dans ce contexte épistémologique difficile que s’inscrit le projet scientifique de Khalid Ben-Srhir.

Né en 1956 à Meknès, Ben-Srhir appartient à la génération des historiens marocains formés dans le sillage de l’indépendance, qui ont progressivement pris en charge la production historiographique nationale en substituant à la vision coloniale une lecture endogène des dynamiques historiques (Laroui, 1977). Sa formation académique l’a conduit à s’intéresser spécifiquement aux archives du Public Record Office (PRO) de Londres — devenu The National Archives — comme source primaire pour reconstituer la politique étrangère du Makhzen, la nature des relations commerciales avec la Grande-Bretagne et les jeux d’influence entre puissances européennes sur le territoire marocain (Ben-Srhir, 2005).

La démarche de Ben-Srhir est doublement originale. D’une part, elle consiste à retourner contre la logique coloniale ses propres archives, en lisant les rapports diplomatiques britanniques non plus comme des témoignages de la « mission civilisatrice » européenne, mais comme des révélateurs des stratégies marocaines de résistance, de négociation et d’adaptation. D’autre part, elle s’inscrit dans une ambition de bilatéralisme archivistique, en croisant les fonds européens avec les documents du Makhzen — lorsqu’ils sont accessibles — afin de reconstituer une histoire relationnelle équilibrée (Ben-Srhir, 1990). Cette double orientation méthodologique confère à son œuvre une portée historiographique qui dépasse le cadre strictement régional.

Il convient de souligner également la dimension comparative et transrégionale qui traverse l’ensemble de l’œuvre de Ben-Srhir. Ses analyses du cas marocain s’inscrivent systématiquement dans une réflexion plus large sur les relations entre États musulmans et puissances européennes au XIXe siècle. Qu’il s’agisse des réformes institutionnelles tentées sous pression extérieure, du régime des capitulations ou du mécanisme des protections consulaires, Ben-Srhir établit des parallèles implicites et parfois explicites avec l’Empire ottoman, l’Égypte khediviale ou la Tunisie beylicale, enrichissant ainsi ses analyses marocaines d’une profondeur comparatiste rarement atteinte dans l’historiographie nationale (Ben-Srhir, 2005 ; Issawi, 1982).

Cet article propose une analyse systématique des travaux de Khalid Ben-Srhir en plusieurs temps. Il examine d’abord la formation intellectuelle et le positionnement épistémologique de l’auteur au sein du champ historiographique marocain (section 2). Il analyse ensuite ses contributions majeures, en particulier son monumental ouvrage sur les relations britanno-marocaines à l’époque de John Drummond Hay (section 3), puis ses articles sur la question des réformes, des protections consulaires et des réformes militaires (section 4). Il évalue son rôle institutionnel à la tête de la revue Hespéris-Tamuda et son apport à la formation d’une nouvelle génération de chercheurs marocains (section 5), avant de dresser un bilan critique de cet héritage scientifique (section 6) et de conclure (section 7).

2. Formation intellectuelle et positionnement épistémologique

2.1. Le contexte de l’historiographie marocaine postcoloniale

Pour comprendre l’apport spécifique de Ben-Srhir, il convient de le situer dans le paysage plus large de l’historiographie marocaine postcoloniale. Après l’indépendance de 1956, la production historique au Maroc a connu une phase de reconstruction identitaire sous l’impulsion de figures comme Abdallah Laroui, dont L’Histoire du Maghreb (1970) et Les origines sociales et culturelles du nationalisme marocain (1977) posaient les jalons d’une relecture nationaliste et critique du passé. Cette génération pionnière cherchait à déconstruire les narratives coloniales et à réhabiliter les dynamiques endogènes de la société marocaine (Laroui, 1977).

Ben-Srhir s’inscrit dans une deuxième vague, plus empirique et plus archivistique. Si les historiens de la première génération posaient les grandes questions identitaires et philosophiques, la sienne s’attelle à la documentation précise des événements, des transactions diplomatiques et des dynamiques institutionnelles du XIXe siècle. Ce glissement du méta-récit à la monographie spécialisée est caractéristique de la maturation des sciences historiques au Maroc dans les années 1980-1990 (Kenbib, 1994). C’est dans ce cadre que Ben-Srhir développe sa thèse de doctorat d’État sur les relations de la Grande-Bretagne avec le Makhzen, soutenue à l’Université Hassan II de Casablanca, dont il est issu (Éditions de la Sorbonne, 2014).

Cette inscription générationnelle ne signifie pas rupture totale avec ses prédécesseurs. Ben-Srhir hérite de Laroui la conviction que le Maroc doit être compris comme un acteur historique doué d’une logique propre, et non comme un simple objet des projections européennes. Il hérite également de l’école de Germain Ayache — dont il a prolongé le travail à la rédaction de Hespéris-Tamuda — le souci de la rigueur documentaire et de la confrontation systématique des sources (Médias24, 2021). Sa spécificité est d’avoir appliqué cette exigence de rigueur aux archives étrangères, là où ses prédécesseurs travaillaient davantage à partir des chroniques et manuscrits marocains.

2.2 L’option archivistique britannique : une stratégie heuristique

Le choix de concentrer ses recherches sur les archives britanniques n’est pas anodin. La Grande-Bretagne, puissance maritime et commerciale dominante au XIXe siècle, avait noué avec le Maroc des relations d’une intensité et d’une continuité particulières, documentées par des fonds d’archives exceptionnellement bien conservés et accessibles. Ben-Srhir explique dans l’introduction générale de son ouvrage principal que c’est en cherchant à écrire une histoire des relations anglo-marocaines à partir des sources marocaines qu’il a été conduit à découvrir l’extraordinaire richesse du fonds du Public Record Office, lequel comprenait non seulement les rapports diplomatiques de l’ambassade britannique à Tanger, mais aussi des correspondances commerciales, des mémoires personnels et des documents relatifs aux protégés britanniques au Maroc (Ben-Srhir, 2005, p. 7 ; Taylor & Francis, 2004).

Cette démarche impliquait une maîtrise de l’anglais diplomatique du XIXe siècle, des codes de communication consulaire et des structures administratives du Foreign Office. Elle supposait également une connaissance approfondie des institutions marocaines de l’époque — le Makhzen, les tribus, les zaouïas, les marchands-sultans (tujjar al-sultan) — afin de lire les archives britanniques à travers un prisme marocain et non inversement. C’est cette double compétence linguistique et institutionnelle qui fait la singularité de l’approche de Ben-Srhir.

Ben-Srhir reconnaît explicitement les limites de cette option : les archives britanniques livrent une image du Maroc filtrée par les intérêts, les préjugés et les lacunes perceptives des diplomates britanniques (Ben-Srhir, 1990). Sa stratégie pour compenser ce biais consiste à croiser systématiquement ces sources avec les archives du Makhzen lorsqu’elles sont disponibles, avec les archives espagnoles, françaises et portugaises, ainsi qu’avec les mémoires et récits de voyageurs marocains et européens de la période. Cette pluralité des sources constitue la garantie méthodologique de ses reconstructions historiques.

2.3. Une épistémologie de la relation : dépasser le paradigme colonial

Au-delà du choix des sources, la démarche épistémologique de Ben-Srhir est fondée sur un postulat théorique important : les relations entre le Maroc et l’Europe ne peuvent être correctement analysées que si l’on reconnaît aux deux parties une rationalité propre, des intérêts spécifiques et des marges de manœuvre réelles, si limitées soient-elles. Ce postulat le conduit à rejeter deux formes de réductionnisme également insatisfaisantes. D’un côté, l’historiographie coloniale qui présentait les relations maroco-européennes comme le déploiement unilatéral d’une supériorité technique et morale européenne face à une société marocaine passive ou en déclin. De l’autre, certaines formes de nationalisme historiographique qui tendaient à idéaliser la résistance marocaine et à en effacer les contradictions internes (Laroui, 1977 ; Burke, 1976).

Ben-Srhir propose à la place une lecture relationnelle et dialectique : le Makhzen et les puissances européennes co-produisent, par leurs interactions, les conditions de la période précoloniale et coloniale. Cette approche anticipe, dans la pratique historique concrète, les développements ultérieurs des études postcoloniales et de l’histoire connectée (histoire croisée, histoire transnationale) qui se développeront théoriquement à partir des années 1990 (Chakrabarty, 2000). Elle confère à l’œuvre de Ben-Srhir une modernité épistémologique qui explique en partie sa réception favorable dans les milieux académiques internationaux.

3. L’œuvre maîtresse : Britain and Morocco During the Embassy of John Drummond Hay (2005)

3.1. Genèse et structure de l’ouvrage

Publié en 2005 aux éditions RoutledgeCurzon dans la collection « History and Society in the Islamic World », l’ouvrage Britain and Morocco During the Embassy of John Drummond Hay, 1845–1886 constitue la contribution la plus importante de Khalid Ben-Srhir à l’historiographie marocaine internationale (Ben-Srhir, 2005). Traduit de l’arabe par Malcolm Williams et Gavin Waterson, il couvre une période de plus de quarante ans de l’histoire diplomatique maroco-britannique, en prenant pour fil conducteur la figure de John Drummond Hay, consul général puis ambassadeur britannique à Tanger de 1845 à 1886.

L’ouvrage, qui compte 357 pages, comprend des illustrations, des tableaux, un appendice documentaire, un glossaire des termes arabes et berbères, des notes de fin de chapitre et un index. Sa structure reflète la double ambition de l’auteur : écrire simultanément une biographie diplomatique de Drummond Hay et une histoire des relations commerciales et politiques entre les deux pays. Ben-Srhir réussit à tisser ces deux niveaux d’analyse en montrant comment la personnalité, les convictions et les réseaux personnels du diplomate britannique ont façonné la nature même des relations entre les deux États (Cambridge University Press, 2010).

La genèse de cet ouvrage est elle-même révélatrice de la démarche scientifique de son auteur. Ben-Srhir indique avoir commencé par la collecte exhaustive des correspondances de Drummond Hay avec le Makhzen, conservées à la fois dans les archives marocaines et dans les fonds britanniques. Ce n’est qu’en confrontant systématiquement ces deux séries documentaires qu’il a pu mesurer les écarts — parfois considérables — entre la représentation que le diplomate donnait de ses interlocuteurs marocains dans ses rapports officiels et la réalité des échanges tels que la documentation marocaine permettait de les restituer (Ben-Srhir, 2005). Ce travail de déconvolution des biais documentaires constitue l’un des apports méthodologiques les plus précieux de l’ouvrage.

3.2. Le cadre analytique : diplomatie, commerce et réformes

Le cadre analytique que Ben-Srhir déploie dans cet ouvrage repose sur trois axes complémentaires. Le premier est diplomatique : il s’agit de reconstituer la logique des négociations entre le gouvernement marocain et les représentants britanniques autour des questions de traités, de capitulations, de protections consulaires et de statut des étrangers au Maroc. Le deuxième est commercial : Ben-Srhir montre que les relations politiques sont inséparables des intérêts économiques — notamment ceux des marchands britanniques et de leurs partenaires locaux — et que la diplomatie est souvent le prolongement de la compétition commerciale entre puissances européennes (Ben-Srhir, 2005). Le troisième est réformiste : l’auteur analyse les tentatives de Drummond Hay pour persuader le Makhzen d’entreprendre des réformes institutionnelles — judiciaires, fiscales et militaires — à l’instar de ce qui se faisait dans l’Empire ottoman ou en Égypte khediviale.

Sur ce dernier point, Ben-Srhir développe une thèse nuancée. Il ne présente pas le Makhzen comme passif ou résistant par principe au changement, mais comme un acteur rationnel calculant les coûts et les bénéfices de chaque réforme dans un contexte de pressions extérieures multiples et de fragmentation interne. Cette lecture relativise le narratif dominant dans l’historiographie coloniale qui présentait le Maroc précolonial comme une société figée, incapable de se réformer par elle-même (Ben-Srhir, 2001). Ben-Srhir montre au contraire que les sultans et leurs vizirs négociaient activement les termes de leur intégration aux circuits commerciaux et diplomatiques européens, cherchant à préserver leur souveraineté tout en modernisant sélectivement certaines institutions.

3.3. La figure de Drummond Hay comme prisme analytique

L’un des choix les plus heureux de Ben-Srhir est de faire de John Drummond Hay non pas simplement un sujet biographique, mais un prisme analytique à travers lequel se révèlent les contradictions de la politique britannique au Maroc. Drummond Hay incarne en effet une tension constitutive de l’impérialisme libéral britannique du XIXe siècle : celle entre les idéaux du libre-échange, de la réforme institutionnelle et du droit international d’un côté, et les impératifs stratégiques, commerciaux et géopolitiques de l’autre. Ben-Srhir montre comment ce diplomate, personnellement convaincu de la nécessité des réformes marocaines, était contraint par les intérêts de son gouvernement et par les logiques de la compétition interimpériale à soutenir officiellement un statu quo qu’il jugeait lui-même insatisfaisant.

Cette tension entre idéaux et contraintes structurelles est au cœur de l’analyse de Ben-Srhir. Elle lui permet de montrer que l’échec des réformes au Maroc n’est pas seulement le produit de la résistance marocaine interne, mais aussi de l’ambivalence fondamentale de la politique britannique, qui souhaitait un Maroc modernisé mais stable, ouvert mais souverain — une quadrature du cercle que même le plus habile des diplomates ne pouvait résoudre (Ben-Srhir, 2005 ; Ben-Srhir, 2001).

3.4. Apports à la connaissance de la période précoloniale

L’un des apports les plus significatifs de cet ouvrage réside dans l’éclairage qu’il apporte sur la période 1845-1886, souvent négligée par l’historiographie au profit des décennies immédiatement antérieures au Protectorat (1900-1912). Ben-Srhir montre que cette période est cruciale pour comprendre l’émergence des conditions qui rendront possible l’établissement du Protectorat. C’est en effet au cours de ces décennies que se consolident les mécanismes de dépendance financière du Makhzen vis-à-vis des créanciers européens, que se multiplient les protégés consulaires aux dépens de la fiscalité marocaine, et que se nouent les réseaux marchands transnationaux qui contournent progressivement les institutions étatiques marocaines (Ben-Srhir, 2005 ; Ben-Srhir, 2008).

L’ouvrage contribue également à la connaissance des mécanismes de l’influence britannique dans la région. À rebours d’une vision simpliste qui réduirait la politique britannique à une logique d’expansionnisme territorial, Ben-Srhir montre que la Grande-Bretagne cherchait avant tout à maintenir l’indépendance du Maroc — mais un Maroc ouvert au commerce et aux capitaux britanniques — afin d’empêcher l’établissement de toute autre puissance européenne, notamment la France, sur les côtes atlantiques et méditerranéennes du pays, stratégiques pour la route de Gibraltar (Ben-Srhir, 1990). Cette politique du statu quo est précisément ce qui rend Drummond Hay si important : il en est à la fois l’architecte et le principal opérateur sur le terrain.

Sur le plan de la réception internationale, la préface de Daniel J. Schroeter, spécialiste reconnu de l’histoire du Maroc à l’Université du Minnesota, accrédite l’importance académique de l’ouvrage en soulignant son apport à la compréhension de la diplomatie victorienne en Afrique du Nord et à la résilience institutionnelle du Makhzen alaouite face aux pressions européennes (Schroeter, 2005). Le compte rendu publié dans Itinerario par Cambridge University Press (2010) confirme que l’ouvrage est perçu dans les milieux académiques anglophones comme une contribution originale et solide à l’histoire impériale et à l’histoire de l’Afrique du Nord.

4. Articles et contributions thématiques : réformes, protections et histoire militaire

4.1. « L’impossible réforme » : le programme de Drummond Hay (1856–1886)

Publié dans Hespéris-Tamuda en 2001, l’article intitulé « L’impossible réforme : le programme de John Drummond Hay (1856-1886) » constitue un pendant analytique à la monographie de 2005 (Ben-Srhir, 2001). En se concentrant sur la dimension proprement réformiste de l’action du diplomate britannique, Ben-Srhir pose une question fondamentale : pourquoi les tentatives de modernisation institutionnelle soutenues par la Grande-Bretagne ont-elles échoué au Maroc alors qu’elles produisaient — certes avec des résultats mitigés — des transformations visibles dans l’Empire ottoman ?

Sa réponse est pluricausale. Elle tient à la fois à la résistance des élites makhzeniennes conservatrices qui percevaient toute réforme comme un affaiblissement de leur position, à la méfiance des populations rurales envers toute innovation associée à la pression étrangère, et à la concurrence entre puissances européennes qui cherchaient à exploiter les difficultés du Makhzen plutôt qu’à le renforcer (Ben-Srhir, 2001). L’article montre également que Drummond Hay lui-même était tiraillé entre ses convictions libérales en faveur de la réforme et les intérêts commerciaux britanniques qui n’exigeaient pas nécessairement un Makhzen fort et réformé, mais plutôt un Maroc ouvert et docile.

Cet article a été reproduit dans un volume collectif consacré aux usages politiques et sociaux de la réforme au Maroc, aux côtés de contributions d’Alain Roussillon, Abdelmajid Kaddouri et Jama’a Baida, parmi d’autres, témoignant de son intégration dans les débats centraux de l’historiographie marocaine sur la modernisation (Ben-Srhir, dans le volume collectif, 2001). Sa thèse de l’impossibilité structurelle de la réforme dans les conditions du Maroc du XIXe siècle est devenue une référence incontournable dans les discussions sur les origines du Protectorat.

4.2. Le système des protections consulaires et ses effets déstabilisateurs

Un autre axe important de la recherche de Ben-Srhir porte sur le système des protections consulaires, qui constitue l’une des grandes pathologies des relations entre le Maroc et les puissances européennes au XIXe siècle. Dans son article « The Impact of European Invasion of Moroccan Market : The Case of British Claims for Robberies and Debts » (2008), il analyse les mécanismes par lesquels des marchands marocains — parfois même des fonctionnaires du Makhzen — obtenaient le statut de protégés d’une puissance étrangère, échappant ainsi à la juridiction et à la fiscalité marocaines (Ben-Srhir, 2008).

Ce phénomène, que Ben-Srhir qualifie à juste titre de subversif, vidait progressivement le Makhzen de ses ressources fiscales et de sa capacité coercitive, créant un cercle vicieux de dépendance et d’affaiblissement institutionnel. L’originalité de l’approche de Ben-Srhir par rapport aux travaux antérieurs — notamment ceux d’Edmund Burke III (1976) et de Daniel Schroeter (1988) — réside dans son utilisation des archives consulaires britanniques pour quantifier et typologiser les cas de protection, distinguant les protégés légitimes des « protégés abusifs » qui n’avaient en réalité aucun lien avec les ressortissants de la puissance protectrice.

La démonstration de Ben-Srhir révèle également comment le régime des protections a progressivement modifié les équilibres sociaux internes au Maroc. Des chefs de zaouïas — notamment la zaouïa Wazaniyya — des marchands intermédiaires et même des représentants du Makhzen ont cherché à bénéficier de protections étrangères pour se soustraire aux obligations fiscales ou pour renforcer leur position dans des conflits locaux. Ce phénomène d’« inversion des loyautés » illustre de manière saisissante comment les structures de la puissance impériale européenne s’infiltraient dans le tissu institutionnel et social marocain bien avant l’établissement formel du Protectorat (Ben-Srhir, 2005 ; Ben-Srhir, 2008).

4.3. Les réformes militaires et les archives de la guerre hispano-marocaine

Ben-Srhir s’est également intéressé aux dimensions militaires des relations maroco-européennes. Son article « Britain and Military Reforms in Morocco During the Second Half of the Nineteenth Century » explore les tentatives de modernisation de l’armée marocaine sous influence ou conseil britannique, dans un contexte où le Makhzen cherchait à se doter d’une force militaire capable de résister aux pressions extérieures (Ben-Srhir, Academia.edu). Cet article révèle les contradictions inhérentes à la politique britannique : d’un côté, elle soutenait officiellement le renforcement de la capacité défensive du Maroc ; de l’autre, elle freinait discrètement certaines modernisations qui auraient pu menacer ses propres avantages commerciaux ou déstabiliser l’équilibre des puissances dans la région méditerranéenne.

De même, ses deux articles sur la guerre hispano-marocaine de Melilla (1892-1894), fondés sur des documents britanniques inédits, apportent un éclairage nouveau sur cet épisode souvent traité exclusivement à partir des sources espagnoles (Ben-Srhir, 2015). En mobilisant les rapports de l’ambassade britannique à Tanger, Ben-Srhir montre comment la Grande-Bretagne cherchait à éviter tout embrasement susceptible de déstabiliser une région stratégiquement sensible pour sa présence à Gibraltar, et comment elle a exercé des pressions discrètes sur Madrid pour limiter les ambitions espagnoles au Maroc. L’utilisation d’archives britanniques pour éclairer un conflit hispano-marocain illustre parfaitement la valeur heuristique de l’approche de Ben-Srhir : les fonds d’archives d’une tierce puissance permettent parfois de reconstituer des dynamiques bilatérales inaccessibles depuis les archives des parties directement impliquées.

4.4. Les sources économiques : les rapports consulaires comme outil d’histoire économique

Dès 1990, Ben-Srhir avait publié un article précurseur dans Hespéris-Tamuda : « Une source de l’histoire économique marocaine : les rapports consulaires britanniques » (Ben-Srhir, 1990), dans lequel il mettait en valeur le potentiel heuristique des rapports annuels et trimestriels des consuls britanniques pour reconstituer les circuits commerciaux, les prix des denrées, les flux d’exportation et d’importation, et les transformations de l’économie marocaine intégrée progressivement aux marchés mondiaux. Cet article fondateur a ouvert la voie à une approche systématique des archives consulaires comme source pour l’histoire économique du Maghreb.

Ce faisant, Ben-Srhir rejoignait une tradition historiographique internationale qui, depuis les travaux de Charles Issawi (1982) sur l’économie du Moyen-Orient à l’époque contemporaine, avait démontré la richesse des rapports consulaires européens pour l’histoire économique régionale. Son originalité consistait à appliquer cette méthode au cas marocain de manière systématique et critique, en signalant les biais inhérents à ces sources (surestimation des activités commerciales des ressortissants de la puissance concernée, ignorance des circuits informels, etc.). Dans le même registre, son article de 1991 portant sur le traité conclu entre Moulay Yazid et l’Angleterre en 1791 (Ben-Srhir, 1991) retrouvait, à partir des archives diplomatiques britanniques, les termes d’un accord longtemps mal connu, illustrant la capacité de Ben-Srhir à utiliser des sources étrangères pour combler des lacunes documentaires de l’histoire marocaine officielle.

4.5. Histoire coloniale de l’éducation et engagement abolitionniste

Bien que moins central dans son corpus, l’intérêt de Ben-Srhir pour les dimensions culturelles et sociales des relations maroco-européennes mérite d’être mentionné. Son article de 2021 portant sur la tournée de James Richardson au Maroc dans les années 1840 — ce militant abolitionniste britannique qui cherchait à documenter et à combattre la traite des esclaves dans l’empire chérifien — illustre la diversité des problématiques que Ben-Srhir aborde à partir des mêmes fonds d’archives britanniques (Ben-Srhir, 2021). Cette contribution montre que la relation entre le Maroc et la Grande-Bretagne ne se réduisait pas aux questions commerciales et diplomatiques formelles, mais englobait aussi des dynamiques morales, religieuses et humanitaires complexes, qui projetaient sur le Maroc les débats internes de la société victorienne.

5. Rôle institutionnel et rayonnement scientifique

5.1. Direction de la revue Hespéris-Tamuda

L’un des apports les plus durables de Khalid Ben-Srhir à la vie scientifique marocaine est son rôle dans la revue Hespéris-Tamuda, la plus ancienne et la plus prestigieuse publication académique spécialisée dans les études sur le Maroc. Fondée en 1921 sous le Protectorat français, cette revue a fusionné avec Tamuda en 1960 pour devenir Hespéris-Tamuda, et a été progressivement reprise par des chercheurs marocains après l’indépendance (Hespéris-Tamuda, 2021). Ben-Srhir est devenu membre du comité de rédaction, puis a assuré la direction scientifique de la revue à partir des années 2000.

Sous sa direction, la revue a opéré une transformation significative : elle est passée d’une publication essentiellement francophone à une revue véritablement trilingue (français, arabe, anglais), ouverte aux contributions d’auteurs étrangers et intégrée aux circuits internationaux de la recherche. En 2016, elle a obtenu l’indexation par Thomson Reuters Web of Science (ESCI — Emerging Sources Citation Index), marquant une reconnaissance internationale de son niveau scientifique (Ent’revues, 2023). Cette indexation, rendue possible par la rigueur éditoriale introduite sous la direction de Ben-Srhir, a considérablement renforcé la visibilité internationale des recherches marocaines publiées dans la revue.

L’ancien directeur général de la Bibliothèque nationale du Maroc, Driss Khrouz, a rendu un hommage explicite à ce rôle en déclarant, à l’occasion du centenaire de la revue en 2021, que c’était grâce au travail accompli par l’équipe dirigée par Ben-Srhir que la revue avait regagné ses lettres de noblesse et obtenu plusieurs prix de traduction (Médias24, 2021). Cette reconnaissance institutionnelle souligne l’importance du travail éditorial de Ben-Srhir, qui a non seulement dirigé ses propres recherches mais a aussi contribué à structurer et à internationaliser le champ de la recherche historique sur le Maroc.

Il faut également mentionner le rôle de Ben-Srhir dans la numérisation et la mise en ligne de l’intégralité des archives de la revue, depuis le premier numéro de 1921. Ce travail de mise à disposition numérique — entrepris conjointement avec la Bibliothèque nationale du Maroc — a considérablement facilité l’accès aux recherches historiques publiées depuis un siècle, profitant aux chercheurs marocains autant qu’aux spécialistes étrangers du Maghreb et de la Méditerranée. Cette dimension patrimoniale et d’accès ouvert à la connaissance historique témoigne d’une vision large de la mission scientifique de Ben-Srhir, qui dépasse la seule production de travaux personnels pour s’étendre à la construction d’une infrastructure collective de la recherche.

5.2. Contributions à l’historiographie des Juifs du Maroc

Ben-Srhir a également contribué à l’historiographie des minorités religieuses, et notamment à l’histoire des Juifs du Maroc. En 2016, il a co-signé avec Aomar Boum un article important dans le numéro spécial de Hespéris-Tamuda consacré aux Juifs du Maroc et du Maghreb : leur histoire et leur historiographie (Boum & Ben-Srhir, 2016). Cet article, intitulé « Al-arshīv al-brīṭānī wa kitābat tārīkh yahūd al-Maghrib » (Les archives britanniques et l’écriture de l’histoire des Juifs du Maghreb), explore le potentiel des fonds d’archives britanniques pour reconstituer l’histoire des communautés juives marocaines, leur rôle dans le commerce international et leurs relations avec le Makhzen et les puissances étrangères.

Cette contribution illustre la transversalité de l’approche de Ben-Srhir : la méthode archivistique qu’il a développée pour l’histoire diplomatique et économique est ici appliquée à l’histoire des minorités, élargissant ainsi le champ de ses apports. Elle témoigne aussi d’une ouverture à des questions historiographiques nouvelles — l’histoire des marges, des minorités, des réseaux transnationaux — qui renouvellent l’étude du Maroc précolonial. La dimension comparative avec d’autres communautés juives du Maghreb, notamment tunisienne et algérienne, enrichit encore cette perspective.

5.3. Contributions à l’histoire coloniale de l’éducation et rôle de traducteur

Moins connu mais tout aussi significatif est l’apport de Ben-Srhir à l’histoire de l’enseignement de l’arabe en contexte colonial. Sa contribution à l’ouvrage collectif Manuels d’arabe d’hier et d’aujourd’hui. France et Maghreb, XIXe–XXIe siècle (Larzul & Messaoudi, 2010), dirigé par Sylvette Larzul et Alain Messaoudi à l’occasion d’une journée d’étude tenue à la Bibliothèque nationale de France, porte sur l’étude comparative des manuels d’arabe utilisés au Maroc sous le Protectorat français entre 1912 et 1956 (Ben-Srhir, dans Larzul & Messaoudi, 2010). Cette contribution témoigne de la capacité de Ben-Srhir à croiser l’histoire des relations diplomatiques et économiques avec l’histoire culturelle et linguistique.

Ben-Srhir a également joué un rôle de médiateur entre les espaces scientifiques arabophone et anglophone. Sa traduction en arabe d’ouvrages importants sur l’histoire du Maghreb — notamment Jadaliyat al-nizā’ (La dialectique du conflit), mentionné dans Hespéris-Tamuda en 2019 — témoigne d’un engagement constant en faveur de la circulation des savoirs entre traditions linguistiques et culturelles différentes (Hespéris-Tamuda, 2019). Cette activité de traduction complète le projet scientifique de Ben-Srhir : il ne s’agit pas seulement de produire de nouvelles connaissances sur le Maroc, mais de les rendre accessibles à des publics diversifiés. La mention de « plusieurs prix de traduction » obtenue par son équipe au sein de la revue (Médias24, 2021) atteste la qualité et la reconnaissance institutionnelle de cet effort de médiation culturelle et scientifique.

6. Bilan critique et héritage scientifique

6.1. Forces et limites de l’approche

L’œuvre de Ben-Srhir présente des forces indéniables. Sa maîtrise des archives britanniques est exemplaire, et son utilisation critique de ces sources — avec une conscience aiguë de leurs biais et de leurs limites — constitue un modèle méthodologique pour les historiens travaillant sur des régions dont les archives nationales sont partiellement inaccessibles ou insuffisantes. La capacité à tisser ensemble histoire diplomatique, histoire économique et histoire sociale en un récit cohérent et documenté est l’une des marques distinctives de son travail (Ben-Srhir, 2005 ; 2008 ; 2015).

Cependant, on peut relever certaines limites. La focalisation sur les archives britanniques, malgré les croisements avec d’autres sources, produit inévitablement une vision des relations maroco-européennes légèrement plus riche et détaillée pour les aspects qui intéressaient les Britanniques — commerce, diplomatie formelle, protections — que pour d’autres dimensions de la vie politique et sociale marocaine. Les travaux de Ben-Srhir portent moins sur les dynamiques internes de la société marocaine — les révoltes tribales, les conflits religieux, les mutations des structures familiales — que sur ses interfaces avec le monde européen. Cette orientation, cohérente avec la logique archivistique de sa démarche, laisse en partie dans l’ombre les processus sociaux endogènes qui structuraient la société marocaine précoloniale.

Par ailleurs, si ses travaux traitent de la question de la réforme avec finesse et nuance, ils s’inscrivent encore dans une histoire largement institutionnelle et élitaire — celle du Makhzen, des diplomates, des marchands-sultans — qui laisse relativement peu de place aux voix populaires et aux expériences ordinaires. Ce n’est pas une critique exclusive de Ben-Srhir — c’est une caractéristique partagée avec de nombreux travaux d’histoire diplomatique — mais elle mérite d’être signalée dans une évaluation critique de son œuvre. L’histoire sociale de la période précoloniale — celle des artisans, des paysans, des femmes, des confréries religieuses ordinaires — reste encore largement à écrire, et les travaux de Ben-Srhir, tout en fournissant des informations précieuses sur les structures macro-politiques et économiques, ne comblent pas entièrement ce déficit historiographique.

6.2. Influence sur la recherche historique marocaine et internationale

L’influence de Ben-Srhir sur la recherche historique marocaine est manifeste à plusieurs niveaux. Au niveau national, ses travaux ont contribué à légitimer et à systématiser l’exploitation des archives européennes comme source pour l’histoire du Maroc, ouvrant la voie à une nouvelle génération d’historiens marocains formés à ce type de démarche. Au niveau international, son ouvrage de 2005 — publié en anglais chez Routledge et préfacé par Daniel Schroeter — a intégré la recherche marocaine dans les circuits de la production académique anglophone sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, contribuant à déprovincialiser l’historiographie marocaine.

Ses articles publiés dans Hespéris-Tamuda ont alimenté les débats sur la nature du Makhzen précolonial, sur le rôle des puissances européennes dans la déstabilisation de l’État marocain et sur les modalités de la transition vers le régime colonial. Ces débats rejoignent des questionnements plus larges dans l’historiographie de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, portant sur les notions de réforme, de résistance, de dépendance et de souveraineté dans les États musulmans face à l’expansion européenne du XIXe siècle.

Sur le plan de la formation académique, le rôle de Ben-Srhir comme professeur à l’Université Mohammed V de Rabat ne doit pas être sous-estimé. Plusieurs générations d’étudiants en histoire ont été formées à sa démarche archivistique, contribuant à diffuser au sein de la communauté académique marocaine les exigences méthodologiques qu’il a posées — rigueur documentaire, pluralité des sources, conscience des biais, comparaison internationale. La revue Hespéris-Tamuda, sous sa direction, a servi de vitrine et de formateur pour cette communauté scientifique en formation.

6.3. Contribution épistémologique : pour une histoire bilatérale et décentrée

L’apport épistémologique le plus profond de Ben-Srhir est sans doute sa contribution à ce qu’on pourrait appeler une histoire bilatérale et décentrée des relations entre le Maroc et l’Europe. Bilatérale, en ce qu’elle refuse de réduire ces relations à un rapport unilatéral de domination, de colonisation ou d’influence, pour mettre en lumière les stratégies marocaines d’adaptation, de résistance et de négociation. Décentrée, en ce qu’elle ne pose pas l’Europe comme le seul sujet agissant de l’histoire, mais le Makhzen marocain comme un acteur doué de rationalité et de projets propres, même si ses marges de manœuvre étaient structurellement limitées par les rapports de force internationaux.

Cette approche rejoint, sur le plan épistémologique, les débats initiés par les études postcoloniales sur la nécessité de « provincialiser l’Europe » (Chakrabarty, 2000) et de restituer aux sociétés non occidentales leur statut de sujets historiques à part entière. Mais là où les études postcoloniales restent parfois dans le registre théorique, Ben-Srhir ancre cette démarche dans un travail empirique rigoureux, fondé sur des archives primaires et des reconstitutions factuelles précises. C’est cette combinaison d’ambition théorique et de rigueur empirique qui fait de son œuvre une contribution durable à l’historiographie du Maroc et de la Méditerranée.

6.4. Perspectives ouvertes et prolongements possibles

L’œuvre de Ben-Srhir ouvre également plusieurs chantiers historiographiques qui restent en partie à explorer. Le premier concerne l’histoire environnementale et agraire du Maroc précolonial : ses travaux sur les rapports consulaires britanniques ont signalé, en passant, la richesse de ces sources pour l’étude des cycles agricoles, des épidémies et des famines qui scandaient la vie de la société marocaine du XIXe siècle — mais une exploitation systématique de ces matériaux dans une perspective d’histoire environnementale reste à faire.

Le deuxième chantier concerne l’histoire des femmes et du genre dans le Maroc précolonial. Les archives diplomatiques contiennent des informations fragmentaires mais précieuses sur les femmes de la cour makhzenienne, sur les épouses et filles de marchands internationaux, ou encore sur les esclaves africaines qui circulaient dans les réseaux commerciaux transsahariens. Une exploitation de ces sources dans une perspective de genre permettrait de compléter utilement les travaux existants sur les structures sociales du Maroc du XIXe siècle.

Le troisième chantier, plus directement dans le prolongement des travaux de Ben-Srhir, concerne la comparaison systématique entre le cas marocain et d’autres États musulmans périphériques du XIXe siècle — Iran, Afghanistan, Empire ottoman périphérique — confrontés aux mêmes pressions de la puissance européenne. Si Ben-Srhir a esquissé cette comparaison dans plusieurs de ses travaux, elle reste à développer de manière plus systématique et théorisée, ce qui constituerait un prolongement naturel de son œuvre et une contribution précieuse aux études sur l’impérialisme informel et ses effets différenciés selon les contextes locaux.

7. Conclusion

L’œuvre de Khalid Ben-Srhir représente une contribution décisive à l’historiographie marocaine et maghrébine contemporaine. En mobilisant de manière systématique et critique les archives européennes — en particulier britanniques — pour reconstituer les relations internationales du Maroc précolonial et colonial, il a produit une histoire bilatérale, nuancée et empiriquement solide qui résiste aux simplifications aussi bien nationalistes que coloniales. Son ouvrage sur les relations britanno-marocaines à l’époque de Drummond Hay, ses articles sur les réformes impossibles, les protections consulaires déstabilisatrices et l’histoire militaire, ainsi que ses contributions à l’histoire des minorités, à l’histoire culturelle et à la bibliographie de la Grande Guerre au Maghreb constituent les piliers d’une œuvre cohérente et ambitieuse.

Son rôle institutionnel à la direction de la revue Hespéris-Tamuda, qu’il a contribué à transformer en publication internationale indexée et numérisée, est tout aussi important que ses travaux de recherche : il a structuré un espace scientifique au sein duquel plusieurs générations de chercheurs marocains et étrangers ont pu publier, débattre et se former. En ce sens, Ben-Srhir incarne à la fois le chercheur, l’éditeur et l’animateur d’une communauté scientifique nationale en pleine émergence internationale.

Les limites que l’on peut identifier dans son œuvre — une certaine prédominance de l’histoire élitaire et institutionnelle sur l’histoire sociale des couches populaires, une focalisation sur les interfaces maroco-britanniques qui laisse partiellement dans l’ombre d’autres dimensions de la société marocaine — sont inhérentes au projet archivistique qu’il s’est fixé et ne diminuent en rien la valeur et la portée de ses apports. Elles indiquent simplement les directions dans lesquelles les chercheurs de la génération suivante pourront prolonger et enrichir le travail accompli.

La pérennité de ses apports tient enfin à l’actualité brûlante des questions qu’il pose. Dans un contexte mondial où les relations entre États du Nord et du Sud font l’objet de relectures historiographiques intenses, où les archives coloniales et diplomatiques sont mobilisées comme instruments de mémoire et de revendication, et où la question de la souveraineté des États du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord reste au cœur des débats géopolitiques, les travaux de Ben-Srhir offrent des outils conceptuels et des matériaux empiriques d’une utilité renouvelée. Son héritage scientifique est celui d’un historien engagé dans la production d’une connaissance rigoureuse du passé au service d’une compréhension lucide du présent et d’une appréhension plus juste des dynamiques longues qui continuent de structurer les relations entre le Maroc, la Méditerranée et le monde.

Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA

Vous pouvez suivre le professeur Mohamed Chtatou sur X : @Ayurinu


Bibliographie

Sources primaires exploitées par Ben-Srhir

Ben-Srhir, K. (1990). Une source de l’histoire économique marocaine : les rapports consulaires britanniques. Hespéris-Tamuda, XXVIII, 163–170. https://www.judaisme-marocain.org/objets_popup.php?id=8572

Ben-Srhir, K. (1990). Great Britain’s opposition to the ‘American policy’ towards Morocco during the second half of the XIXth century. Hespéris-Tamuda, XXVIII, 51–74. https://archive.org/stream/history-morocco/Hesp%C3%A9ris%20Tamuda%20-%20Sharif%20and%20Padisha%2016th%20c%20(Moudden,%20HP,%2019

Ben-Srhir, K. (1991). Traité de Moulay Yazid avec l’Angleterre (1791). Hespéris-Tamuda, XXIX(1), 45–62.

Ouvrages

Ben-Srhir, K. (2005). Britain and Morocco during the embassy of John Drummond Hay, 1845–1886 (M. Williams & G. Waterson, Trans.). RoutledgeCurzon. (Œuvre originale publiée en arabe, 1992). https://doi.org/10.4324/9780203494974

Articles scientifiques

Ben-Srhir, K. (2001). L’impossible réforme : le programme de John Drummond Hay (1856–1886). Hespéris-Tamuda, XXXIX(2), 71–84.

Ben-Srhir, K. (2008). The impact of European invasion of Moroccan market : The case of British claims for robberies and debts. Hespéris-Tamuda, XLVI, 117–142.

Ben-Srhir, K. (2015). British documents on the Spanish Moroccan war in Melilla, 1892–1894, Part II. Hespéris-Tamuda, LIII(1), 89–118. https://dialnet.unirioja.es/servlet/articulo?codigo=6003223

Ben-Srhir, K. (2018). La Grande Guerre au Maghreb et en Méditerranée : bibliographie sélective (2000–2018). Hespéris-Tamuda, LVI(3), 279–312. https://www.semanticscholar.org/paper/La-Grande-Guerre-au-Maghreb-et-en-M%C3%A9diterrann%C3%A9e:-Ben-Srhir/69baa022dc62161d2098fc75c1b92f98ed2a1a2f

Ben-Srhir, K., & Ammari, L. (2021). James Richardson’s « abolitionist and civilizing » tour in the Sharifian Empire. Hespéris-Tamuda, 56(1), 327–349. https://www.africabib.org/rec.php?RID=A00008722

Ben‑Srhir, K., & Aammari, L. (2019). Imperial pig‑sticking in late nineteenth‑century Morocco. Hespéris‑TamudaLVII(3), 349–374.

Boum, A., & Ben‑Srhir, K. (2016). Jews of Morocco and the Maghreb: History and historiography [Al‑arshīv al‑brīṭānī wa kitābat tārīkh yahūd al‑Maghrib]. Hespéris‑Tamuda, 50(2–3), 215–248. https://bib.cjb.ma/index.php?lvl=bulletin_display&id=1626

Chapitres d’ouvrages collectifs

Ben-Srhir, K. (2013). Étude comparative des manuels d’arabe en usage dans le Maroc sous protectorat français (1912–1956). In S. Larzul & A. Messaoudi (Eds.), Manuels d’arabe d’hier et d’aujourd’hui: France et Maghreb, XIXe–XXIe siècle (pp. 117–136). Éditions de la Bibliothèque nationale de France. https://books.openedition.org/editionsbnf/263

Préfaces

Schroeter, D. J. (2005). Foreword. In K. Ben-Srhir, Britain and Morocco during the embassy of John Drummond Hay, 1845–1886 (M. Williams & G. Waterson, Trans., pp. xv–xvii). RoutledgeCurzon. https://books.google.co.ma/books?id=3Wf_Av7-hIoC

Comptes rendus et recensions

[Review of the book Britain and Morocco during the embassy of John Drummond Hay, 1845–1850, by K. Ben-Srhir]. (2006). Itinerario30(2), 194–196. https://doi.org/10.1017/S0165115300014297

Sources secondaires et références contextuelles

Burke, E., III. (1976). Prelude to protectorate in Morocco: Precolonial protest and resistance, 1860–1912. University of Chicago Press.

Chakrabarty, D. (2000). Provincializing Europe : Postcolonial thought and historical difference. Princeton University Press. https://books.google.com/books/about/Provincializing_Europe.html?id=_LgfM0Q4kwIC

Éditions de la Sorbonne. (2014). Annexes — Répertoire des historiens du Maroc et du Maghreb. Éditions de la Sorbonne. https://books.openedition.org/psorbonne/831

Ent’revues. (2023). Hespéris-Tamuda. https://www.entrevues.org/revues/hesperis-tamuda/

Issawi, C. (1982). An economic history of the Middle East and North Africa. Columbia University Press.

Kenbib, M. (1994). Juifs et musulmans au Maroc, 1859–1948 : Contribution à l’histoire des relations inter‑communautaires en terre d’Islam. Rabat : Université Mohammed V, Faculté des lettres et des sciences humaines. https://abs.biblio.ma/catalogue/index.php?lvl=notice_display&id=5893

Laroui, A. (1977). Les origines sociales et culturelles du nationalisme marocain (1830–1912). Maspero.

Larzul, S., & Messaoudi, A. (Dirs.). (2010). Manuels d’arabe d’hier et d’aujourd’hui. France et Maghreb, XIXe–XXIe siècle. Bibliothèque nationale de France.

Médias24. (2021, April 29). Histoire : La revue Hespéris-Tamuda fête ses 100 ans — le point avec Driss Khrouz. https://medias24.com/2021/04/29/histoire-la-revue-hesperis-tamuda-fete-ses-100-ans-le-point-avec-driss-khrouz/

Schroeter, D. J. (1988). Merchants of Essaouira: Urban society and imperialism in southwestern Morocco, 1844–1886. Cambridge University Press.

Taylor & Francis (2004). General introduction. In K. Ben-Srhir, Britain and Morocco during the embassy of John Drummond Hay, 1845–1886. https://doi.org/10.4324/9780203494974-7

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