La rhétorique de la continuité : analyse discursive du Discours du Trône

Le Discours du Trône 2026 illustre avec une remarquable économie de moyens rhétoriques la formule de la « continuité transitionnelle » qui caractérise la communication politique de la monarchie marocaine depuis plus de deux décennies.

Introduction
Le discours prononcé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI à l’occasion du vingt-septième anniversaire de Son accession au Trône s’inscrit dans une tradition rhétorique bien établie, celle du genre performatif du discours royal marocain, où l’énonciation du souverain remplit simultanément une fonction religieuse, une fonction politique et une fonction pédagogique à l’égard de la nation. Loin d’être un simple bilan protocolaire, ce texte constitue un dispositif de légitimation qui articule trois registres discursifs enchevêtrés : le registre théologique de la grâce divine et de la reconnaissance (chukr), le registre de la performance économique chiffrée, et le registre de la stabilité sécuritaire érigée en bien suprême national. Cette analyse se propose d’examiner la structure argumentative du discours, ses stratégies énonciatives, ses choix lexicaux et ses silences, en les restituant dans le cadre plus large de la littérature scientifique consacrée à la légitimité de la monarchie chérifienne.
L’hypothèse directrice de cette étude est que le discours de 2026 relève de ce que la politiste Rabia Naguib qualifie de « continuité transitionnelle », c’est-à-dire un procédé narratif par lequel le pouvoir monarchique affiche un mouvement perpétuel de réforme et de modernisation tout en préservant intégralement l’architecture traditionnelle de son autorité (Naguib, 2019). Le texte royal, en ce sens, ne se contente pas de dresser un bilan : il façonne activement les catégories mêmes à travers lesquelles ce bilan doit être perçu par ses destinataires.
Le cadre énonciatif : ouverture religieuse et posture de gratitude
Le discours s’ouvre, selon la formule consacrée, par la basmala et la formule de louange à Dieu et de salut au Prophète, un procédé rhétorique qui inscrit d’emblée l’énonciation royale dans la continuité de la tradition islamique du discours d’autorité. Cette ouverture n’est pas un simple ornement stylistique : elle actualise, dès la première phrase, la fonction religieuse du monarque en tant qu’Amîr al mou’minîn ‘’Commandeur des croyants’’, fonction qui constitue historiquement l’une des trois sources cardinales de la légitimité alaouite aux côtés de la filiation chérifienne et de l’allégeance (bay’a) (Daadaoui, 2011).
La citation coranique « Si vous êtes reconnaissants, je vous accorderai certainement plus de faveurs » (sourate Ibrahim, verset 7) mérite une attention particulière. En insérant cette référence scripturaire au cœur même du bilan politique, le Souverain opère un glissement sémantique fondamental : les résultats économiques et institutionnels cessent d’être présentés comme le produit exclusif d’une action gouvernementale ou technocratique pour devenir la manifestation d’une faveur divine, à charge pour la nation d’en témoigner sa gratitude par la persévérance dans l’effort. Ce procédé, que l’on pourrait qualifier de théologisation du bilan politique, a pour effet performatif de placer le débat hors du champ de la contestation partisane ordinaire : critiquer le bilan reviendrait, dans cette logique discursive, à manquer de reconnaissance envers un bienfait divin plutôt qu’à évaluer une politique publique.
Le texte referme d’ailleurs la boucle argumentative sur ce même registre, en citant en conclusion le verset « Dieu ne lèse pas les gens bienfaisants ». Cette clôture circulaire, qui fait écho à l’ouverture, construit un cadre herméneutique clos où l’action du Souverain est présentée comme relevant intrinsèquement du bienfait (ihsân).
L’ethos de l’humilité servante et la construction de la figure royale
La rhétorique de l’humilité s’articule à la figure historique du « roi des pauvres » que Mohammed VI a construite dès les premières années de son règne et qui a été analysée comme l’un des piliers de son propre récit de légitimation, distinct de celui de son père (Naguib, 2019). Le discours de 2026 réactive ce même positionnement : le Souverain se présente non comme un chef d’État en quête de reconnaissance internationale, mais comme un serviteur (khâdim) dont l’unique préoccupation demeure la dignité et la liberté de ses concitoyens. L’usage systématique du pronom de majesté (« Nous »), combiné à des formules de service (« Mon unique souci a toujours été de M’acquitter au mieux de la responsabilité »), produit un ethos hybride qui articule la grandeur institutionnelle du Trône à une proximité affective revendiquée avec le peuple.
La stabilité comme capital stratégique
Le cœur argumentatif du discours repose sur l’affirmation selon laquelle « la stabilité est la variable-clé dans l’équation du développement au Maroc » et constitue « le capital stratégique qui fait la fierté du pays ». Cette insistance doit être lue à la lumière du contexte régional explicitement convoqué par le texte : « un contexte régional et international en proie à de nombreuses convulsions et à des tensions multiples ». Le discours opère ainsi une comparaison implicite, mais insistante, entre le Maroc et son environnement géopolitique immédiat, sans jamais nommer les pays ou les crises visés — procédé qui permet de suggérer un contraste favorable tout en évitant tout engagement diplomatique explicite susceptible de contrarier des partenaires régionaux.
En hiérarchisant la stabilité au-dessus de toute autre considération, le discours royal reconduit implicitement l’idée que les réformes institutionnelles plus profondes, souvent réclamées par une partie de la société civile et par certains partis, demeurent subordonnées à l’impératif supérieur de préservation de l’ordre. La mention de la gestion des inondations du Gharb, présentée comme preuve de « résilience », illustre également une stratégie discursive consistant à convertir chaque épreuve conjoncturelle en confirmation de la solidité structurelle du système.
Sur le plan strictement stylistique, il convient également de relever le recours constant à des adjectifs superlatifs et à des formules d’intensification (« immense fierté », « profonde satisfaction », « performance historique »), qui confèrent au texte une tonalité laudative assumée. Ce choix lexical, loin d’être fortuit, s’inscrit dans les conventions du genre solennel du discours du Trône, dont la fonction cérémonielle autorise, voire exige, un registre d’emphase que l’on ne retrouverait pas dans un discours de politique ordinaire adressé au Parlement.
Le récit de la performance économique : une rhétorique de la preuve chiffrée
Le discours déploie une accumulation impressionnante d’indicateurs chiffrés : un taux de croissance de 4,9 % en 2025, une part de plus de 40 % des exportations pour les secteurs automobile et aéronautique, une capacité de production automobile d’environ un million de véhicules, une couverture de près de 80 % des besoins nationaux dans les industries agroalimentaires et pharmaceutiques, ou encore près de 20 millions de visiteurs touristiques.
Le récit économique s’organise également autour d’une temporalité de l’anticipation technologique : le hub aéronautique, les batteries électriques, l’hydrogène vert. Cette insistance sur l’anticipation permet de projeter l’image d’un Maroc qui ne se contente pas de rattraper un retard de développement, mais qui se positionne en amont des mutations technologiques mondiales, discours qui rejoint la thématique du « Maroc émergent » déjà mobilisée dans les discours royaux antérieurs et analysée comme un axe constant de la communication institutionnelle du règne (Institut du Moyen-Orient, 2025).
Souveraineté, autosuffisance stratégique et positionnement diplomatique
Le discours consacre un développement significatif à la notion de « souveraineté nationale » et d’« autosuffisance stratégique », des termes qui prennent un relief particulier dans le contexte international explicitement évoqué du « retour du protectionnisme » et de la « sécurisation des chaînes d’approvisionnement ». La référence à l’installation d’une « base industrielle et technologique de défense et de cybersécurité » constitue une inflexion notable par rapport aux discours antérieurs, davantage centrés sur les secteurs civils, et traduit une volonté de projeter l’image d’une puissance régionale montante dans le domaine sécuritaire, en cohérence avec l’ambition affichée de faire du Royaume un acteur crédible dans les partenariats internationaux.
Sur le plan diplomatique, le discours affirme que le Maroc est devenu « un acteur international crédible, respecté et écouté », capable de formuler des « offres de partenariat constructives ». Cette formulation, volontairement générale, évite toute référence nominale aux dossiers diplomatiques sensibles du moment — qu’il s’agisse du partenariat stratégique franco-marocain, du corridor gazier reliant le Nigeria au Maroc, ou des relations avec les partenaires européens et américains. Ce choix de généralité contraste avec la précision chiffrée du volet économique et suggère une volonté délibérée de ne pas figer, dans un discours aussi solennel et largement diffusé, des positions qui demeurent soumises à l’évolution des négociations bilatérales.
La dimension sociale et territoriale : entre programme et généralité
Le volet consacré au développement humain demeure, comme souligné plus haut, nettement plus elliptique que le volet économique. La « généralisation de la protection sociale » et les « programmes de développement territorial intégré » sont mentionnés comme des acquis en cours de consolidation. Le discours insiste néanmoins sur l’exigence d’inclusion territoriale « sans exception aucune », formule qui peut être lue comme une reconnaissance implicite, quoique non explicitée, des disparités régionales persistantes entre les zones urbaines littorales et les régions rurales et montagneuses de l’intérieur — une problématique documentée de longue date par la recherche sur le développement territorial marocain.
L’appel adressé au « secteur financier national » afin qu’il élargisse l’accès au financement des petites et moyennes entreprises et de l’innovation traduit une reconnaissance implicite d’un goulot d’étranglement structurel de l’économie marocaine, à savoir la difficulté d’accès au crédit pour le tissu productif national hors grands groupes. Cette injonction, adressée directement aux acteurs financiers plutôt qu’au gouvernement, illustre une figure rhétorique récurrente du discours royal marocain que la littérature qualifie de dualisme institutionnel : le Souverain se pose en arbitre surplombant qui interpelle les corps intermédiaires — ici le secteur bancaire —, tout en se distinguant du gouvernement, dont l’action demeure implicitement placée sous un régime d’évaluation distinct (Naguib, 2019).
Continuité dynastique et légitimation par la filiation
Le discours se clôt sur une évocation appuyée des forces de sécurité — Forces Armées Royales, Gendarmerie Royale, Sûreté nationale, Forces Auxiliaires, Protection civile — placées « sous Notre commandement », rappelant que l’autorité militaire et sécuritaire demeure un domaine réservé du Souverain, conformément à l’architecture constitutionnelle du régime. Cette évocation est immédiatement suivie du rappel mémoriel des « martyrs de la Nation », au premier rang desquels Mohammed V et Hassan II, geste rhétorique qui inscrit le règne actuel dans une généalogie ininterrompue de souverains fondateurs et rattache la légitimité personnelle du monarque régnant à la légitimité historique cumulée de la dynastie alaouite.
Cette clôture mémorielle confirme ce que plusieurs politistes ont identifié comme le trait distinctif de la monarchie marocaine par rapport aux autres régimes de la région : sa capacité à articuler une légitimité historique de type traditionnel, fondée sur la filiation chérifienne et la continuité dynastique, à une légitimité de type charismatique et rationnelle-légale fondée sur la performance gouvernementale contemporaine (Daadaoui, 2011). En clôturant le discours par l’hommage aux ancêtres royaux plutôt que par une projection programmatique, le texte réaffirme que la source ultime de l’autorité royale demeure généalogique et sacrée, la performance économique n’intervenant que comme confirmation contemporaine, et non comme fondement, de cette légitimité.
Lecture du récit officiel
Il faut enfin souligner que l’absence de toute référence nominale à un dossier bilatéral précis, qu’il s’agisse de la relation franco-marocaine, du corridor gazier Nigeria-Maroc ou des développements diplomatiques régionaux, ne signifie nullement que ces dossiers sont négligés dans la pratique gouvernementale marocaine ; elle traduit plutôt une convention générique propre au discours du Trône, genre dont la fonction est moins d’annoncer des orientations diplomatiques précises que de consacrer, dans un registre solennel et intemporel, l’unité du corps politique national autour du Souverain. Cette distinction entre le registre cérémoniel du discours du Trône et le registre opérationnel des discours d’ouverture de session parlementaire ou des messages ministériels constitue un élément méthodologique essentiel pour quiconque entreprend une analyse comparée du corpus des discours royaux marocains.
Conclusion
Le Discours du Trône 2026 illustre avec une remarquable économie de moyens rhétoriques la formule de la « continuité transitionnelle » qui caractérise la communication politique de la monarchie marocaine depuis plus de deux décennies (Naguib, 2019). Le texte articule trois strates discursives complémentaires : une strate théologique qui place l’action royale sous le sceau de la grâce divine et neutralise par avance toute critique frontale ; une strate technocratique qui construit, par l’accumulation d’indicateurs chiffrés, un ethos de rigueur gestionnaire ; et une strate mémorielle et dynastique qui rattache la légitimité présente à une généalogie sacrée ininterrompue depuis Mohammed V.
En définitive, l’étude de ce texte confirme que le discours du Trône ne peut être analysé isolément des rapports de force et des enjeux structurels de la société marocaine contemporaine. Il constitue un document de premier ordre pour la compréhension des mécanismes de légitimation monarchique, mais il appelle, pour être pleinement interprété, à être systématiquement croisé avec les données socio-économiques indépendantes et avec la littérature scientifique consacrée à la gouvernance et à la démocratisation au Maroc.
Références
Bertelsmann Stiftung. (2026). BTI 2026 Morocco country report. Bertelsmann Stiftung Transformation Index. https://bti-project.org/en/reports/country-report/MAR
Chtatou, M. (2026). The political process in Morocco: Monarchy, reform, and incremental democracy. Eurasia Review.
Daadaoui, M. (2011). Moroccan monarchy and the Islamist challenge: Maintaining Makhzen power. Palgrave Macmillan.
Naguib, R. (2019). Legitimacy and « transitional continuity » in a monarchical regime: Case of Morocco. International Journal of Public Administration. https://doi.org/10.1080/01900692.2019.1672733
Temsamani, S. (2025). King Mohammed VI and the power of purposeful leadership. The Arab Weekly.
Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA



