Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (31)

Les institutions qui n’ont plus le soutien des idées semblent vouées à disparaître. Ce n’est pas encore une preuve. Mais la présomption indique une voie d’investigation.
XVII – NÉMÉSIS DES IDÉES TRAHIES
Une idée morte est une idée dont on a trahi les origines, qui a dévié par rapport à son archétype et n’a plus de ce fait de racines dans son plasma culturel originel.
Une idée mortelle est une idée qui a perdu son identité et sa valeur culturelle après avoir perdu ses racines demeurées sur place dans son univers culturel d’origine.
De part et d’autre, il s’agit d’une trahison des idées qui les rend passives ou mauvaises.
Cette infidélité n’est pas particulière à la société musulmane.
Les mêmes facteurs psycho-sociologiques ont produit les même effets inhibiteurs dans d’autres sociétés à d’autres époques.
C’est apparemment pour prévoir de tels effets dans une société encore en pleine force de l’âge que Socrate dénonçait ce qu’il appelait les idéophages, les tueurs d’idées.
Mais ce que l’histoire ajoute à la sagesse de Socrate c’est que les idées tuées, les idées trahies se vengent terriblement.
Nous savons depuis les travaux de Pasteur en France, de KOKH en Allemagne, que les maladies dites contagieuses sont transmises d’un individu à l’autre par des organismes élémentaires, les microbes.
Mais l’histoire millénaire de l’humanité nous met en présence d’un autre genre de maladie qui affecte les institutions,l’organisation, la vie d’une société et dont la contagion passe, cette fois d’une génération à l’autre.
Il y a là un nouveau problème qui oblige à poser la question.
Quel est l’agent qui transmet la maladie organique?
Si on se laisse guider par cette analogie, il faut adapter la démarche de la médecine en pathologie quand elle étudie les déficiences des fonctions physiologiques.
Un chapitre spécial de pathologie sociale doit traiter des déficiences qui affectent les organismes sociaux et les institutions publiques comme on traite en médecine les maladies organiques!
Cette analogie ne peut pas être toutefois poussée trop loin pour ne pas verser, comme le philosophe de l’antiquité, dans l’anthropomorphisme.
On peut se demander si le ger1ne du mal qui attaque les institutions et les détruit finalement, se produit directement dans l’institution ou s’il se transmet à elle par une sorte d’osmose à partir d’un foyer de contagion.
C’est la façon de localiser les causes du mal qui permet de poser correctement le problème qu’on essaye de poser ici.
La République de Rome était une vieille et noble institution.
Déjà Rome avait pris des mesures mettant ses institutions à l’abri des coups de main de ses généraux victorieux.
Ceux-ci n’avaient pas, à leur retour des champs de bataille, le droit de franchir le Rubicon sans la permission du Sénat.
Malgré ces mesures prophylactiques sa République est morte le jour ou Jules César franchit le Rubicon et rentra dans Rome,
sans l’autorisation de Caton et de ses pairs.
On peut se permettre plusieurs hypothèses sur la signification de l’événement, du point de vue sociologique.
Il y a des institutions qui vieillissent et meurent de leur belle mort.
L’esclavage – s’il n’avait pas été aboli par les hommes du XIXe – aurait été tué par les machines du XXe.
Il est toutefois significatif de noter que sa fin est survenue dans l’ordre des idées avant de survenir dans l’ordre des choses. C’est déjà une présomption : les institutions qui n’ont plus le soutien des idées semblent vouées à disparaître. Ce n’est pas encore une preuve. Mais la présomption indique une voie d’investigation.
A suivre



