Articles et Etudesslider

Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (7)

IV – LA CIVILISATION ET LES IDÉES –
Une civilisation est le produit d’une idée fondamentale qui imprime à une société pré-civilisée la poussée qui la fait entrer dans l’histoire.
Cette société construit son système d’idées conforrnément à cet archétype. Elle s’enracine ainsi dans un plasma culturel originel qui déteminera tous ses caractères distinctifs par rapport à d’autres cultures, d’autres civilisations.
L’idée chrétienne a fait surgir l’Europe dans l’histoire. Elle a construit son monde d’idées à partir de là. Avec la Renaissance, elle redécouvre, l’univers grec avec Socrate, le promoteur d’idées, Platon, l’historien des idées et Aristote, leur législateur, mais déjà cet univers grec, retrouvé dans le sillage de la civilisation musulmane, porte depuis St-Thomas d’Aquin un cachet chrétien.
Le rôle des idées dans une civilisation n’est pas simplement figuratif, décoratif, celui d’une garniture de chenminée, comme il deviendra aux époques post-civilisées.
Durant la période d’insertion d’une société dans l’histoire, le rôle des idées est fonctionnel ; car la civilisation est la possibilité de remplir une fonction.
Elle peut être définie, en effet, comme l’ensemble des conditions morales et matérielles qui perrnettent à une société donnée d’assurer à chacun de ses membres toutes les garanties sociales nécessaires à son développement.
L’individu se réalise grâce à un vouloir et à un pouvoir qui ne sont pas, qui ne peuvent pas être les siens mais ceux de la société dont il fait partie.
Si bien qu’abandonné à son seul pouvoir et à sa seule volonté, l’individu solitaire ou qui a perdu le contact avec son groupe n’est plus malgré tous les enjolivements littéraires dont un romancier peut entourer leur existence, qu’un pauvre fétu de paille.
La réalité est une chose, son image littéraire une autre.
Depuis que Daniel de Foë a publié Robinson Crusoé, les générations qui l’on lu ont oublié la triste aventure de ce pauvre marin anglais qu’on retrouva, quatre ans après son naufrage sur une île déserte de l’océan et qu’on ramène en Angleterre vêtu de peaux de chèvres sauvages. C’est cette aventure qui inspira D. De Foë, mais on l’avait oubliée. C’est cela la réalité de l’indivu réduit à son seul pouvoir et à son seul vouloir, soit qu’il lui arrive, de se retrouver, comme le marin anglais, coupé de son milieu, soit que ce milieu n’ait plus à son égard, ni le vouloir, ni le pouvoir d’assistance.
Comme un individu survivant à une espèce disparue dans un cataclysme géologique, sa tragédie est alors semblable à celle du dernier mammouth de l’ère glaciaire errant dans les steppes gelées et inclémentes où il ne trouve pas sa nourriture.
Le vouloir et le pouvoir d’une société objectivent la fonction d’une civilisation – c’est-à-dire l’ensemble des conditions morales et matérielles nécessaires au développement de l’individu – et s’objectivent eux-mêmes sous formes d’une politique, d’une législation, qui représentent la projection directe de son univers- d’idées sur le plan social et moral.
Ils varient selon les phases d’une civilisation représentées sur le schéma suivant que nous avons utilisé ailleurs1.

Ce schéma, qui figure les valeurs psycho-temporelles d’une civilisation, donne une idée de la variation de ses valeurs au cours de ses différentes phases.
Son vouloir, qui objective ses conditions morales, naît au point O. Il est au maximum dans cette première phase spirituelle où la société naissante fait face à ses problèmes en comprimant ses besoins, d’une part, et en utilisant ses moyens modestes pour en couvrir le plus grand secteur possible, d’autre part.
C’est la phase marquée par les plus belles forrnes d’austérité dont le Prophète donne le plus haut exemple dans sa vie personnelle et familiale. Comme elle est marquée par les gestes les plus généreux des Compagnons qui, comme Abou Bakr et Othmane mobilisent leur fortune au service de l’Islam et de la Communauté Musulmane.
Quant à son pouvoir, qui objective ses conditions matérielles et per·rnet à la société de remplir sa fonction d’assistance, il est encore en devenir, en fortnation dans cette première phase.
Et la société musulmane devra d’ailleurs défendre les armes à la main, le pouvoir quand il fut menacé après la mort du Prophète par cette hérésie (Harb-Er-Rada) qui prétendait abolir le droit des pauvres, le Zakat.
Mais elle n’a pu faire face à cette hérésie que parce qu’elle avait gardé intact son vouloir, c’est-à-dire cette tension interne que lui avaient donné le souille coranique et l’enseignement du Prophète.
C’est cette tension qui caractérise une société au début de sa civilisation et la distingue d’une autre au stade pré-civilisé ou post-civilisé ou même au stade civilisé dans cette phase AB quand le monde des choses et celui des idées commencent à s’équilibrer, puis quand la chose prend, de plus en plus, le pas sur l’idée, surtout dans la phase BC.
De nos jours, cette tension qui a marqué le décollage de l’Union Soviétique avec l’expérience du Stakhanovisme marque celui de la Chine Populaire, surtout depuis la Révolution Culturelle.
Elle a toujours marqué la phase la plus dynamique du processus de formation et d’insertion des sociétés naissantes.
Cette tension est une idée-force qui ne peut être communiquée par une théorie ou un quelconque enseignement dialectique.
Les circonstances privilégiées de son apparition sont interprétées par un historien comme Toynbee comme celles où un groupe humain doit répondi;e à un défi par une action concertée.
Cette interprétation ne donne pas, cependant, l’explication de la for·mation des sociétés historiques actuelles dont le nombre ne dépasse pas le quart de douzaine.
On ne comprend pas pourquoi la société boudhique n’a pas répondu au début de l’ère chrétienne au  »défi » de la renaissance de la pensée védique qui la condamnait cependant à l’exil en Chine.
On ne comprend pas davantage qu’elle ne réagisse pas plus en ce XXe, dans sa nouvelle patrie au défi de la pensée marxiste importée par MAO TSE TOUNG qui l’efface à jamais de la Carte Idéologique du Monde.
Ce qu’on doit noter dans l’expérience de la société musulmane actuelle, c’est qu’elle n’a pu tirer de l’univers culturel de ses élites formées aux universités occidentales, ni des idéologies pratiques, baptisées révolutionnaires dans les Pays Arabes donnant cette flamme qui, en embrassant l’âme des masses, leur avait permis de barrer la route à Moshé Dayan, pendant la guerre des six jours, ni la rigueur de pensée héritée du siécle de Descartes

Alors que l’idée-force Islam fait passer les flammes du brasier allumé, il y a quatorze siècles en Arabie à des contrées lointaines unissant tous les peuples musulmans dans cette magnifique action concertée que fut la civilisation musulmane jusqu’à la chute de Baghdad et la chute de Grenade.

Et même quand la société musulmane rebroussant chemin, était parvenu, après avoir franchi la dernière phase de sa civilisation au point C. au stade postalmohadien, cette idée-force lui a permis encore de résister à l’agression colonialiste puis de reconquérir son indépendance.
Les grands miracles de l’histoire sont toujours liés à des idéesforces.
C’est l’idéologie communiste qui a per·mis à la société soviétique de stopper à Stalingrad la nuée hitlérienne durant la dernière guerre mondiale.
Si une interprétation externe ne suffit pas à expliquer l’origine de cette force dans tous les cas, il faut noter toutefois que ce sont ces forces qui ont fait jaillir du néant les sociétés projetées sur la scène de l’histoire où elles sont demeurées tant que ces forces les soutenaient.

(1) Voir les conditions de la Renaissance, ed. d’ALGER (1948) du CAIRE (1957) de BEYROUTH (1969).

Articles similaires

Laisser un commentaire

Bouton retour en haut de la page