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Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (30)

C’est cela le problème convenablement posé. Ce n’est pas en effet le contenu de la culture occidentale mais le contenu de la conscience post-almohadienne qui détermine le  »choix », volontaire ou involontaire, de cette élite. Il y a bien  » choix  », en effet étant donné que dans l’univers culturel occidental tout n’est pas mortel. Il s’en faut; puisqu’il souffle la vie dans une civilisation qui règle ; pour le moment les destinées humaines.
L’élément mortel qu’on rencontre dans ce contexte culturel, n’est qu’une sorte de déchet, la partie morte de cette civilisation.
Si la conscience post-almohadienne va précisément recueillir dans les capitales de l’Occident ces déchets, il ne faut incriminer qu’elle. Mais il faut se rendre compte du résultat de ces déchets, de leur synthèse dans le métabolisme culturel de la société qui les absorbe. Le résultat est évidemment une pourriture que les esprits superficiels confondent, dans nos pays, avec la culture occidentale.
La confusion sur ce point vient de notre position à l’égard du problème de la culture en général et par voie de conséquences, à l’égard de la culture de l’Europe en particulier.
Il est clair cependant que si les idées que nous importons étaient aussi mortelles dans leur milieu d’origine elles y joueraient le même rôle et leur résultat sur le plan social serait le même ; c’est-à-dire une simple pourriture. Or, il faut convenir qu’il y a tout de même autre chose dans la civilisation: des parties saines et fortes qui font malgré tout sa puissance. Ce paradoxe apparaît d’autant plus quand on se livre à certaines comparaisons.
Sur le plan individuel on trouve, par exemple, un Iqbal qui fait de sa culture une passion, qui mérite le respect au moins pour son désintéressement, et de l’autre une caravane d’intellectuels qui constituent, plus ou moins consciemment, dans leurs pays les cinquièmes colonnes d’une culture voire d’une politique étrangère.
Cette différence individuelle tient essentiellement au fait qu’Iqbal a pu – par un effort personnel ou grâce à un hasard exceptionnel – liquider le stock d’idées mortes qu’il a trouvées en naissant dans son milieu.
Il est d’ailleurs significatif à cet égard, de trouver dans son oeuvre le souci de refaire les idées de son milieu dans ce travail dont il a laissé à la postérité le fruit sous le nom  » Reconstruction de la Pensée musulmane ».
Mais ce qui est plus concluant, c’est la comparaison entre deux catégories distinctes d’élèves de la culture occidentale.
La société musulmane a pris son essor moderne en même temps qu’une autre société, le Japon.
Les deux sociétés se sont mises en même temps, vers 1860, à l’école de la civilisation occidentale.
Or, aujourd’hui, le Japon est la 3è puissance économique du monde. Les « idées mortelles » de l’Occident ne l’ont pas dévié de sa voie : il est demeuré fidéle à sa culture, à ses traditions, à son passé.
En 1945, dans l’épisode le plus malheureux et le plus glorieux de la 2è guerre mondiale, l’aviateur Kamizaki a montré au monde que l’esprit samouraï n’était pas mort.
Par ailleurs, la société musulmane – malgré ses louables efforts que l’histoire a consacré sous le nom de renaissance – n’en est pas moins aujourd’hui, après un siècle, une société de type sous développé.
Il est clair par conséquent, que le problème qui se pose ne concerne pas la nature de la culture occidentale mais la nature particulière de notre rapport avec elle.
L’étudiant musulman qui s’était mis à son école était de deux types: l’étudiant sérieux et l’étudiant » touriste  ».
L’un et l’autre ne sont pas allés aux sources d’une civilisation mais à son alambic ou à sa poubelle.
C’est-à-dire là où elle n’a plus sa vie, sa chaleur, sa réalité incarnée par le laboureur, l’artisan, l’artiste, par le savant, par ces multitudes d’hommes et de femmes qui font chaque jour, dans ses villes et ses campagnes, son  »grand oeuvre  » quotidien.
Cet aspect essentiel nous a échappé durant des générations parce que les  »idées mortes  » et l’ère post-almohadienne nous ont mis des oeillères qui nous ont empêché de voir, de discerner autre chose que ce qui est futile ou abstrait ou inême mortel.
On peut maintenant voir plus clair dans le débat entre Chawki et ses antagonistes. Selon que l’hommage du grand poète se soit inspiré des idées mortelles ou que l’opinion de ses adversaires de leurs idées mortes, on comprend qui a tort ou raison.
De toute façon, dans l’entretien qui avait ranimé ce débat, il y a vingt ans entre un Zitounite et moi même, ce fut un simple travailleur algérien à Paris qui apporta, avec une modestie qui honore l’homme du peuple, le mot qui tranchait péremptoirement le problème.
Je crois, dit-il, que c’est la même histoire que dans la greffe : le greffon ne porte pas (s’il doit en porter) les fruits de la souche sur laquelle on l’a reporté, mais les fruits de la souche mére.
On ne peut pas mieux souligner le problème de l’hérédité dans le domaine des idées.

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