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Du regard impérial à la rencontre discursive : analyse critique de British Travel Writers in Morocco, 1856–1937 de Lahoucine Aammari – par Mohamed Chtatou

British Travel Writers in Morocco, 1856–1937: Discursive Encounters constitue un jalon important dans l’étude des relations anglo-marocaines et de la représentation de l’Autre maghrébin dans la culture britannique. En combinant rigueur archivistique, sensibilité littéraire et outils de la théorie postcoloniale, Lahoucine Aammari propose une lecture nuancée où le Maroc n’est plus un simple décor exotique, mais un espace de négociation de sens, de pouvoir et d’identité.


Pr. Mohamed Chtatou

Objet et corpus de l’ouvrage

Le livre de Lahoucine Aammari propose une cartographie minutieuse des discours produits par une série de voyageurs britanniques sur le Maroc entre la fin du XIXᵉ siècle et l’entre-deux-guerres. Il s’inscrit dans la collection Studies in the Global Nineteenth Century de Liverpool University Press et examine un ensemble de textes de figures emblématiques telles que Walter Burton Harris, Joseph Thomson, Robert S. Watson, Emily Keene et divers envoyés diplomatiques britanniques.

L’ambition de l’ouvrage n’est pas de faire une simple histoire factuelle du voyage au Maroc, mais de montrer comment ces récits participent à la constitution d’un imaginaire discursif sur le Maroc précolonial et proto-colonial. Le sous-titre, Discursive Encounters, signale d’emblée l’enjeu : il s’agit de lire ces textes comme des lieux de rencontre – et de friction – entre représentations britanniques et réalités marocaines, à la fois dans le registre esthétique, politique et idéologique.

Cadre théorique : postcolonialisme et études du voyage

Sur le plan méthodologique, Aammari s’inscrit dans le croisement des travel studies et de la théorie postcoloniale. Ses travaux antérieurs sur le désir d’Orient, les fractures idéologiques et la chasse impériale dans les récits britanniques précoloniaux annonçaient déjà cette orientation, en interrogeant les liens entre texte de voyage, empire et production de l’Autre.

L’ouvrage mobilise de manière implicite ou explicite des références majeures : Edward Said et l’orientalisme comme grille de lecture des représentations déséquilibrées entre Orient et Occident ; Mary Louise Pratt et la notion de « contact zone » où le texte de voyage devient scène d’énonciation asymétrique ; Homi Bhabha et la logique d’ambivalence, de mimétisme et de différence dans les discours coloniaux. Sans se perdre dans le jargon théorique, Aammari s’en sert pour déplier les strates de pouvoir, de désir et de peur qui traversent les descriptions du Maroc et des Marocains.

Cette posture théorique permet d’éviter deux écueils :

  1. La célébration naïve de l’écriture de voyage comme simple aventure exotique.
  2. La dénonciation purement idéologique, qui réduirait les auteurs britanniques à de simples agents de l’empire.

Aammari montre au contraire que ces textes sont internements traversés par des tensions, des contradictions, parfois même des failles qui laissent apparaître d’autres lectures possibles du Maroc.

Structure et démarche analytique

La structure du livre – telle qu’on peut la déduire du résumé éditorial – combine une approche chronologique (de 1856 à 1937) et thématique.

  • Une première partie situe les récits dans leur contexte historique : ouverture progressive du Maroc au commerce britannique, rivalités franco-britanniques, marche vers le protectorat, puis recomposition des relations sous la domination française et espagnole.
  • Des chapitres centraux sont consacrés à des figures et motifs récurrents : le désert et la montagne comme espaces de danger et de désir, la ville marocaine comme scène de désordre ou de pittoresque, la cour makhzénienne comme théâtre de diplomatie et de complot.
  • Une dernière section interroge les continuités et discontinuités discursive sur près de huit décennies, mettant en lumière ce qui change – et ce qui persiste – dans la manière britannique de dire le Maroc.

Chaque chapitre articule lecture rapprochée des textes (close reading) et mise en contexte historique et politique, ce qui donne à l’ensemble une cohérence à la fois littéraire et historiographique.

L’Orientalisme britannique face au Maroc : exotisme, danger et désir      

Un apport majeur du livre réside dans la manière dont Aammari montre la spécificité marocaine à l’intérieur de l’orientalisme britannique. Le Maroc apparaît comme un espace liminal :

  • À la fois africain et méditerranéen,
  • Musulman mais fissuré par des clivages ethniques, tribaux et régionaux,
  • Proche de l’Europe mais représenté comme en marge de la « civilisation ».

Les récits étudiés mettent en scène un Maroc violent, insoumis, tribal, où l’absence d’État moderne est souvent invoquée pour légitimer l’ingérence européenne. La figure du caïd rebelle, du brigand montagnard ou du sultan faible alimente ainsi la rhétorique impériale de la mission civilisatrice.

Mais Aammari montre aussi comment, chez certains auteurs, le Maroc devient un espace de fascination, de liberté et même de critique implicite de la société victorienne : le voyageur se projette dans le « chaos » marocain pour dire, en creux, les rigidités de son propre monde. Cette ambivalence – à la fois peur de la barbarie et désir de l’Autre – est au cœur de la dimension « discursive » de ces rencontres.

Genre, race et religion : figures du Marocain et de la Marocaine

L’analyse d’Aammari ne se limite pas à l’opposition binaire « Europe civilisée / Maroc arriéré ». Il prête une attention particulière à la construction des figures marocaines :

  • Le Musulman fanatique, brandi comme l’ennemi par certains voyageurs lorsque surgissent des épisodes de violence anti-chrétienne.
  • Le Juif marocain, souvent décrit à travers des stéréotypes racialisés et socio-économiques, mais parfois aussi comme médiateur entre mondes musulman et européen.
  • La Marocaine – femme musulmane ou juive – figée dans l’image du harem, de la réclusion, mais qui, chez certains auteurs, acquiert une épaisseur psychologique inattendue.

La présence d’Emily Keene, épouse britannique d’un notable marocain, est particulièrement significative : son récit My Life Story permet une inversion partielle du regard, une tentative de raconter le Maroc « de l’intérieur », tout en restant marquée par des préjugés de classe et de race.

Cette attention aux croisements de genre, de race et de religion donne au livre une dimension intersectionnelle qui le rapproche des travaux contemporains sur les identités multiples en contexte colonial.

Diplomatie, empire et écriture de voyage

Un autre mérite de l’ouvrage est de montrer comment le voyageur n’est jamais un simple touriste, mais souvent un acteur périphérique ou central des jeux impériaux. Plusieurs des auteurs étudiés furent correspondants de presse, consuls ou envoyés officiels auprès du Makhzen. C’est le cas, notamment, de Walter Burton Harris, journaliste du Times, dont la position entre diplomatie, espionnage, propagande et récit d’aventure est emblématique.

Aammari met en lumière la manière dont ces écrivains :

  • Préparent l’opinion publique britannique à accepter certaines orientations de politique étrangère ;
  • Servent de relais entre administrations européennes rivales (britannique, française, allemande) ;
  • Construisent une image du Maroc qui justifie, a posteriori, le partage colonial entériné en 1912.

L’écriture de voyage apparaît ainsi comme un dispositif para-diplomatique, contribuant à naturaliser l’idée que le Maroc serait incapable de se gouverner seul et qu’il aurait besoin de la tutelle européenne. Le livre montre néanmoins que certains textes contestent subtilement cette logique, en décrivant la complexité des structures politiques marocaines et la dignité des acteurs locaux.

Apport de l’ouvrage à l’historiographie et aux études littéraires

Sur le plan de l’historiographie marocaine et anglo-marocaine, British Travel Writers in Morocco, 1856–1937 offre une synthèse inédite : jusqu’ici, les études se focalisaient soit sur quelques figures (Harris, Keene, etc.), soit sur des périodes partielles. Aammari propose une vision d’ensemble couvrant plus de huit décennies, en mettant en relation textes littéraires, documents diplomatiques et contexte géopolitique.

Pour les études littéraires, l’ouvrage apporte :

  • Une relecture fine de récits parfois négligés ou considérés comme mineurs ;
  • Une mise en valeur du voyage comme genre hybride, à la frontière du reportage, du roman d’aventure, du document ethnographique et du manifeste idéologique ;
  • Une recontextualisation du Maroc dans la cartographie plus large des « Orients » britanniques (Égypte, Inde, Proche-Orient), en montrant ce qui fait la singularité maghrébine dans l’imaginaire impérial.

Enfin, pour les postcolonial Moroccan studies, le livre fournit un matériau précieux pour comprendre comment l’image coloniale du Maroc a été fabriquée, diffusée puis, plus tard, déconstruite. Il rejoint ainsi les efforts d’une génération de chercheurs marocains qui re-lisent les archives coloniales pour reconstruire une histoire vue aussi depuis le Sud.

Limites et pistes de prolongement

Comme tout travail centré sur des sources britanniques, l’ouvrage court le risque de recentrer le récit sur le point de vue européen. Aammari atténue ce biais en insistant sur les résistances marocaines, sur la densité des pratiques locales et sur la pluralité des acteurs autochtones ; mais le matériau reste essentiellement un corpus de textes anglais, écrits pour un public britannique.

Une piste de prolongement consisterait à mettre davantage en dialogue ces récits avec des sources marocaines contemporaines – chroniques, fatwas, correspondances makhzéniennes, témoignages oraux – afin de faire émerger, en parallèle du « récit de voyage », un contre-récit indigène.

De même, le cadre chronologique pourrait être étendu vers l’après-indépendance, pour mesurer la persistance de certains stéréotypes dans les écritures britanniques du Maroc post-colonial, ou au contraire l’émergence de nouvelles sensibilités, plus dialogiques et moins hiérarchiques.

Conclusion : un jalon important pour les études anglo-marocaines

En définitive, British Travel Writers in Morocco, 1856–1937: Discursive Encounters constitue un jalon important dans l’étude des relations anglo-marocaines et de la représentation de l’Autre maghrébin dans la culture britannique. En combinant rigueur archivistique, sensibilité littéraire et outils de la théorie postcoloniale, Lahoucine Aammari propose une lecture nuancée où le Maroc n’est plus un simple décor exotique, mais un espace de négociation de sens, de pouvoir et d’identité.

L’ouvrage éclaire, en profondeur, la manière dont les récits de voyage ont contribué à installer durablement certaines images du Maroc – parfois encore à l’œuvre aujourd’hui dans les médias et les imaginaires touristiques – tout en montrant que ces textes contiennent aussi les germes d’une re-lecture plus égalitaire, ouverte à la reconnaissance de l’altérité marocaine. À ce titre, il offre aux chercheurs, étudiants et lecteurs intéressés par le Maroc, le voyage et l’Empire britannique un outil critique de première importance.

Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed Chtatou sur X : @Ayuriu

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