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Le Maroc, royaume de toutes les tolérances (5) 

Sefrou n’était pas seulement une ville où vivait en harmonie musulmans et juifs, c’était aussi une localité qui inventa, il y a fort longtemps de cela, le concept de la coexistence religieuse dans son vrai sens. Bien que la communauté juive de Sefrou fût très réduite en nombre, son importance dans la vie de la ville et l’économie du bazar était prédominante à plus d’un titre.


Dr Mohamed Chtatou
Dr Mohamed Chtatou

Accepter l’autre dans sa différence

Au haut Moyen Age, la lutte contre les Maures, fut assimilée à une croisade générale, spécifique à la péninsule ibérique, pour la chrétienté. Des ordres militaires comme l’Ordre de Saint Jacques, l’Ordre de Calatrava, l’Ordre d’Alcantara, l’Ordre d’Avis et même les Templiers furent fondés dans ce but. Les papes appelèrent en plusieurs occasions les chevaliers européens à la croisade dans la Péninsule. La bataille de Las Navas de Tolosa (1212) vit la victoire d’une coalition d’Aragonais, [i] de Français, de Léonais, de Portugais, et des Castillans, qui dirigeaient les opérations, sous les ordres de leur roi, Alphonse VIII.

La bataille de Las Navas de Tolosa a eu lieu en 1212 et s’est soldée par une victoire significative des forces chrétiennes de Castille, d’Aragon et de Navarre contre l’armée musulmane almohade. Cette bataille est souvent considérée comme un tournant dans la Reconquista, qui a conduit au déclin du pouvoir musulman dans la péninsule ibérique.

Après la chute de Grenade et l’achèvement de la Reconquista en 1492, commença un douloureux processus d’expulsion des non chrétiens vers le Maghreb et le reste de l’Europe, question de prémunir la société catholique espagnole contre le danger infidèle. Ce phénomène d’expulsion de masse de populations autochtones vers d’autres cieux pris fin en 1602 sous le règne de Philippe III. [ii]

En effet, après la Reconquista, l’Espagne expulsa plusieurs groupes minoritaires, notamment les Juifs en 1492 et les Morisques (musulmans convertis au christianisme) entre 1609 et 1612. Environ 270 000 Morisques furent expulsés au cours de cette dernière période, ce qui témoigne d’un effort plus large visant à exclure les minorités ethniques et religieuses de la société espagnole.

Les expulsés de l’Espagne catholique furent un mélange de plusieurs ethnies : Les juifs séphardes, [iii] Mozarabes (des descendants des Wisigoths ou de Romains qui se convertirent à l’Islam), les Muladis (chrétiens convertis à l’Islam lors de la conquête), les Renégats (des chrétiens qui se convertissent à l’Islam lors de la Reconquista et se retournèrent contre leurs anciens compatriotes), les Mudéjars ou Moriscos (musulmans demeurant dans les terres conquises par les chrétiens et les Juifs sépharades). [iv]

Au sujet des expulsions après la Reconquista en 1492, Daniel Baloup : [v]

‘’ De la même façon que la date de début de la Reconquête prête à débat, il est aussi permis de discuter sur celle de son achèvement. L’opinion la plus courante est que la Reconquête se termine au début du mois de janvier 1492, lorsque les Rois Catholiques font leur entrée dans la ville palatiale des émirs de Grenade : l’Alhambra. Néanmoins, cet événement ne met pas fin à la coexistence interconfessionnelle. Le quart de siècle qui s’écoule encore avant que l’islam soit mis hors la loi dans la totalité de l’espace péninsulaire peut être regardé comme une espèce d’épilogue – avant l’épisode morisque qui constituerait la postface de cette histoire. Est-ce un aboutissement ?’’

Et il continue à dire :

‘’S’intéresser aux mesures d’expulsion revient à poser la question de l’unité religieuse et conduit à prendre en compte la situation des communautés hébraïques dont le sort ne peut être totalement distingué de celui des communautés islamiques. Les juifs sont expulsés des Couronnes de Castille et d’Aragon dès 1492, du royaume de Portugal en 1496 et de celui de Navarre en 1498. La prise de Grenade sert-elle de déclencheur ? Rien ne permet de l’affirmer. Les Rois Catholiques abordent cette décision dans une perspective religieuse, mais aussi dans une idée d’ordre public. Pour justifier l’expulsion, ils avancent comme principale raison que la présence des juifs ferait obstacle à l’intégration de leurs anciens coreligionnaires qui ont reçu le baptême – et des descendants de ces derniers.’’

Beaucoup de ces ethnies (juifs, chrétiens et musulmans) [vi] vinrent s’installer au Maroc dans des villes comme Tétouan, Tanger, Rabat, Salé, Fès et Meknès et imposèrent leur culture, andalouse, très raffinée, à la culture autochtone. Ainsi, la musique andalouse al-Ala devint, et reste même aujourd’hui, [vii] une musique qui s’accompagne d’un certain faste dans l’habillement : Caftan, djellabas et une multitude d’accessoires et de mets très appréciés et très coûteux : pastilla, méchoui et tagine.

Grâce au dynamisme des juifs et des Moriscos, la culture andalouse, après le déchirement dû à la Reconquista, fut adoptée par la société marocaine sans heurts ni problèmes et devint même une culture de référence et de raffinement dans tout le pays. Ainsi, la musique andalouse devint : mousiqa al-‘âla à l’ouest et au nord et tarab al-gharnatî à Oujda. [viii] Des maîtres musiciens juifs devinrent des chanteurs de grande renommée comme la famille Boutbol, la famille Pinhas et d’autres. [ix] Certaines traditions de l’Espagne musulmane de Grenade, Cordoue et Séville furent ressuscitées au Maroc ; accompagnement des moments de repas et de sieste par la musique andalouse, la célébration de certaines fêtes juives par les musulmans et vice-versa. [x]

Il est vrai que les juifs étaient consignés aux Mellahs (quartiers souvent construits près du palais du Sultan pour assurer leur sécurité en cas de troubles), mais ils étaient libres de leurs mouvements dans tout le territoire du Maroc. [xi] Vu leur grande expérience dans le commerce ambulant, ils sillonnèrent le pays de long en large à la tête de caravanes ou sur dos de mulets pour vendre leurs produits dans les recoins les plus reculés du pays. [xii]

Dans certaines contrées amazighes, les plus inaccessibles, des fois Moshé al-‘attar (le commerçant juif ambulant) était très apprécié par les autochtones, pour son sens poussé du commerce, son accessibilité, son amitié et par-dessus le marché sa pratique du crédit avec des gens démunis.

Tolérance religieuse millénaire

Dans leur opus intitulé « Meaning and Order in Moroccan Society : Three Essays in Cultural Analysis » [xiii] Clifford Geertz, Hildred Geertz et Laurence Rozen traitent de la vie dans une localité du Moyen Atlas : Sefrou, où vivaient côte à côte juifs, amazighs et arabes en harmonie totale pendant des siècles. Grâce à ce travail scientifique de renommée mondiale, la ville de Sefrou [xiv] devint un haut lieu de tolérance dans la communauté scientifique anglo-saxonne de par le monde. [xv]

Ces anthropologues américains qui se sont intéressés de près à la structure sociale de la ville de Sefrou et son économie de bazar sont arrivés à la conclusion que la communauté juive de cette ville, bien que juive de confession, n’était pas différente de la communauté musulmane et n’était sûrement pas une communauté à part vivant en réclusion : [xvi]

« The Jewish trading community provides, when set beside the Muslim, a model case in the delicacies of sociological comparison: From many points of view it looks exactly like the Muslim community; from as many others, totally different. The Jews were at once Sefrouis like any others and resoundingly themselves. Many of their institutions –in the bazaar setting, most of them- were direct counterparts to Muslim ones; often even the terminology was not changed. But the way those institutions were put together to from a pattern, the organizational whole they add to, was in such sharp contrast to the Muslim way as to be almost an answer to it. It is not possible to treat the Jews as just one more « tribe » in the Moroccan conglomerate, another nisba, though they were certainly that too. Moroccan to the core and Jewish to the same core, they were heritors of a tradition double and indivisible and in no way marginal. »

[La communauté commerciale juive, comparée à la communauté musulmane, est un exemple des délices de la comparaison sociologique : De bien des points de vue, elle ressemble exactement à la communauté musulmane ; d’autant d’autres points de vue, elle est totalement différente. Les Juifs étaient à la fois des Sefrouis comme les autres et des personnes tout à fait à part. Nombre de leurs institutions – dans le cadre du bazar, la plupart d’entre elles – étaient le pendant direct des institutions musulmanes ; souvent, même la terminologie n’était pas modifiée. Mais la manière dont ces institutions étaient assemblées pour former un modèle, l’ensemble organisationnel auquel elles s’ajoutaient, contrastait si fortement avec la manière musulmane qu’il s’agissait presque d’une réponse à cette dernière. Il n’est pas possible de considérer les Juifs comme une « tribu » de plus dans le conglomérat marocain, une autre nisba, bien qu’ils soient certainement cela aussi. Marocains jusqu’au bout des ongles et juifs jusqu’au bout des ongles, ils étaient les héritiers d’une tradition double et indivisible et nullement marginale.]

Parallèlement, ces chercheurs sont arrivés à la conclusion que les juifs, qui, certes étaient marocains à cent pour cent, jouaient un rôle pivotal dans la stabilisation de la société marocaine dans la région. [xvii] D’un côté, ils étaient instrument dans la croissance et le développement du commerce de proximité, le commerce rural et le commerce des caravanes et aussi calmaient les adversités des amazighs du Moyen Atlas et des arabes de la plaine de Sais : [xviii] 

‘’… the role of the Jews in connecting Sefrou’s region-focusing bazaar to the cloud of locality-focusing bazaars growing up around it was crucial from the earliest stages of the transition from passage to central place trade and to some extent even preceded them. Just why this should have been so, why the Arabic speakers of Sais Plain Morocco and Berber speakers of the Middle Atlas should have needed a third element distinct from them both to relate them commercially, can only be a matter of speculation. The desire of intensely competitive groups suspicious of each other’s actions, jealous of each other’s power, and frightened of each other’s ambitions –to conduct their trade through politically impotent agents, individuals who could bring neither force not authority to bear in the exchange process and could achieve nothing more than wealth by means of it, is perhaps part of the answer. A related desire to divest trading activities of any meaning beyond the cash and carry and so blunt their acculturative force may be another. But whatever the reason, the fact had a profound impact, virtually a determining one, on the shaping of Jewish activities in the bazaar economy. »

[Le rôle des Juifs dans la connexion du bazar de Sefrou, axé sur la région, à la nuée de bazars axés sur la localité qui se développent autour de lui, a été crucial dès les premières étapes de la transition du commerce de passage vers le commerce central et, dans une certaine mesure, les a même précédées. La raison pour laquelle les arabophones de la plaine du Saïs au Maroc et les berbérophones du Moyen Atlas ont eu besoin d’un troisième élément distinct pour les relier commercialement ne peut être qu’une question de spéculation. Le désir de groupes intensément compétitifs, se méfiant des actions des uns et des autres, jaloux de leur pouvoir et effrayés par leurs ambitions respectives, de mener leurs échanges par l’intermédiaire d’agents politiquement impuissants, d’individus qui ne pouvaient faire intervenir ni la force ni l’autorité dans le processus d’échange et qui ne pouvaient obtenir rien d’autre que la richesse grâce à ce processus, est peut-être une partie de la réponse. Un désir connexe de priver les activités commerciales de toute signification au-delà de l’argent liquide et d’émousser ainsi leur force d’acculturation peut en être une autre. Mais quelle que soit la raison, le fait a eu un impact profond, pratiquement déterminant, sur l’évolution des activités juives dans l’économie du bazar.]

Aujourd’hui, il reste une ou deux familles juives à Sefrou, les autres elles ont toutes migré vers Fès ou vers Casablanca où immigré au Canada et en Israël. Mais en dépit de leur départ, ils restent très attachés à cette ville mythique qui a vu, des siècles durant, une cohabitation harmonieuse et exemplaire entre deux religions, trois ethnies et plusieurs niveaux de vie. [xix]

Plusieurs familles reviennent annuellement à Sefrou pour entreprendre un pèlerinage sentimental dans les dédales délicieux de cette localité millénaire et revoir, le Mellah, connu sous le nom du Petit Jérusalem, les synagogues et l’école talmudique.

La tolérance cultuelle

Sefrou n’était pas seulement une ville où vivait en harmonie musulmans et juifs, c’était aussi une localité qui inventa, il y a fort longtemps de cela, le concept de la coexistence religieuse dans son vrai sens. Bien que la communauté juive de Sefrou fût très réduite en nombre, son importance dans la vie de la ville et l’économie du bazar était prédominante à plus d’un titre.

Dans les années 30 du siècle dernier, la majorité des juifs vivaient dans le Mellah à l’exception d’une minorité d’entre eux qui servaient dans l’administration coloniale en tant qu’interprètes ou officiers de l’Etat civil. Ceux-là, vu leur importance dans la hiérarchie sociale, vivaient dans la Ville Nouvelle, le quartier européen. Dans les années 1950, vivre dans ce quartier était un symbole d’ascension sociale pour Juifs et Musulmans.

Après l’indépendance, le Mellah n’était plus le lieu de résidence exclusive des Juifs puisque des familles musulmanes s’y installèrent sans à priori aucun. Ce changement de normes sociales créa dans cette ville une culture de solidarité et de partage entre les communautés juives et musulmanes. Cette culture se basait sur le concept du respect de l’autre dans sa différence religieuse, et ethnique. Ce faisant les deux communautés vivaient en complète symbiose. Les musulmans célébraient avec les juifs leur fête religieuse, tandis que les juifs respectaient à la lettre le code d’abstinence des musulmans durant le mois sacré du Ramadan, chose que ces derniers appréciaient énormément.

Mais le clou de la coexistence religieuse initiée à Sefrou était la vénération des mêmes saints par les deux communautés religieuses. Pour les anthropologues américains cités ci-dessus, les juifs et les musulmans avaient, en dépit de leurs différences, beaucoup en commun sur le plan culturel. [xx]

 » … Jews mixed with Muslims under uniform ground rules, which, to an extent difficult to credit for whose ideas about Jews in traditional trade are based on the role they played in premodern Europe, were different in religious status. There was, of course, some penetration of communal concerns into the bazaar setting (exclusively Jewish trades, like goldworking and tinsmithing and such special phenomena phenomena as Kosher butchers), but what is remarkable is not how much there was but how little. The cash nexus was quite real; the Jew was cloth seller, peddler, shopkeeper, shoe-maker or porter before he was a Jew and dealt and was dealt with as such. Contrariwise, there was some penetration of general Moroccan patterns of life into the communal area: Jewish kinship patterns were not all that unlike Muslim; Jewish not only had saints of their own but often honored Muslim ones as well: and Arabic not Hebrew, was the language of the home. »

[Les Juifs se mêlaient aux Musulmans selon des règles de base uniformes qui, dans une mesure difficile à admettre pour ceux dont les idées sur les Juifs dans le commerce traditionnel sont basées sur le rôle qu’ils jouaient dans l’Europe prémoderne, étaient différentes en termes de statut religieux. Il y a eu, bien sûr, une certaine pénétration des préoccupations communautaires dans le cadre du bazar (métiers exclusivement juifs, comme l’orfèvrerie et la ferblanterie, et phénomènes spéciaux comme les bouchers kasher), mais ce qui est remarquable, ce n’est pas l’ampleur de cette pénétration, mais plutôt sa faible ampleur. Le lien avec l’argent liquide était bien réel ; le juif était vendeur de tissus, colporteur, commerçant, cordonnier ou porteur avant d’être juif, et il traitait et était traité comme tel. À l’inverse, il y a eu une certaine pénétration des modèles de vie marocains généraux dans l’espace communautaire : Les schémas de parenté juifs n’étaient pas si différents des schémas musulmans ; les juifs avaient non seulement leurs propres saints, mais honoraient aussi souvent les saints musulmans ; et l’arabe, et non l’hébreu, était la langue du foyer.]

Cette coexistence parfaite entre juifs et musulmans a Sefrou a trouvé son ultime expression dans l’adoration du même saint par les deux religions. En effet, à l’entrée nord de la ville en question, sur le flanc d’une petite montagne située sur la droite se trouve une caverne, qui, d’après la littérature hagiographique aussi bien du Judaïsme et de l’Islam marocains abrite le tombeau d’un saint vénéré par les deux communautés religieuses. Le site est adroitement appelé kâf al-moumen « la caverne du croyant », sans pour autant spécifier de quel croyant s’agit-il. [xxi]


[i] Guichard, P., & Menjot, D. (éds.). (2000). 59. La bataille de Las Navas de Tolosa (1212) (P. Buresi & D. Menjot, trad.). In Pays d’Islam et monde latin (1‑). Lyon : Presses universitaires de Lyon. https://doi.org/10.4000/books.pul.21126

[ii] Kamen, Henry (1998). The Spanish Inquisition: a Historical Revision. New Haven, Connecticut : Yale University Press.

[iii] Chtatou, Mohamed. (2019). Expulsion of Sephardic Jews from Spain in 1492 and Their Relocation and Success in Morocco – Analysis. Eurasia Review. Récupéré de https://www.eurasiareview.com/05092019-expulsion-of-sephardic-jews-from-spain-in-1492-and-their-relocation-and-success-in-morocco-analysis/

[iv] Ghazali, Maria. (2004). Marginalisation et exclusion des minorités religieuses en Espagne : Juifs et Maures en Castille à la fin du Moyen-Age. Cahiers de la Méditerranée, 69. Récupéré de http://journals.openedition.org/cdlm/781;  DOI: https://doi.org/10.4000/cdlm.781

[v] Baloup, D. (2023). Conclusion. L’expulsion des minorités religieuses : un aboutissement ? La Reconquête – Un projet politique entre chrétienté et Islam Un projet politique entre chrétienté et Islam. (p. 154 -160). Paris : Armand Colin. https://shs.cairn.info/la-reconquete–9782200632625-page-154?lang=fr.

[vi] Suárez Fernández, Luis (2012). La expulsión de los judíos. Un problema europeo. Barcelona: Ariel.

[vii] La musique andalouse puise ses racines dans l’héritage culturel d’Al-Andalus, combinant diverses traditions musicales des communautés arabe, juive et berbère. L’une des formes les plus connues de cette musique est « al-Âla », particulièrement cultivé dans des régions telles que Tétouan. Ce style se caractérise par un répertoire structuré qui comprend des ouvertures instrumentales et des formes poétiques comme le Muwashshah, qui se compose de cinq sections aux rythmes différents.

Cette  coexistence bien qu’effective sur tout le territoire cachait, n’empêche un phénomène de racisme latent chez certaines couches sociales, surtout les plus démunies qui voyaient le succès des juifs marocains avec beaucoup de jalousie et exprimaient ce sentiment par brimades, comportements agressifs sur le plan verbal, ou tout simplement en considérant le juif et le chrétien comme des êtres impurs, d’où l’usage du terme arabe «  hachâk » en mentionnant leurs noms ou en faisant allusion à eux.

Toutefois, beaucoup de voyageurs étrangers ont mal compris ce comportement et lui ont donné des interprétations fallacieuses, comme par exemple J.G. Jackson, [i] un voyageur anglais, qui avait visité le Maroc au début du 19ème siècle. Il faut préciser, que celui-ci en dépit de son ouverture d’esprit « enlightened traveller » et sa disposition à étudier de manière impartiale les mécanismes culturels des sociétés qu’il a visitées, a mal compris le statut des juifs au Maroc. Ils n’étaient pas une classe sociale persécutée, comme lui semble croire, mais une classe avec sa propre identité religieuse fiers de leur marocanité à cent pour cent quand il s’agit de leur appartenance sociale et culturelle.

A tort, celui-ci croyait que les juifs étaient traités comme sont traités les chiens dans les pays chrétiens : [ii]

« … the poor Jews, who are treated in this country somewhat worse than dogs in Christian countries, have a hand with the fingers spread out, painted on their doors or house, as an amulet to charm away oppression. Accordingly (Khumsa alik), « Five be upon thee, or the hand of power be upon thee », is a curse or malediction frequently conferred by the Moors on the oppressed Jews. »

[Les pauvres juifs, qui sont traités dans ce pays un peu plus mal que les chiens dans les pays chrétiens, ont une main aux doigts écartés peinte sur leur porte ou leur maison, comme une amulette pour éloigner l’oppression. En conséquence (Khamsa alik), « Cinq soit sur toi, ou que la main du pouvoir soit sur toi », est une malédiction fréquemment conférée par les Maures aux Juifs opprimés.]

Il faut toutefois souligner avec insistance et force que beaucoup de voyageurs européens du 18 -ème, 19 -ème et 20 -ème siècles visitaient les pays musulmans munis d’idées toutes faites sur ces derniers etessayaient inlassablement de trouver tout ce qui pourrait de loin ou de près justifier leur comportement raciste et hautain versantsur l’ethnocentrisme colonial.

Il est vrai que les Marocains dans le temps étaient pauvres, illettrés en majorité et point sophistiqués, mais ils avaient toujours dans leur sang et leurs gênes du respect pour l’autre dans sa différence : ethnique ou confessionnelle, soit-elle. Sefrou n’était pas la seule ville multiculturelle du Maroc, il y avait plein d’autres villes similaires et surtout sur la côte, comme Tanger qui doit sa renommée à son pluralisme proverbial. [iii]

A la différence de plusieurs villes du Maroc, Tanger n’avait point de Mellah pour les juifs parce qu’elle était une ville totalement ouverte sur l’autre, une ville internationale, donc plurielle dans son âme et son esprit. Les juifs vivaient côte à côte avec les musulmans dans la paix et la dignité et c’est ce qu’affirme Leared : [iv]

“There is no Jewish quarter in Tangier as there is in most Moorish towns, and the Israelites live peaceably amongst the general population.”

[Il n’y a pas de quartier juif à Tanger, comme dans la plupart des villes maures, et les Israélites vivent en paix au sein de la population.]

Cette opinion est parfaitement partagée par d’autres voyageurs sans parti pris ou préjugés culturels comme Schickler qui souligne un aspect inhérent du multiculturalisme marocain : la coexistence même dans les contrées les plus reculées du pays : [v]

‘’Toutefois les Juifs du Maroc paraissent jouir d’une entière liberté religieuse. On ajoute que certaines tribus juives, très anciennement établies sur les montagnes, y vivent sur le pied d’une parfaite égalité avec les familles berères.’’

La population juive marocaine était d’une manière ou d’une autre indispensable pour l’économie marocaine, ils étaient de grands banquiers et des hommes d’affaires de renommée internationale à tel point que les différents Sultans du Maroc [vi] leur confiaient le portefeuille du commerce international du pays et c’est ainsi qu’ils furent nommés tujjâr as-sultân d’après El Mansour : [vii]

“In fact Mawlay Sulayman did choose his tajir-s from amongst Jews as well as from the ranks of his Muslim subjects. Whereas his father has decided in 1789 has decided to withdraw his money from Jewish hands and to place in the hand of Europan merchants. Mawlay sulayman restored the privileges of his Jewish subjects by entrusting them with his business. The most trusted Jewish merchants belonged to the Mancin and Guidalla families of Essaouira who had commercial interests in England.”

[En fait, Mawlay Sulayman a choisi ses tajir-s parmi les juifs et dans les rangs de ses sujets musulmans. Alors que son père avait décidé en 1789 de retirer son argent des mains des juifs pour le confier à des marchands européens, Mawlay Sulayman a rétabli les privilèges de ses sujets juifs en leur confiant des fonds. Mawlay sulayman rétablit les privilèges de ses sujets juifs en leur confiant ses affaires. Les marchands juifs les plus fiables appartenaient aux familles Mancin et Guidalla d’Essaouira qui avaient des intérêts commerciaux en Angleterre.]  

Mais les Juifs marocains encouragés par la pérennité du multiculturalisme marocain avaient des ambitions politiques et diplomatiques, ainsi plusieurs d’entre eux intégrèrent l’appareil administratif du makhzen et ils sont même allés jusqu’à devenir vice-consuls dans des représentations diplomatiques étrangères par le biais du régime de protégé en vogue au Maroc à la fin du 19-ème siècle. Ceci est confirmé par Porch dans son travail: [viii]

“Many Jews, however, supremely adaptable, drifted to coastal towns where a number of them insinuated themselves into the protégé network as vice-consuls, agents and interpreters.”

[Cependant, de nombreux Juifs, extrêmement adaptables, ont dérivé vers les villes côtières où un certain nombre d’entre eux se sont insinués dans le réseau des protégés en tant que vice-consuls, agents et interprète.]


[i] Jackson, J. G. (1814 (reprinted 1968)). An Account of the Empire of Morocco. London : Frank Cass.

[ii] Ibid, p. 165.

[iii] M. Chtatou, Mohamed. (1996). Tangier as seen Through Foreign Eyes. The Journal of north African Studies, 1(3), 266-278.

[iv] Leared, E. (1876 (reprinted 1985)). Morocco and the Moors (pp. 4-11). London: Darf Publishing.

[v] Schickler, M. F. (1991). Quelques Jours au Maroc: Notes de Voyage.  Maroc-Europe, 1. Rabat: Editions de la Porte.

[vi] Tujjār as-Sultān, meaning « Merchants of the Sultan, » refers to an elite group of official Jewish merchants in the service of the Sultan of Morocco. They played a significant role in enhancing the sultan’s commercial interests, particularly in foreign trade, during various periods, notably emphasized in the early 19th century with figures like Meir Macnin.

Cf. Abitbol, Michel. (1998). Les commerçants du Roi : Tujjār al-sultan : une élite économique judéo-marocaine au XIXe siècle : lettres du Makhzen, traduites et annotées. Paris : Maisoneuve et Larose.

[vii] El Mansour, M. (1990). Morocco in the Reign of Mawlay Sulayman (p. 45). Wisbech: Menas Press.

[viii]Porch, D. (1983). Op. cit., note (11), p. 21.

[viii] Chaachoo, Amin. (2016). La musique hispano arabe, Al ala. Paris: édition L’Harmattan.

[ix] Chtatou, Mohamed. (2022). Jewish Music and Singing in Morocco – Analysis. Eurasia Review. Récupéré de

https://www.eurasiareview.com/01092022-jewish-music-and-singing-in-morocco-analysis

[x] Vincent, Bernard. (2013). Convertir ou expulser ? Les musulmans d’Espagne au XVe siècle. La Vie des Idées. Récupéré de https://laviedesidees.fr/Convertir-ou-expulser-2212

[xi] Chtatou, Mohamed. (2022). The Mellah of Fez. Abode of Moroccan Jews and Center of Their Activities. Sephardic Horizons, 13(1). https://www.sephardichorizons.org/Volume13/Issue1/Chtatou.html  

[xii] Les marchands itinérants juifs ont toujours joué un rôle important dans le commerce marocain, en particulier dans les zones rurales et les montagnes de l’Atlas. Au milieu du XXe siècle, ces marchands étaient courants, comme l’illustrent les photographies de l’époque montrant des commerçants juifs opérant dans ces régions.

Cf. Benbijja, Khalid. (2002). La vie économique et politique des Juifs au Maroc de la fin du 18e siècle à l’instauration du protectorat français 1912. Thèse de Doctorat, Paris 8.

[xiii] Geertz, Clifford; Geertz, Hildred; & Rosen, Lawrence. (1979). Meaning and Order in Moroccan Society. New York: Cambridge University Press.

[xiv] Chtatou, Mohamed. (2023). The History of The Jews of Sefrou– Analysis. Eurasia Review. Récupéré de https://www.eurasiareview.com/25012023-the-history-of-the-jews-of-sefrou-analysis/

[xv] Le Mellah de Sefrou occupait la moitié de la médina et en 1948 sa population totale était de 5000 (la densité était l’une des plus élevées au monde). Sefrou abrite les tombes de plusieurs saints juifs tels : Moshe Elbaz, Le Maître de la Grotte, Eliahou Harroch et David Arazil. La ville de Sefrou avait le surnom de la Petite Jerusalem en raison de sa grande densité juive et sa vie religieuse très développée. Au lendemain de l’indépendance du Maroc, un rabbin de Sefrou fût élu au parlement marocain.

[xvi] Geertz, Clifford; Geertz, Hildred; & Rosen, Lawrence. (1979). Op. cit. , p.. 164 (note 23).

[xvii] Halpérin, V. (1952). STRUCTURE ET PERSPECTIVES DE LA POPULATION JUIVE EN AFRIQUE DU NORD. Politique Étrangère, 17(1), 467-476. http://www.jstor.org/stable/42709084

[xviii] Geertz, Clifford; Geertz, Hildred; & Rosen, Lawrence. (1979). Op. cit., p. 170 (note 23).

[xix] Chtatou, Mohamed. (2021). Sefrou, la « Petite Jérusalem » marocaine. Hespress. Récupéré de https://fr.hespress.com/240467-sefrou-la-petite-jerusalem-marocaine.html

[xx] Geertz, Clifford; Geertz, Hildred; & Rosen, Lawrence. (1979). Op. cit. P. 165 (note 23).

[xxi] Chtatou, Mohamed. (2020). Existence of A Veneration, Manifest of The Jewish Saints by Muslims And Muslim Saints by Jews In Morocco. New Age Islam. Récupéré de https://www.newageislam.com/interfaith-dialogue/dr-mohamed-chtatou/existence-of-a-veneration-manifest-of-the-jewish-saints-by-muslims-and-muslim-saints-by-jews-in-morocco/d/121525

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