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Sebta, une ligne de fracture : migration, souveraineté et persistance de l’anti-marocanisme

La frontière entre le Maroc et l’Espagne n’est pas seulement une ligne séparant deux souverainetés. Elle est un espace où se rencontrent l’Europe et l’Afrique, la mémoire coloniale et la politique postcoloniale, la sécurité et la mobilité, la souveraineté et l’interdépendance


Pr. Mohamed Chtatou

Introduction : quand une frontière devient une blessure historique

Ceuta (Sebta) est bien davantage qu’une ville autonome espagnole située sur la côte nord-africaine. Elle est à la fois une anomalie géographique, un héritage colonial, une frontière extérieure de l’Europe, une revendication territoriale marocaine, un point de passage migratoire et un baromètre particulièrement sensible des relations hispano-marocaines. Rares sont les lieux de la Méditerranée où autant d’histoires et de contradictions se concentrent dans un espace aussi réduit. La spectaculaire poussée migratoire de juillet 2026 ne peut donc être comprise comme un simple épisode supplémentaire de gestion de l’immigration irrégulière. Elle a révélé, une fois encore, la fragilité des arrangements politiques, juridiques, diplomatiques et psychologiques qui entourent Ceuta et, plus largement, la persistance d’une profonde anxiété espagnole à l’égard du Maroc. Il ne s’agit pas d’affirmer que tous les Espagnols, ni même que tous les habitants de Ceuta, sont animés d’hostilité envers le Maroc. Une telle affirmation serait à la fois empiriquement indéfendable et analytiquement réductrice. Le phénomène plus significatif est la persistance de ce que l’on peut appeler l’anti-marocanisme : un répertoire politique récurrent dans lequel le Maroc est représenté comme un voisin imprévisible, un rival stratégique, une source de pression migratoire et, en définitive, une menace latente pour la souveraineté territoriale espagnole.

La crise de juillet 2026 a donné une nouvelle vigueur à ce répertoire. Des dizaines de milliers de personnes ont tenté de rejoindre Ceuta depuis le Maroc les 30 et 31 juillet, submergeant les capacités d’accueil de l’enclave et provoquant une catastrophe humanitaire. Les informations les plus récentes de Reuters évoquent environ 72 000 tentatives de franchissement et au moins 82 morts du côté espagnol, auxquels se seraient ajoutés 14 décès rapportés par le Maroc. (Reuters) La grande majorité des personnes concernées sont ensuite retournées au Maroc, mais plusieurs milliers sont demeurées à Ceuta, souvent dans des conditions extrêmement précaires. Des informations récentes font état de personnes dormant dans des campements improvisés, dans des espaces industriels ou dans la rue, tandis que les autorités espagnoles peinent encore à répondre aux besoins de logement, d’assistance et de traitement des demandes d’asile. (AP News)

L’épisode a immédiatement été politisé. Il a ravivé les souvenirs de l’extraordinaire crise de mai 2021, lorsque près de 10 000 personnes avaient franchi la frontière de Ceuta dans le contexte d’une grave crise diplomatique entre Madrid et Rabat. Il a également réactivé l’ancienne question territoriale concernant Ceuta et Melilla, la crise de l’îlot Perejil de 2002 et la revendication marocaine persistante selon laquelle ces villes constituent des vestiges de la présence coloniale européenne en Afrique du Nord.

La crise de 2026 a également suscité des accusations contradictoires concernant le rôle du Maroc. Certaines forces politiques espagnoles ont suggéré que Rabat aurait volontairement facilité les passages afin d’exercer une pression sur Madrid. Toutefois, les informations disponibles ne permettent pas d’établir que le Maroc aurait organisé ou orchestré l’afflux massif. Plusieurs sources ont plutôt souligné le rôle des réseaux sociaux, de la désinformation, des attentes suscitées par une interprétation erronée du droit espagnol de l’immigration et, surtout, du désespoir socio-économique de nombreux jeunes Marocains. (AP News)

La thèse centrale de cet essai est que Ceuta fonctionne comme une ligne de fracture parce que migration, souveraineté et mémoire historique s’y renforcent continuellement. La migration n’est pas à l’origine des tensions hispano-marocaines ; elle constitue plutôt l’un des mécanismes par lesquels un désaccord géopolitique plus ancien devient visible dans l’espace public. Les crises frontalières transforment périodiquement le Maroc de voisin en suspect, le migrant d’individu en symbole démographique, et le différend territorial d’abstraction diplomatique en question de sécurité nationale. Dans le même temps, la propre politique marocaine de gestion des migrations, ses revendications territoriales non résolues et sa capacité à moduler le contrôle des frontières ont contribué à renforcer en Espagne la perception d’une vulnérabilité stratégique.

La relation entre les deux pays n’est cependant pas caractérisée par une simple hostilité, mais par une interdépendance asymétrique : l’Espagne a besoin du Maroc pour contrôler les migrations et coopérer en matière de sécurité, tandis que le Maroc dispose précisément de l’avantage géographique et politique qui rend cette coopération indispensable.

Cet essai développe cette argumentation en examinant la généalogie historique de Ceuta, la construction de l’anti-marocanisme, l’externalisation de la frontière méridionale de l’Europe, les crises migratoires de 2021 et 2026, la politique de souveraineté, le rôle de la politique intérieure et des médias espagnols, ainsi que les contradictions de la propre stratégie migratoire du Maroc. Une attention particulière est accordée aux analyses récentes de l’auteur, notamment Ceuta’s Sudden Migration Surge: Law, Politics, and Border Governance (Chtatou, 2026a), Moroccan Migration Governance: Balancing Sovereignty, Security, and Human Rights (Chtatou, 2026b), Morocco: A Forced Stepping Stone to Illegal African Immigration to the European “Eldorado” (Chtatou, 2026c), et Fortress Europe or Fortress Illusion? Border Externalization, the Ceuta Migration Surge, and the Contradictions of Europe’s Migration Governance (Chtatou, 2026d). Ces travaux sont particulièrement pertinents parce qu’ils situent l’épisode de Ceuta dans une architecture plus large d’externalisation européenne plutôt que de le traiter comme une action marocaine isolée.

Ceuta : la géographie comme mémoire historique

La signification politique de Ceuta commence par sa géographie. La ville est physiquement rattachée à l’Afrique tout en étant politiquement intégrée à l’Espagne et, par conséquent, à l’Union européenne. Cette situation exceptionnelle fait de Ceuta l’un des rares endroits où les frontières territoriales de l’Europe et de l’Afrique se rencontrent directement sur terre. Cette géographie singulière a transformé Ceuta en laboratoire de la politique européenne des frontières et en contradiction permanente au sein de la géopolitique euro-méditerranéenne.

La revendication marocaine concernant Ceuta et Melilla repose sur l’argument postcolonial plus général selon lequel les possessions territoriales européennes sur la côte africaine auraient dû être décolonisées au même titre que les autres territoires soumis à la domination coloniale. L’Espagne, au contraire, considère Ceuta et Melilla comme des parties intégrantes du territoire national espagnol et rejette donc toute analogie avec des territoires coloniaux classiques. Les deux positions reposent sur des conceptions fondamentalement différentes de la souveraineté. Le Maroc insiste sur la continuité géographique, l’appartenance historique et la décolonisation ; l’Espagne met en avant la possession ancienne, l’intégration institutionnelle et l’absence d’un statut colonial conventionnel.

Le différend n’a jamais été définitivement résolu. La crise de l’îlot Perejil de 2002 a notamment démontré à quelle vitesse des questions territoriales apparemment marginales pouvaient dégénérer. L’occupation temporaire de l’îlot par des forces marocaines, suivie de l’intervention espagnole, provoqua une confrontation diplomatique majeure et révéla que la question de la souveraineté sur les enclaves demeurait politiquement explosive.

Perejil était important non pas parce que ce minuscule îlot possédait une valeur intrinsèque considérable, mais parce qu’il fonctionnait comme un symbole. L’épisode démontra que la souveraineté territoriale demeurait une dimension non résolue de la relation bilatérale. Il révéla également la rapidité avec laquelle l’opinion publique espagnole pouvait interpréter les revendications territoriales marocaines à travers le langage de l’agression et de l’humiliation nationale. Inversement, le Maroc interpréta l’action militaire espagnole à travers le langage de la résistance postcoloniale et de l’intégrité territoriale.

Les deux États ne s’opposaient donc pas seulement sur un territoire ; ils mobilisaient des récits historiques concurrents.

Cette dimension historique est essentielle pour comprendre l’anti-marocanisme contemporain. Celui-ci ne doit pas être réduit au racisme ou à la xénophobie, même si ces phénomènes peuvent en devenir des composantes. Il représente plutôt un imaginaire sécuritaire dans lequel le Maroc occupe la position du voisin perpétuellement problématique. Cette image est renforcée chaque fois qu’une crise migratoire coïncide avec un différend diplomatique, une controverse territoriale ou un épisode de pression marocaine. L’effet est cumulatif : chaque crise devient une nouvelle preuve destinée à confirmer l’interprétation produite par les crises précédentes.

De la frontière coloniale à la frontière européenne

La transformation de Ceuta en frontière extérieure de l’Europe a profondément modifié la signification de la ville. Historiquement, la frontière était essentiellement une limite géopolitique entre l’Espagne et le Maroc. Avec le développement de l’espace Schengen et l’externalisation progressive du contrôle migratoire européen, Ceuta est devenue un poste avancé de l’Union européenne elle-même.

Cette transformation a produit un paradoxe. L’Espagne exerce une souveraineté juridique sur Ceuta, mais l’efficacité de cette souveraineté dépend largement de la coopération du Maroc. Le territoire marocain est donc devenu un élément essentiel du fonctionnement de la frontière espagnole. La frontière est juridiquement espagnole, mais opérationnellement interdépendante.

La littérature consacrée à l’externalisation des frontières européennes a régulièrement souligné cette contradiction. Les États européens cherchent de plus en plus à empêcher les migrations avant que les migrants n’atteignent le territoire européen, en transférant aux pays voisins des responsabilités en matière de surveillance, d’interception, de réadmission et de lutte contre les réseaux de passeurs (Boswell, 2003 ; Lavenex & Uçarer, 2004 ; Collyer, 2016). Le Maroc est devenu l’un des principaux partenaires de ce système. Il surveille les routes de départ, démantèle les réseaux de passeurs, patrouille dans les zones côtières et coopère pour empêcher les migrants d’atteindre Ceuta et Melilla.

Comme je l’ai soutenu ailleurs, le Maroc est devenu une « étape forcée » dans la géographie migratoire européenne (Chtatou, 2026c). Les restrictions européennes à la mobilité ont transformé le Maroc d’espace de transit en espace de blocage dans lequel les migrants peuvent être immobilisés. Le résultat est politiquement commode pour l’Europe mais profondément contradictoire : le Maroc est simultanément appelé à fonctionner comme État souverain africain, partenaire migratoire, zone tampon sécuritaire et prolongement informel de la frontière méridionale européenne.

Cette externalisation produit une asymétrie structurelle. L’Espagne et l’Union européenne disposent de ressources économiques plus importantes, de capacités technologiques et institutionnelles supérieures, tandis que le Maroc dispose d’un avantage géographique. Le côté européen peut financer la gestion des frontières, mais le Maroc contrôle le territoire à partir duquel la plupart des passages irréguliers sont tentés. La coopération marocaine devient donc indispensable.

C’est pourquoi la relation ne peut être correctement décrite ni comme une simple domination espagnole ni comme une pure manipulation marocaine. Il convient plutôt de la comprendre comme une interdépendance mutuelle dotée de ressources inégales. Le Maroc a besoin de la coopération économique européenne, du commerce, des investissements et de la reconnaissance politique. L’Espagne a besoin de la coopération marocaine en matière de migration, de lutte contre le terrorisme, de renseignement, de trafic de stupéfiants et de sécurité régionale. La migration devient ainsi un instrument parmi d’autres d’une relation stratégique beaucoup plus vaste (Collyer, 2016 ; Chtatou, 2026b).

La crise de 2021 : la migration comme instrument de pression diplomatique

La crise de Ceuta de mai 2021 constitue l’exemple contemporain le plus évident du lien entre migration et diplomatie. Environ 8 000 à 10 000 personnes entrèrent dans Ceuta en très peu de temps après un relâchement du contrôle frontalier marocain. L’épisode intervint dans le contexte d’une grave crise diplomatique entre Madrid et Rabat, consécutive à la décision espagnole d’autoriser Brahim Ghali, dirigeant du Front Polisario, à recevoir des soins médicaux en Espagne.

Le lien entre le différend diplomatique et l’épisode frontalier fut largement reconnu. La crise démontra que la coopération marocaine en matière de contrôle migratoire n’était pas politiquement automatique. Le contrôle des migrations était intégré à une relation diplomatique plus large dont la stabilité dépendait en partie de la perception qu’avait Rabat de l’alignement espagnol sur la question du Sahara occidental.

Pour l’Espagne, la leçon fut particulièrement inconfortable. Le pays avait investi massivement dans l’externalisation du contrôle des frontières, mais l’État sur lequel reposait une partie de ce contrôle pouvait modifier la situation opérationnelle presque du jour au lendemain. L’apparente solidité de la frontière européenne s’avérait donc conditionnelle.

La crise de 2021 devint une référence majeure dans le discours politique espagnol. Elle renforça l’idée selon laquelle le Maroc pouvait utiliser la migration comme instrument de pression. Elle renforça également la perception selon laquelle la frontière méridionale de l’Espagne demeurait vulnérable précisément parce que Ceuta était géographiquement isolée de l’Espagne continentale.

Il serait toutefois excessif d’interpréter cette crise exclusivement comme la preuve d’une « instrumentalisation » délibérée. Un tel vocabulaire risque d’obscurcir la complexité des motivations marocaines. Comme je l’ai soutenu dans Chtatou (2026b), la gouvernance migratoire marocaine reflète simultanément la souveraineté, la sécurité, le levier diplomatique et des engagements humanitaires. Le Maroc n’est ni un simple proxy européen ni un acteur purement coercitif. Sa politique migratoire constitue un système hybride façonné par plusieurs intérêts stratégiques.


La poussée de 2026 : une nouvelle crise, une ancienne ligne de fracture

La crise de juillet 2026 diffère de celle de 2021 sur plusieurs points, mais sa signification politique est remarquablement comparable. Les circonstances immédiates semblent avoir combiné l’accessibilité maritime, les flux d’information en ligne, l’incertitude juridique et la pression accumulée autour de la migration irrégulière. Mon analyse de l’épisode a mis en évidence trois facteurs interdépendants : une décision de la juridiction suprême espagnole concernant les retours maritimes sommaires, le caractère asymétrique et politiquement conditionnel de la coopération frontalière entre le Maroc et l’Espagne, et la vulnérabilité physique de la courte frontière maritime de Ceuta (Chtatou, 2026a).

L’ampleur de l’épisode fut extraordinaire. Reuters rapporte désormais environ 72 000 tentatives de franchissement et au moins 82 morts du côté espagnol, alors que le Maroc a fait état de 14 autres décès. (Reuters) Les informations disponibles indiquent également que plusieurs milliers de personnes demeurent encore à Ceuta plusieurs semaines après les événements, dont un nombre important de mineurs. (AP News)

La tragédie démontre également le danger qu’il y a à traiter la migration principalement à travers le prisme de la sécurité nationale. Lorsque des dizaines de milliers de personnes se dirigent vers la frontière, les catégories de « migrant », « menace sécuritaire », « entrant irrégulier » et « victime humanitaire » se trouvent inextricablement mêlées. Une personne nageant vers Ceuta peut simultanément être considérée comme un jeune Marocain désespéré à la recherche d’opportunités, un migrant irrégulier enfreignant la législation espagnole, un demandeur potentiel d’asile et, dans certains discours nationalistes, comme un élément d’une attaque supposée contre la souveraineté espagnole.

Cette transformation de la mobilité individuelle en récit sécuritaire collectif constitue le cœur de la théorie de la sécuritisation (Buzan et al., 1998). La migration devient sécuritisée lorsqu’elle est présentée non plus comme un phénomène social ou économique, mais comme une menace existentielle exigeant des mesures exceptionnelles. Ceuta est particulièrement vulnérable à cette sécuritisation parce que migration et souveraineté territoriale s’y superposent physiquement.

Les conséquences politiques furent immédiates. Les acteurs politiques espagnols utilisèrent la crise pour accuser le gouvernement de faiblesse, d’insuffisance de préparation et de dépendance excessive à l’égard de Rabat. La crise devint donc non seulement une urgence humanitaire, mais également une arme dans la compétition politique intérieure. La presse espagnole a montré que l’opposition exploitait l’épisode pour attaquer le gouvernement de Pedro Sánchez et présenter la relation avec le Maroc comme une question de souveraineté nationale. (El País)

C’est précisément à ce niveau que l’anti-marocanisme devient politiquement significatif. La crise permet à une ancienne anxiété géopolitique d’être reformulée en récit sécuritaire immédiat. Le Maroc n’est plus seulement le pays voisin d’où proviennent les migrants ; il devient l’acteur implicitement associé à la vulnérabilité de la frontière espagnole.

La persistance de l’anti-marocanisme

Le concept d’anti-marocanisme doit être utilisé avec prudence. Il serait trompeur de suggérer que la société espagnole est uniformément hostile au Maroc. L’Espagne et le Maroc entretiennent d’importantes relations économiques, sociales, culturelles et sécuritaires. Des centaines de milliers de Marocains ou de personnes d’origine marocaine vivent en Espagne, tandis que les entreprises espagnoles sont fortement présentes au Maroc. La mobilité transdétroit, le tourisme, le commerce, l’éducation et les liens familiaux relient profondément les deux sociétés.

La persistance de l’anti-marocanisme doit donc être comprise comme un répertoire politique plutôt que comme une émotion populaire généralisée. Il devient particulièrement visible lors des crises, lorsque les intentions marocaines sont interprétées à travers un récit préexistant de suspicion stratégique.

Trois éléments alimentent principalement ce répertoire.

Le premier est la question territoriale. Tant que le Maroc continuera de considérer Ceuta et Melilla comme des territoires qui devraient, à terme, revenir à la souveraineté marocaine, le discours politique espagnol disposera d’une raison structurelle de considérer Rabat comme un potentiel rival territorial.

Le deuxième est la migration. Chaque crise migratoire majeure crée la perception que la souveraineté espagnole peut être mise à l’épreuve par une pression démographique. Même lorsque les migrants agissent de manière autonome, l’image de milliers de personnes se dirigeant depuis le territoire marocain vers une enclave espagnole possède une puissance symbolique considérable.

Le troisième est l’asymétrie diplomatique. L’Espagne sait que la coopération marocaine est indispensable. Cette dépendance peut elle-même générer du ressentiment. Un État habitué à se considérer comme l’acteur le plus puissant peut éprouver un malaise lorsqu’un voisin plus petit dispose d’un véritable pouvoir de veto sur l’une de ses frontières les plus sensibles.

Ces facteurs se renforcent mutuellement. La suspicion territoriale rend la migration plus menaçante ; la migration rend la souveraineté territoriale plus vulnérable ; et la dépendance diplomatique amplifie la perception de la puissance stratégique marocaine.

Le phénomène résultant peut être qualifié d’anti-marocanisme sempiternel, non parce que la haine serait littéralement permanente, mais parce que les conditions structurelles capables de reproduire la suspicion demeurent irrésolues.

Les propres contradictions du Maroc

Une analyse académique équilibrée doit également examiner les responsabilités du Maroc. Il serait intellectuellement insuffisant de présenter le Maroc exclusivement comme victime de l’externalisation européenne des frontières.

Le Maroc a consciemment utilisé sa position géographique pour accroître son influence diplomatique. Le contrôle des frontières relève d’une responsabilité souveraine, mais il constitue également un instrument à travers lequel Rabat négocie avec Madrid et Bruxelles. La crise de 2021 a démontré le caractère politiquement conditionnel de cette coopération. La crise de 2026 a de nouveau suscité des interrogations sur la capacité des autorités marocaines à empêcher une mobilisation migratoire d’une telle ampleur.

Il serait toutefois tout aussi trompeur d’en déduire que le Maroc a délibérément organisé la catastrophe de 2026. Les informations disponibles n’établissent pas de manière convaincante que Rabat aurait orchestré le mouvement massif. Plusieurs éléments indiquent plutôt que les autorités marocaines ont finalement renforcé la surveillance et tenté d’empêcher de nouveaux départs. Les informations disponibles soulignent également le rôle considérable de la désinformation et des réseaux sociaux. (AP News)

La meilleure explication est donc structurelle. Le Maroc a développé un appareil sophistiqué de sécurité migratoire tout en faisant face à d’importantes pressions intérieures, notamment le chômage des jeunes, les inégalités économiques, les disparités régionales et la frustration concernant les possibilités de mobilité sociale.

Les reportages récents consacrés aux jeunes Marocains impliqués dans la mobilisation de 2026 montrent que nombre d’entre eux étaient motivés par un profond sentiment de blocage socio-économique plutôt que simplement par des réseaux criminels ou une manipulation géopolitique. Le Monde souligne notamment le désespoir de jeunes Marocains confrontés à la précarité, à la faiblesse des salaires, aux difficultés d’accès au logement et à l’absence de perspectives professionnelles satisfaisantes. (Le Monde.fr)

Cette observation renforce un argument déjà avancé dans mes travaux antérieurs : le problème migratoire du Maroc ne peut être dissocié de l’économie politique plus large des inégalités euro-africaines (Chtatou, 2026c). Tant que la prospérité européenne coexistera avec une mobilité légale fortement restreinte, la pression en faveur du franchissement des frontières persistera. Augmenter la hauteur des clôtures ne supprime pas les aspirations économiques et sociales qui poussent les individus à les franchir.

Forteresse Europe et Maroc comme zone tampon

La crise de Ceuta met également en évidence les contradictions de la « Forteresse Europe ». L’Union européenne cherche à contrôler les migrations tout en évitant de supporter seule les coûts politiques, financiers et humanitaires de ce contrôle sur son propre territoire. L’externalisation contribue à résoudre une partie de ce problème en transférant le contrôle vers l’extérieur.

Le Maroc occupe une position centrale dans cette stratégie. Il a investi massivement dans la surveillance, la police des frontières, la lutte contre les réseaux de passeurs et la coopération maritime. Comme je l’ai soutenu dans Fortress Europe or Fortress Illusion?, cette organisation produit un déséquilibre structurel : les responsabilités opérationnelles sont transférées vers l’extérieur tandis que la responsabilité juridique et politique demeure concentrée en Europe (Chtatou, 2026d).

La crise de 2026 démontre les limites de ce modèle. Le Maroc peut empêcher de nombreux départs, mais il ne peut supprimer les pressions migratoires. L’Espagne peut renforcer la frontière, mais elle ne peut rendre Ceuta totalement imperméable aux franchissements maritimes. L’Union européenne peut financer la gestion marocaine des frontières, mais elle ne peut indéfiniment externaliser les conséquences politiques et humanitaires de cette politique.

La frontière externalisée est donc à la fois forte et fragile. Elle est forte parce que d’énormes ressources sont consacrées à la surveillance et à la dissuasion. Elle est fragile parce que son efficacité dépend de la coopération politique entre des États dont les intérêts ne sont pas identiques.

Il en résulte ce que l’on pourrait appeler une « illusion de forteresse » : l’apparence d’un contrôle global dissimule un système dont la stabilité dépend de la coopération, de la légalité, de la géographie et de la retenue politique.

Les médias, la peur et la construction de la « menace marocaine »

Les représentations médiatiques jouent un rôle déterminant dans la transformation des événements frontaliers en récits politiques. Les images de milliers de personnes traversant la mer à la nage vers Ceuta possèdent une puissance émotionnelle considérable. Elles peuvent susciter la compassion, la peur, la colère ou la mobilisation nationaliste selon le cadre interprétatif qui les accompagne.

Le danger apparaît lorsque le migrant n’est plus représenté comme un individu humain mais comme l’élément d’une masse marocaine indistincte. La distinction entre citoyens marocains, migrants subsahariens, demandeurs d’asile et réseaux de passeurs peut alors disparaître. Le résultat est une représentation nationalisée et parfois racialisée de la migration.

Les investigations de Human Rights Watch en août 2026 sont particulièrement importantes parce qu’elles compliquent cette image simplifiée. Les personnes interrogées comprenaient des Marocains mais également des ressortissants du Soudan, du Tchad, du Sénégal, de Somalie, de Tunisie, du Yémen, d’Algérie, de Syrie et d’Égypte. Certaines femmes marocaines ont expliqué avoir fui des violences domestiques, tandis que des ressortissants soudanais et d’autres migrants exprimaient leur volonté de demander l’asile. (AP News)

La réalité humanitaire contredit donc l’image simpliste d’une « invasion » marocaine homogène.

Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille ignorer les inquiétudes de la population espagnole. Ceuta compte environ 85 000 habitants et l’arrivée soudaine de dizaines de milliers de personnes représente objectivement un choc administratif et humanitaire majeur. (AP News) La réponse appropriée ne consiste donc ni à diaboliser les habitants de Ceuta ni à stigmatiser les migrants. Elle consiste à distinguer les préoccupations légitimes concernant les capacités d’accueil et la sécurité des discours politiques qui transforment ces préoccupations en hostilité envers le Maroc ou les migrants en général.

La souveraineté au-delà de la rhétorique du siège

La conséquence la plus dangereuse de la crise de Ceuta serait de transformer la gestion migratoire en un discours permanent de siège. Une telle rhétorique rend les compromis difficiles parce qu’elle définit la relation avec le Maroc comme fondamentalement antagoniste.

Pourtant, l’histoire récente démontre que l’Espagne et le Maroc sont capables d’une coopération étendue malgré le maintien du différend territorial. La coopération sécuritaire, la lutte contre le terrorisme, le commerce, la pêche, la gestion des migrations et les préparatifs liés à la Coupe du monde de football de 2030 créent de puissantes incitations à la stabilité bilatérale.

Le changement de politique espagnole concernant le Sahara occidental en 2022 a considérablement amélioré les relations avec Rabat et démontré à quel point la relation diplomatique générale influence la coopération frontalière. Cependant, le statut territorial de Ceuta et Melilla reste en dehors de ce règlement et continue de représenter un problème structurel non résolu.

Il en résulte un équilibre particulier : l’Espagne et le Maroc coopèrent intensément tout en étant en désaccord sur des questions fondamentales d’identité territoriale.

Cet équilibre ne doit pas être interprété comme une faiblesse. Il constitue plutôt une forme de coexistence pragmatique. Le défi consiste à empêcher les moments de crise de le submerger.

Vers une politique de Ceuta post-sécuritisée

Une stratégie durable exige de dépasser l’idée selon laquelle le contrôle des frontières peut à lui seul résoudre le problème. L’Espagne a besoin d’un contrôle efficace de ses frontières, mais celui-ci ne peut être synonyme de dissuasion uniquement. Il doit également inclure des capacités d’accueil suffisantes, des procédures d’asile conformes au droit, une préparation humanitaire adéquate et des mécanismes de coordination rapide avec le Maroc.

La crise humanitaire de 2026 a démontré les conséquences d’une préparation insuffisante. Des milliers de personnes demeurent dans des conditions précaires, tandis que les autorités et les organisations humanitaires peinent à fournir un hébergement adéquat et à organiser efficacement les procédures concernant les migrants et les mineurs. (AP News) Ces insuffisances ne sont pas uniquement humanitaires ; elles affectent également la légitimité de la gouvernance espagnole des frontières.

Le Maroc a également des responsabilités. Il doit continuer à empêcher les franchissements dangereux, lutter contre les réseaux de traite et de trafic, protéger les migrants contre les violences et garantir que ses pratiques de sécurité frontalière respectent les droits fondamentaux. Sa politique migratoire ne devrait pas être réduite à son utilité comme levier vis-à-vis de l’Europe.

L’Union européenne, quant à elle, doit reconnaître que l’externalisation sans partage des responsabilités est insoutenable. Le soutien financier à la gestion marocaine des frontières peut réduire les arrivées, mais il ne résout pas les causes profondes des migrations irrégulières. Comme je l’ai soutenu dans Chtatou (2026b, 2026c), le rôle du Maroc comme zone tampon migratoire européenne crée des contradictions qui ne peuvent être résolues par la sécuritisation seule.

Enfin, l’Espagne et le Maroc devraient mettre en place un mécanisme bilatéral permanent spécifiquement consacré à Ceuta et Melilla. Une telle structure n’exigerait d’aucune des deux parties qu’elle abandonne sa position de souveraineté. Elle permettrait plutôt de séparer la coopération pratique du différend territorial. La migration, la gestion des urgences, la sécurité maritime, la protection de l’environnement, le commerce et les réponses humanitaires pourraient être institutionnalisés même si la question de la souveraineté demeure politiquement non résolue.


Conclusion : Ceuta entre deux rives

Ceuta constitue une ligne de fracture parce qu’elle est simultanément un lieu et un symbole. Géographiquement, c’est une petite ville méditerranéenne. Politiquement, c’est un territoire espagnol. Stratégiquement, c’est une frontière extérieure de l’Union européenne. Historiquement, elle constitue l’un des éléments du rapport postcolonial inachevé entre l’Espagne et le Maroc. Psychologiquement, elle est un espace où se rencontrent les craintes espagnoles concernant les ambitions territoriales marocaines et les griefs marocains relatifs à la présence européenne en Afrique du Nord.

La poussée migratoire de 2026 n’a pas créé ces tensions. Elle les a réactivées.

Sa signification réside précisément dans cette capacité à réveiller des récits dormants. Un événement migratoire massif devient une crise de souveraineté ; une crise de souveraineté devient une crise sécuritaire ; une crise sécuritaire devient une confrontation politique intérieure ; et cette confrontation renforce les perceptions négatives du Maroc. Le cycle s’auto-entretient.

Pourtant, la même crise montre également pourquoi les récits simplistes sont inadéquats. Les migrants ne constituaient pas une force d’invasion homogène. Beaucoup étaient de jeunes Marocains à la recherche d’opportunités économiques ; d’autres étaient des demandeurs d’asile provenant de zones de conflit éloignées. Une grande partie est retournée au Maroc. D’autres demeurent dans des conditions extrêmement difficiles à Ceuta. Les informations disponibles montrent à la fois la vulnérabilité humanitaire des migrants et l’anxiété croissante d’une partie de la population locale. (Reuters)

Il n’existe pas non plus, à ce stade, de preuves suffisantes permettant d’établir que Rabat aurait délibérément orchestré la mobilisation de juillet 2026. Les informations disponibles indiquent plutôt que les autorités marocaines ont finalement renforcé le contrôle de la frontière et cherché à empêcher de nouveaux départs. (AP News) L’explication la plus convaincante est donc structurelle.

Ceuta révèle ainsi le paradoxe fondamental des relations hispano-marocaines contemporaines : les deux pays ont besoin l’un de l’autre précisément là où ils se font le moins confiance.

L’Espagne a besoin du Maroc pour protéger sa frontière méridionale, tandis que le Maroc sait que cette dépendance lui confère un levier stratégique. Le Maroc cherche à être reconnu comme une puissance africaine souveraine et influente, tandis que l’Espagne reste déterminée à préserver le statu quo territorial. L’Europe cherche à externaliser le contrôle migratoire, tandis que le Maroc refuse d’être réduit au rôle de simple garde-frontière européen. Les migrants cherchent la mobilité, tandis que des frontières de plus en plus fortifiées la leur refusent. Enfin, les habitants de Ceuta demandent sécurité et stabilité sociale tout en étant confrontés à une urgence humanitaire qu’ils ne peuvent gérer seuls.

La persistance de l’anti-marocanisme ne peut donc être comprise simplement comme un préjugé irrationnel. Elle est reproduite par une structure politique dans laquelle les revendications territoriales non résolues, la pression migratoire, la mémoire historique et la dépendance stratégique s’alimentent continuellement les unes les autres. Mais précisément parce que ce phénomène est structurel, il n’est pas nécessairement inévitable.

L’avenir de Ceuta dépendra du remplacement de la politique de suspicion par une politique d’interdépendance maîtrisée. L’Espagne doit défendre son territoire sans faire du Maroc un ennemi permanent. Le Maroc doit défendre ses intérêts stratégiques sans permettre que la migration devienne un instrument de coercition. L’Union européenne doit partager ses responsabilités plutôt que de les externaliser indéfiniment. Et les deux sociétés doivent reconnaître que la mémoire historique peut expliquer les tensions présentes sans nécessairement déterminer les relations futures.

Ceuta restera probablement pendant longtemps un symbole contesté. Mais elle ne doit pas nécessairement rester une crise permanente. Le véritable défi consiste à empêcher que chaque mouvement migratoire ne devienne une confrontation géopolitique et que chaque désaccord géopolitique ne se transforme en crise migratoire.

La frontière entre le Maroc et l’Espagne n’est finalement pas seulement une ligne séparant deux souverainetés. Elle est un espace où se rencontrent l’Europe et l’Afrique, la mémoire coloniale et la politique postcoloniale, la sécurité et la mobilité, la souveraineté et l’interdépendance. Ceuta en est l’expression la plus visible. Son avenir dépendra moins de la hauteur de ses clôtures que de la maturité politique avec laquelle les deux parties géreront les réalités historiques et stratégiques que ces clôtures ne peuvent résoudre.

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Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA

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