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La Tijaniyya et ses ramifications en Afrique (2)

Ahmad at-Tijâni, fondateur de la Tijâniya

Ahmad at-Tijâni, fondateur de la confrérie tijâniyya, est né en 1150 H /1737, à Aïn Madi, au sud de l’Algérie, qui ne dépendait que de manière sporadique des beys d’Algérie. Aïn Madi, comme Laghouat, était rattachée à l’autorité des chefs de tribus, et parfois, à l’autorité des saints et des cheikhs de confréries, comme c’est le cas des Tijânis de cette région. A noter que les sources marocaines divergent sur son lieu de naissance, attribué aussi à la région de Safi et Marrakech par certaines sources, dont l’ouvrage de Mohammed ben Abdelkader al-Jazâ’irî, Tuhfat az-zâ’ir, et les écrits de l’arabisant et orientaliste français, Jacques Berque.

Ce sont ces derniers témoignages qui ont été confirmés par les sources tijâniyas, africaines, et même coloniales. Mais le lignage de la Tijâniya remonte à la tribu Banû Toujine, avec laquelle il s’était lié par les liens du mariage. Ce lignage était connue à Aïn Madi sous le nom de Tijâjna, dont une partie s’était érigée en ennemi féroce d’Ahmad at-Tijâni et de sa confrérie, surtout après qu’elle s’était alliée aux Turcs, qui imposaient aux habitants du qsar de s’acquitter de différents tributs et impôts excessifs.

Pour cette raison et d’autres encore, le Cheikh fondateur quittera à plusieurs reprises le qsar de Aïn Mâdi, mais c’est en 1797-8 qu’il se rendra à Fès pour s’y établir de manière définitive. Mais l’événement le plus déterminant dans la trajectoire de Cheikh Ahmad at-Tijâni s’incarne dans l’acte de fondation de la Tijâniya en 1781 dans la région frontalière de Bousemghûn, entre le Maroc et les Turcs d’Algérie. L’objectif de cette présentation concise est de faire connaître le Cheikh et sa confrérie.

A cet effet, il convient de distinguer la période de la fondation, telle qu’elle a été relatée par les premiers écrits tijânis, et qui avait consisté dans le dépassement des autres turuq soufies, qui l’avaient précédée ou lui étaient contemporaines, en la considérant comme l’ultime tarîqa qui venait annuler les autres turuq. Une seconde période commence avec l’installation d’Ahmad at-Tijanî à Fès.

Concernant cette période, des écrits montrent qu’il y a eu une révision de préceptes et principes avancés lors de la période de la fondation. Cela va nous permettre de traiter les questions de périodisation dans le rapport de celle-ci avec le soufisme, en général, et avec le modèle tijâni, en particulier.

Nous nous posons alors la question fondamentale relative aussi bien à la tarîqa tijâniyya qu’aux confréries kattâniya et sûdiyya-Qurachiyya qui font écho aussi au principe du Sceau de la Tijâniyya, celui-ci procédant à son tour des enseignements d’Ibn Arabi et Abdelkrim al-Jîlî : attendu que ces turuq ont été considérées comme le Sceau du soufisme, cela signifie-t-il qu’il n’est plus possible de fonder après elles d’autres turuq sans qu’elles ne procèdent de son esprit ?

C’est sur cette base qu’il faut traiter la question du temps de commencement et du sceau de la sainteté, puisque Ahmad at-Tijâni a affirmé que sa tarîqa est mohammadienne, qu’elle est le sceau des turuq, et que le Prophète (Que le salut et la paix d’Allâh soient sur lui) a gardé certains sceaux cachés pour les lui révéler à la fin du XVIIIème siècle. Dans la littérature tijânie, la notion de sceau caché est liée à la question du temps originel qui remonte à la « Table gardée » et à la période pré-adamique.

A ce propos, l’historien peut se poser la question suivante : la Tijâniyya, qui apparut historiquement en 1781, représente-t-elle le soufisme de la période d’at-Tijânî jusqu’à la période préislamique ? Par devers cette question, la tarîqa nous permet de faire un retour à l’histoire de l’être humain telle qu’elle est incarnée dans la symbolique adamique, et de prendre connaissance, à travers sa littérature, des conditions générales qui avaient lieu à l’apparition d’Ahmad at-Tijâni.

Si Ahmad at-Tijâni s’immergeait dans le temps originel en proscrivant les cheikhs prédécesseurs, il incarnait en même temps l’esprit de la plupart des écrits soufis, où il puisait de nombreuses données et catégories auxquelles il avait adhéré, ou qu’il avait développées ou dépassées.

Nous sommes devant un héritage soufi et culturel qui exige de l’historien, s’agissant, notamment, de la question de la périodisation, comme dans le cas d’at-Tijâni et de la Tijâniyya, une étude de la généalogie spirituelle et de la généalogie sociale qui réduit les périodes temporelles et culturelles dont s’était nourri le fondateur de la Tijâniya.

Installation à Fès et fondation de la zawiya tijâniyya

Ahmad at-Tijâni est arrivé à Fès en 1213 H/1798, où il s’est installé de manière définitive jusqu’à sa mort en 1230H/1815. Deux ans après, il fondait sa première zawiya en 1800-1801, attirant les élites fassies et marocaines qui appartenaient à d’autres turuq soufies, telles que les turuq wazzâniya, nâssiriya et darqâwiya.

Les harcèlements qu’Ahmad at-Tijâni avait subis à qsar Aïn Mâdi ou à qsar Abou-Semghûn de la part des autorités turques l’avaient poussé à demander asile auprès du sultan marocain Moulay Sliman (1792-1822), qui l’accueillit généreusement en lui offrant le palais Dar al-Mraya à Fès. Ahmad at-Tijâni était venu de Tlemcen, accompagné d’Ali Harâzim Barrâda al-Fassi qui est considéré comme l’un des dépositaires de son sceau et son médiateur auprès du sultan marocain. Il est à rappeler que ce voyage d’at-Tijâni ne sera pas le dernier de par sa symbolique politique, puisque les habitants de Tlemcen demandaient souvent à devenir des sujets du sultan marocain, notamment, après la colonisation de l’Algérie en 1830 par les forces françaises.

L’installation d’Ahmad at-Tijâni à Fès coïncidera avec l’apparition du mouvement wahhabite en Orient, sur lequel le sultan marocain s’appuiera en vue de résoudre la crise politique qui l’avait opposé à la coalition kabilo-touareg encadrée par les confréries darqawiya et wazzâniya dans les montagnes, particulièrement dans la région de Fazaz (Moyen Atlas et Tadla).

Cheikh Ahmad at-Tijâni accomplira un rôle important pour le sultan Moulay Sliman en lui apportant son aide face à ses adversaires parmi les cheikhs du soufisme sunnite et populaire, la Tijâniyya étant devenue elle-même rivale des autres confréries soufies, qui étaient considérées comme dépassées du point de vue de la Tijâniyya, dont la littérature repose sur le principe de l’interdiction de la ziyyâra [visite] des autres cheikhs non-tijanis, car la Tijâniya était considérée comme le sceau des turuq de par le fait que son fondateur était vu comme le sceau de la sainteté soufie, et qu’elle fut fondée sur ordre du prophète.

Après s’être installé à Fès, Cheikh Ahmad at-Tijâni s’était rendu célèbre par les discussions qu’il avait eues avec les savants les plus connus de cette ville, particulièrement avec Tayyeb Ben Kirâne (mort en 1802) et Mohammed Ibn Abdessalam an-Nâssiri. Mohammed ibn al-Muchri et Ahmad Skirej font état de la teneur des discussions qu’Ahmad at-Tijâni avait eues avec ses adversaires. Ibn al-Muchri rapporte qu’il disait : « Les grâces divines du Pôle caché dépassent celles des prophètes ». Par ailleurs, le témoignage d’Ahmad Skirej revêt une importance particulière puisqu’il est le seul témoignage qui évoque l’activité d’Ahmad at-Tîjâni dans les conseils tenus par les oulémas en présence du sultan Moulay Souleymane, et qui étaient souvent présidés par Cheikh Tayyeb Ben Kirâne.

Etant l’un des plus importants théologiens du XVIIIème siècle et du début du XIXème, Ahmad at-Tîjâni remportait toutes les controverses autour des idées qu’il défendait sur le soufisme, le fiqh et le culte. En attestent les correspondances mentionnées par Ali Harâzim Barrâda dans le deuxième volume de son ouvrage Jawâhir al-ma’ânî, considéré comme la référence principale et officielle de la confrérie tijanie.

Jillali El AdnaniProfesseur à l’Université Mohamed V de Rabat

A suivre

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