Les conditions de la renaissance de Malek Bennabi (10)

L’idée religieuse qui conditionne le comportement de l’individu moralise les coeurs dans la société grâce à une certaine finalité, en lui donnant une prise de conscience d’un objectif qui donne à la vie, une portée significative et une raison. Lorsque cette idée religieuse impose et transmet cet objectif d’une génération à une autre et d’une classe à une autre, elle aura permis aussi à la société sa conservation et sa pérennité.
Il nous revient, depuis lors, de recourir au langage de la psychanalyse afin de suivre l’évolution de la civilisation, une évolution prise comme une forme temporelle des actions et des réactions échangées et qui naissent depuis le début de cette évolution entre l’individu et l’idée religieuse. C’est de là que procèdent le mouvement et l’activité. Lorsque nous mettons l’individu au point zéro dans le graphique présenté
précédemment, nous constatons qu’il se trouve dans l’état que certains historiens musulmans appellent l’étape »innée », chargée de tous les instincts dont la nature l’a doté. L’individu, dans pareil cas, n’est dans le fond qu’un homo-natura, néanmoins l’idée religieuse soumet ses instincts à un »conditionnement » que la psychologie freudienne appelle le »refoulement. »
Ce conditionnement n’est pas de nature à abolir les instincts mais il assure leur organisation au sein d’une relation fonctionnelle avec les dispositions de l’idée religieuse: la biologie animale représentée d’une façon concrète par les instincts ne disparaît pas, mais devient disciplinée grâce à un ordre donné.
Dans ce cas l’individu se libère, partiellement, de la loi naturelle, instinctive. Dans son ensemble, son existence sera soumise aux dispositions spirituelles que l’idée religieuse imprime dans son âme au point qu’il évolue, dans cette nouvelle condition, selon la loi de l’âme.
C’est cette même loi qui a déterminé l’attitude de Bilal au moment où il a soulevé le doigt sous le fouet du supplice pour répéter sans affaissement: »Ahad! Ahad! » Il (Dieu unique! Dieu unique!).
Il est clair que cette exclamation n’exprime nullement un appel de l’instinct. La voix de l’instinct s’est éteinte sans qu’elle ait toutefois disparu par le châtiment. Ce gémissement ne traduit pas la voix de la raison également. La douleur ne s’assagit pas.
C’est un cri de l’esprit libéré du carcan des instincts après leur domination définitive dans le coeur de Bilal Ibn Rabah, par la croyance.
La société islamique est soumise, également, à ce même changement. Elle était dans la même situation que celle de Bilai. Elle ne parle pas le langage de l’instinct de la chair et de l’os, d’une part. D’autre part, la voix de la raison restait encore silencieuse dans cette société naissante. Tout le langage durant cette époque était la spiritualité de la logique. Elle était fille de l’esprit avant tout.
C’est le premier cycle d’une civilisation donnée, le cycle qui dompte les instincts engagés dans une organisation où les excès sont bridés et empêchés de se déchaîner.
C’est l’esprit qui était incarné dans la voix de Bilal, une voix qui parle et défie la chair et le sang. Avec son index, le compagnon du prophète opposait un défi à la nature humaine et élève grâce à lui à un moment donné le destin de la nouvelle religion. C’est le même esprit qui traduit la voix de cette femme qui, ayant commis le péché de l’adultère, est venu voir le prophète pour lui déclarer son péché et demandait qu’elle soit
soumise à la punition de la fornication. Tous ces faits dépassent les critères naturels et montrent que l’instinct a été refoulé bien qu’il garde sa tendance à se libérer. C’est là que se déclare le conflit entre cette tendance et la domination de l’esprit.
Aux mêmes moments, la société, propulsée par l’idée religieuse, continue son évolution et le réseau de ses liaisons intérieures s’accomplit selon l’étendue du rayonnement de cette idée dans le monde. Les problèmes concrets de cette société naissante font leur apparition avec son expansion et des nécessités nouvelles interviennent également avec son achèvement. Pour que cette civilisation puisse répondre à ces
critères qui surgissent, elle emprunte une voie nouvelle. Cette voie pourrait être confrontée à la »reconnaissance », à l’exemple du cycle européen, où à la prise du pouvoir par les Omeyyades, à l’instar du cycle islamique. Dans les deux cas, le tournant reste un tournant de la raison. Mais cette raison ne détient pas la maîtrise exercée par l’âme sur les instincts.
Ces instincts comnencent alors à se libérer de leurs chaînes à l’instar de l’époque des Omeyyades où l’âme commençait à perdre de son
emprise graduellement sur les instincts et la société cessait d’exercer sa pression sur l’individu.
Il est naturel que les instincts ne se déchaînent pas d’un seul coup, mais suivant l’apathie de l’autorité de l’esprit.
Au moment où l’histoire continue son cours, nous relevons que cette évolution continue également dans le psychisme de l’individu et dans la structure éthique de la société qui cesse, de son côté, de réformer le comportement des individus. A mesure que cette tendance se libère de ses chaînes dans la société, la liberté des moeurs exercée par l’individu dans ses actes personnels, cesse graduellement.
Si on avait eu la possibilité, à ce moment, à l’aide d’un moyen de contrôle de précision de ses conditions psychologiques, de poursuivre les résultats de cette gradation, à l’instar des moyens de contrôle des laboratoires des sciences naturelles, nous aurions noté la baisse du niveau de la morale de la société, ou nous aurions relevé – le résultat étant le même – une carence dans l’efficacité sociale de l’idée religieuse. Cette idée poursuit sa tendance à la baisse depuis que la civilisation est engagée dans la phase de la raison.
L’apogée d’une civilisation – je veux dire l’expansion de ses sciences et de ses arts – se rencontre d’un point de vue de l’étiologie stricte avec le début d’une maladie sociale donnée, laquelle n’a pas suscité encore l’intérêt des historiens et des sociologues, car ses conséquences concrètes restent lointaines encore.
L’instinct refoulé, grâce à l’idée religieuse, continue, de ce fait, ses tentatives de se libérer, la nature reprend, progressivement, sa prééminence sur l’individu et sur la société.
Lorsque cette libération atteint son point culminant, la troisième phase de la civilisation commence. C’est la phase de l’instinct qui se dévoile totalement.
La fonction sociale de l’idée religieuse prend fin. Cette idée devient totalement inapte à assumer sa mission dans une société déchue. La société s’engage définitivement dans la nuit de l’histoire et de cette façon s’achève un cycle dans la civilisation.
Ainsi, nous sommes, durant cette phase, devant une science propulsée par des motivations issues de l’idée religieuse et jaillie des lumières de la civilisation; si son cycle s’achève, toutefois, l’anarchie l’emporte et l’étape se transforme en néant ou se meut en une science gagne-pain qui permet à ses adeptes de vivre aux dépens de l’ignorance qui sévit.
Le cycle de la civilisation s’accomplit donc, selon ce schéma, puisqu’il commence lorsqu’une idée religieuse donnée s’introduit dans l’histoire ou »lorsqu’un êthos rentre dans l’histoire », selon les propres termes de Keyserling.
Le même cycle s’ achève lorsque l’esprit perd définitivement son emprise qu’il avait sur les instincts refoulés ou enchaînés.
Avant le commencement d’un cycle donné ou à ses débuts, l’homme se trouve dans une situation de pré-civilisation. Tandis
qu’à la fin du cycle, l’homme est déchu, d’un point de vue civilisationnel. La civilisation lui a échappé complètement. Il s’engage dans l’ère post-civilisation.
S’il est possible d’établir une similitude entre ces deux situations d’un point de vue superficiel à cause des points identiques en apparence, il est faux d’établir une similitude entre les deux cas d’un point de vue bio-historique: l’homme déchu d’un point de vue civilisationnel est totalement différent de l’homme de la pré-civilisation ou l’ homo-natura.
Le premier n’est pas seulement un homme qui évolue en dehors de la civilisation comme le second homme que nous avons appelé l’ homo-natura. En effet, l’homme dépourvu de la civilisation n’est pas apte à réaliser une »oeuvre civilisatrice » sauf, s’il opère lui-même une transformation à partir de ses racines fondamentales.
A l’inverse, l’homme à l’étape de la pré-civilisation demeure prêt à s’engager dans le cycle de la civilisation, à l’instar du bédouin au temps du prophète. Nous pouvons prendre exemple à ces considérations d’une parabole puisée dans »l’énergie hydraulique ».
En prenant, comme limite de rapprochement, l’atome de l’eau dans deux situations différentes: dans la première, »avant » son point d’arrivée dans un réservoir qui produit l’électricité, dans le second cas, »après » sa sortie du même réservoir.
Cet atome offre, »avant » son arrivée au réservoir, l’image de l’homme à l’étape de la pré-civilisation, c’est-à-dire l’homme qui n’est pas encore entré dans le cycle d’une civilisation donnée. C’est un atome pourvu d’une énergie accumulée prête à accomplir une oeuvre utile, si on utilise les appareils du réservoir pour l’irrigation ou la production de l’électricité. Toutefois, cet atome devient incapable d’accomplir la même oeuvre depuis lors qu’il devient »après » le réservoir.
Il a, en effet, perdu son énergie accumulée, ce qui nous donne l’image d’un homme déchu du point de vue de la civilisation, l’homme, en d’autres termes, qui a quitté le cycle de la civilisation. Cet atome qui quitte son réservoir ne peut reconquerir sa situation antérieur, excepte en recourant à une opération fondamentale qui est la vaporisation ou dans les courants climatiques appropriés qui lui rendent sa nature
d’origine. Il est possible, ainsi, de le transformer de nouveau en un atome hydraulique avant de passer dans le réservoir.
C’est l’image de l’homme avant son entrée dans le cycle d’une civilisation et après sa sortie du même cycle.
Ces considérations nous montrent comment l’idée religieuse »conditionne » le comportement de l’homme jusqu’au point de le rendre apte à accomplir une mission »civilisatrice ». Toutefois, l’idée religieuse, dans son rôle, ne se limite pas à ce point. Elle nous résout un problème psychosocial d’une importance capitale et qui concerne la continuité de la civilisation.
La société ne peut faire face aux »difficultés » que lui impose l’histoire, en tant que société si elle ne connaît pas lucidement l’objectif de ses efforts.
Néanmoins, l’activité sociale ne peut être productive, efficace et apte à son maintien et à sa continuité qu’avec l’existence d’un »mobile » quelconque qui peut conditionner les énergies et les pousser grâce à une finalité donnée.
Au sein de cette relation, les idées de Toynbee paraissent plus proches de la réalité que celles de Marx. En fait, la théorie du »défi » explique le »mobile » qui conditionne l’histoire grâce à une certaine finalité, en ce sens que ce défi est suscité par le simple instinct de conservation présent dans tout groupe humain.
Inversement, la théorie du »besoin » est incapable d’expliquer le même fait afin de recourir à un certain équilibre politique en se fondant ainsi sur une »conscience de classe » donnée, c’est-à-dire en adjoignant un cachet politique au problème. Le »défi » exige, un pratique, une certaine »entraide » ou un »rapport de coopération » entre les individus d’un groupe humain défini dont la situation lui impose d’élaborer une »réponse » à ce »défi » d’une façon collective et solidaire.
A l’opposé, les besoins élémentaires appellent l’instinct individuel et imposent une certaine »compétition » ou une »concurrence » dans laquelle chaque individu agit pour son propre compte, motivé par les lois basses héritées de l’organisation animale.
En outre, l’idée religieuse qui conditionne le comportement de l’individu – comme nous l’avons expliqué – moralise les coeurs dans la société grâce à une certaine finalité*, en lui donnant une prise de conscience d’un objectif qui donne à la vie, une portée significative et une raison. Lorsque cette idée religieuse impose et transmet cet objectif d’une génération à une autre et d’une classe à une autre, elle aura permis aussi à la société sa conservation et sa pérennité. En ce sens qu’elle assoit et assure la continuité de la civilisation.
Ces mêmes problèmes qui touchent à la psychologie individuelle et collective, l’idée islamique leur avait dégagé des solutions depuis treize siècles, jusqu’à ce que l’homme de la période pré-civilisation ait bâti la civilisation … au point où le mènera la volonté divine.
Nous avons dit que la solution du problème de l’homme s’accomplit à travers trois éléments essentiels qui sont: l’orientation de la culture, l’orientation du travail et l’orientation du capital.
Nous avons achevé dans ce chapitre l’étude de l’orientation de la culture. Nous entamons l’examen de l’orientation du travail, comme deuxième maillon du problème de l’homme.
*Cette « finalité » se manifeste dans la notion du « jour dernier » et se réalise historiquement sous la forme d’une civilisation.
A suivre



