
L’Institut Œcuménique de Théologie Al Mowafaqa a organisé, jeudi 14 mai 2026 à Rabat, une nouvelle rencontre dans le cadre du cycle de conférences « Regards croisés Islamo-Chrétiens », consacrée au thème « Agar / Hajar ».
Cette conférence a réuni Farid El Asri, anthropologue et titulaire de la chaire « Cultures, sociétés et faits religieux » à Université Internationale de Rabat, ainsi que Stephane Delavelle, auteur de l’ouvrage Franciscains au Maroc, huit siècles de rencontres.
Organisée dans un esprit de dialogue et d’échange, cette rencontre a permis d’explorer les regards croisés des traditions islamiques et chrétiennes autour de la figure d’Agar/Hajar, symbole partagé dans les deux héritages religieux.
Stéphane Delavelle : Agar, figure de l’altérité et de la responsabilité éthique
Lors de son intervention, Stéphane Delavelle propose une lecture théologique des figures bibliques de Agar/Hajar et de Anne (mère de Samuel). Il met en évidence plusieurs parallèles entre ces deux femmes, toutes deux confrontées à la stérilité ou à la souffrance liée à la fécondité, puis devenues mères dans un contexte d’intervention divine. Elles donnent naissance à des figures majeures, Ismaël et Samuel, et partagent également le thème de la séparation d’avec leurs enfants.

Delavelle insiste sur le caractère ambivalent d’Agar : femme étrangère, servante et marginalisée, elle est aussi reconnue par Dieu et présentée comme mère de prophète, incarnant une figure paradoxale de dignité et d’exclusion.
L’intervenant met en lumière des structures narratives parallèles dans le cycle d’Abraham, notamment à travers deux épisodes impliquant des Égyptiens (Agar et le séjour de Sarah en Égypte). Dans ces récits, l’“Autre” est mobilisé pour résoudre une crise puis progressivement marginalisé, révélant une tension entre utilité et exclusion.
Enfin, Delavelle propose une lecture éthique de ces récits : la bénédiction divine accordée à Abraham ne peut se réaliser sans le respect de l’Autre. Ainsi, Agar devient une figure symbolique de l’altérité, invitant les traditions religieuses à repenser leur rapport à l’étranger et à la responsabilité éthique envers autrui.
Farid El Asri : Le rite du pèlerinage comme mémoire vivante de Hajar
Farid El Asri propose une lecture anthropologique et rituelle de la figure de Hajar, considérée comme centrale dans la mémoire islamique malgré l’absence de son nom dans le Coran. Cette absence est interprétée non comme une invisibilisation, mais comme une « typification » : le texte coranique fonctionnerait selon une économie discursive faite de silences, de paraboles et de guidance, où l’action prime sur l’identité nominative. Ainsi, Hajar devient une figure dont la signification dépasse le nom pour s’inscrire dans le geste et l’expérience.

Dans cette perspective, El Asri insiste sur la dimension de guidance du texte sacré, articulée autour des notions d’orientation et de finalité. Il évoque notamment la distinction entre la Ouija (orientation) et la Kibla (finalité), rappelant que la prière musulmane s’organise autour d’un axe directionnel vers La Mecque et la Kaaba. Hajar est alors présentée comme une « boussole » spirituelle de l’orientation humaine : à travers son parcours entre Safa الصفا et Marwa المروة, elle incarne une autorité rituelle qui transforme un geste de survie en référence canonique universelle, inscrite dans le Sa’y (السعي)..

Enfin, l’intervention a mis en lumière la portée symbolique des trois piliers associés à Hajar dans le pèlerinage : le geste, l’eau et le lieu. Le Sa’y est ainsi présenté comme la transformation d’un geste de survie en mémoire rituelle universelle, tandis que l’eau de Zamzam apparaît comme le signe vital reliant l’espérance spirituelle à la naissance d’une civilisation et d’une communauté croyante.

Enfin, Farid El Asri met en lumière la portée symbolique des trois piliers associés à Hajar dans le pèlerinage : le geste, l’eau et le lieu. Le Sa’y est ainsi présenté comme la transformation d’un geste de survie en mémoire rituelle universelle, tandis que l’eau de Zamzam apparaît comme le signe vital reliant l’espérance spirituelle à la naissance d’une civilisation et d’une communauté croyante.
La fondation de La Mecque ne peut être réduite à un événement politique ou urbain. Elle relève plutôt d’une « histoire de regroupement familial » où la sacralité du lieu se construit progressivement à travers la relation entre Abraham, Hajar et Ismaël. Dans cette perspective, le désert n’est pas un simple décor, mais une matrice d’épreuve et un espace de preuve où se manifeste la dimension fondatrice de l’existence. Le sacré n’est donc pas donné a priori : il émerge d’une expérience vécue et d’une interaction entre les êtres et leur environnement.
Le sacré apparaît alors comme une réalité « fabriquée » par le geste. Il convient de distinguer le Haram comme espace sacré du harâm comme catégorie d’interdit, afin de comprendre que la spatialité sacrée relève d’une construction ontologique issue de l’action humaine et spirituelle. Dans cette logique, le désert incarne l’épreuve, l’eau la bascule vers la vie, et le mouvement le principe fondateur de la mémoire rituelle. Ensemble, ces éléments font du sacré une architecture vivante du monde, née de l’endurance, de l’espérance et de l’action.



