Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (10)

La société musulmane a posé le problème du colonialisme et négligé celui de la colonisabilité.
VI – L’UNIVERS-IDÉES
Une société au stade pré-civilisé fait face à ses activités rudimentaires avec des motivations et des modalités opératoires qui
représentent un modeste univers culturel.
Même à ce stade cependant, cet univers inclut des idées maîtresses (des Archétypes) qu’une génération hérite de la précédente et passe à la suivante et des idées pratiques plus ou moins retouchées par chaque génération pour faire face à des circonstances précises de son histoire.
Les premières idées qui tendent son activité sont son éthique à ce stade-là.
Les secondes qui orientent son activité sont sa technique.
Quand elle passera au stade suivant, qu’elle s’engage dans le processus d’une civilisation, sa mutation correspond exactement à une révolution culturelle qui retouchera plus ou moins, plutôt moins, sa technique mais bouleversera radicalement son éthique.
Au seuil d’une civilisation, ce n’est pas le monde des choses qui se transfor1ne- mais le monde des personnes fondamentalement.
Et à ce stade là, même la technique n’est pas tournée vers la chose mais vers l’homme.
C’est une technique sociale définissant les nouveaux rapports au sein de la société sur la base de nouvelle charte, révélée comme le Coran ou composée par des hommes comme la Iassa des Genkis Khan et la Constitution française de 1793.
Mais la première condition pour assurer au sein de la société le réseau de ses nouveaux rapports c’est, comme nous venons de le voir, d’assigner à son énergie vitale des limites.
Au sein de l’univers-idées d’une société, il y a une hiérarchie : les idées qui transforment l’homme et celles qui transf orment les choses.
Les premières détiennent le pouvoir de conditionner l’énergie vitale au seuil d’une civilisation.
Les secondes, celui de conditionner la matière, dans la seconde phase du cycle.
Le pouvoir des premières, en degré de transformation et en durée, dépend de l’origine, sacrale ou temporelle, de l’univers culturel qui a pris naissance dans la nouvelle société.
En fait, un univers purement temporel n’existe pas à l’origine parce qu’il ne peut pas fournir des motivations assez puissantes pour soutenir les premiers pas d’une société naissante.
Et les fondateurs d’une société civile s’en aperçoivent assez vite, comme Robespierre qui joint, après coup, à l’idéologie de la Révolution Française l’idée de l’Etre Suprême. Et quand cette idée échouera, la France de 1798 lui substituera celle d’un démiurge incarné par Napoléon.
Ce biais montre qu’un ordre naissant cherchera toujours appui sur des valeurs sacrées.
Par ailleurs, l’histoire montre qu’un univers même fondé, à l’origine, sur ces valeurs tendra toujours à la désacralisation, à mesure que la société avance dans la seconde phase, celle des problèmes techniques et de l’expansion.
Si bien que le phénomène peut être interprété de deux manières. Dans la perspective des économistes, c’est un progrès. Dans celle des historiens-philosophes, c’est une perte d’énergie, un début de vieillissement.
Ces deux interprétations contradictoires se concilient dans la nécessité de la loi de transformnation de l’énergie qui gouverne aussi l’histoire comme elle gouverne la Physique : il faut une chute de potentiel pour produire du travail.
Les mécaniciens dénomment »moment » de la force, l’instant à partir duquel son bras de levier est Suffisant pour lui permettre de déplacer une résistance, c’est-à-dire d’accomplir un travail.
L’idée-force aussi à son moment. C’est quand sa projection dans notre activité est exactement l’ima~e intégrale de son Archétype dans l’univers culturel originel. En particulier, son pouvoir sur l’énergie vitale est maximum à ce moment-là.
Il permettra à Bilal Ibn Rabah, soumis à d’atroces tortures, de défier quand-même de son index, lever en témoignage de l’unité de Dieu, toute la djahilia comme il permettait au martyr chrétien exposé aux horreurs du cirque au temps des Catacombes, de défier le paganisme de Rome.
Toutes les idées – celles qui concernent l’ordre moral comme celles qui gouvernent l’ordre matériel ont leur moment de grâce, leur moment d’Archimède, quand leur entrée dans l’univers culturel est marqué d’un cri de joie » Ellrêka »
C’est le cri de Moïse devant le Buissori Ardent que Pascal rappellera à la conscience chrétienne dans ses belles formes du XVIIe français : Feu ! … Feu ! … joie ! … lames de joie ! …
C’est le cri de Nieztsche découvrant son « die ewige wiederkehrung »(la loi de l’éternel retour).
C’est Christophe Colomb découvrant le~Antilles en 1492 et poussant avec son équipage le cri : terre ‘···terre ! … Il annonçait au monde, non plus la découverte de l’Amirique, mais l’entrée décisive dans l’univers culturel d’une idée :[la terre est ronde ! …la terre est bien ronde ! …
C’est le cri de victoire d’une idée … Criées par le peuple de Paris les idées liberté, égalité, fraternité ont emporté la Bastille le 14 Juillet 1789.
Et les remous de cette journée dans l’histoire emporteront le trône de Pierre de Grand en octobre 191 7.
Le moment d’Archimède des idées dépend de l’état de leurs liaisons avec les Archétypes.
Ceux-ci représentent dans l’univers culturel les matrices sur lesquelles se moulent les idées qui s’expriment diréctement dans nos activités.
Mais le temps travaille dans notre subjectivité, dans notre rationalité à oblitérer les saillants de ces moulages, comme il fait dans un atelier d’impression ou de fonderie.
Il peut arriver que les formes tirées ne soient plus que de pâles images des Archétypes : les idées exprimées trahissent les idées imprimées sur les matrices originelles.
Et cette trahison retentit sur toute notre activité en l’exposant à une némésis – une vengeance (parfois terrible sur le plan temporel) – quand les idées trahies se vengent. On le comprend aisément sur le plan technique où la vengeance est plus immédiate quand on construit mal une machine qui explose, un pont qui s’écroule.
Mais souvent les sociétés, les civilisations, les empires ne s’écroulent pas autrement.
Toutes les débacles de l’histoire ne sont la plupart du temps que les effets plus ou moins immédiats d’une némésis des idées trahies.
La chute de Carthage par la faute politique de son Sénat en est l’illustration tragique mais pas unique.
Il faut respecter les rapports des idées avec les paramètres de l’action sous peine de rendre celle-ci absurde ou impossible.
Ces rapports sont de trois ordres :
1)-d’ordre éthique, idéologique, politique par rapport au monde des personnes et même physiologique si on considère l’eugénisme ;
2) – d’ordre logique, philosophique, scientifique par rapport à l’univers-idées;
3) – d’ordre technique, économique, sociologique par rapport au monde des choses.
Quand une de ces articulations de l’idée est altérée par un facteur quelconque, il faut s’attendre à voir le résultat de cette altération dans les jugements ou dans les activités de la société et dans le comportement de ses individus.
Ces effets apparaissent sous des formes aberrantes parfois risibles.
A une exposition de peinture, en 1957 à Los Angeles, le tableau primé intitulé » Café Laos » était d’un perroquet borgne que son propriétaire avait mis à patauger dans les couleurs près d’une toile.
Cette mystification artistique – signe des temps surréalistes n’était possible que parce que les canons esthétiques pervertis par le surréalisme avaient faussé les critères des jurés.
Au moins ici la supercherie a été découverte aisément parce que c’est son auteur lui-même – le propriétaire du perroquet qui l’a avoué après coup.
Dans bien d’autres cas, la supercherie ne peut pas être avouée, ou dénoncée soit par hypocrisie quand des intérêts sordides baillonnent les opinions, soit plus simplement par inconscience.
Quoiqu’il en soit, toute altération des liaisons des idées entre elles (ordre logique, philosophique, etc … ), avec le monde des personnes (ordre idéologique, politique etc … ), ou avec le monde des choses (ordre technique, économique, politique etc … ), ne manquent pas d’engendrer des perturbations dans la vie sociale et des aberrations dans les conduites individuelles.
Surtout quand la coupure avec les archétypes parvient à son ter1ne, quand les matrices de nos idées imprimées sont tout à fait limées dans notre subjectivité et que nos idées exprimées moulées sur ces matrices n’ont plus aucune forme, aucune cohérence, aucune importance.
Les idées meurent ainsi laissant les cerveaux vides et même les langues impuissantes.
La société retombe alors en enfance. L’enfant faute d’idées s’exprime d’une façon élémentaire par le geste ou le son.
La société qui tombe dans cet infantilisme présente alors des phénomènes curieux de compensation à sa carence d’idées. Elle est condamnée à les compenser, dans ses activités intellectuelles surtout, par des ersatz d’idées.
C’est alors le geste qui continue une phrase inachevée parce qu’on est incapable de l’achever: faute d’idées, il n’y a pas de mots.
Le grand critique du XVIIe siècle, Boileau en a rendu compte dans son Art Poétique :
»Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement
Et les mots pour le dire arrivent aisément ».
En effet, c’est le signe de l’incohérence quand les idées font défaut.
C’est alors la voix qui s’élève d’un ton pour se substituer à un argument qui manque.
C’est alors la lourde réthorique qui fait son apparition en littérature: l’abus du superlatif,, l’emphase du qualificatif comme l’expression » le peuple vaillant » dans un texte constitutionnel d’un pays arabe.
Et dans un journal du même pays sous la photo d’un individu qui s’était glissé, on ne sait comment, dans la révolution algérienne, c’est cette légende ahurissante: »Un géant de la révolution ». ,
C’est l’argument pathétique, le pathos : » c’est très grave » au lieu de donner une simple idée précise de la situation.
C’est la solennisation majorisante ou minorisante quand on dit » tout le monde sait … » pour soutenir une opinion et » personne ne croit … » pour minimiser une autre.
Bref, c’est le verbiage où chaque mot au lieu d’éclairer le sujet, y projette une ombre de plus.
Quand l’incohérence règne dans l’univers-idées, ses signes apparaissent dans les activités les plus élémentaires.
Par exemple on lira sur une affiche de cinéma dans une capitale arabe le titre du film » Incertitude et jeunesse », là où il aurait été plus convenable de titrer » Jeunesse et incertitude ».
Je suis persuadé que l’auteur du film ne s’est pas arrêté un seul instant à la question de l’ordre naturel des idées même dans un simple titre.
Quand l’incohérence dans le monde des idées touche leurs rapports logiques, il faut s’attendre à toutes les confusions dans les esprits qui, par exemple dans l’ordre politique, n’essaieront pas de distinguer les causes et les effets. C’est ainsi que la société musulmane a posé le problème du colonialisme et négligé celui de la colonisabilité.
َA suivre



