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Commanderie des Croyants : La protection du culte hébraïque, une exception Marocaine- Par Mohammed Jelmad

La protection du culte judaïque au Maroc est un cas d’étude unique dans le monde arabo-musulman. Elle ne relève pas d’une simple tolérance de fait, mais d’une reconnaissance constitutionnelle et d’une architecture juridique et institutionnelle qui placent l’héritage hébraïque au cœur de l’identité nationale. 

      1. Une reconnaissance constitutionnelle unique : en effet depuis la révision de 2011, le Maroc est l’un des rares pays au monde à inscrire l’affluent hébraïque dans le texte  Constitutionnel. Son préambule dispose au deuxième paragraphe qu’ « Etat musulman souverain, attaché à son unité nationale et à son intégrité territoriale, Le Royaume du Maroc entend préserver, dans sa plénitude et sa diversité, son identité nationale une et indivisible. Son unité, forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie.   Cette reconnaissance constitutionnelle sanctuarise la présence juive comme une part intrinsèque de la « marocanité », et non comme une minorité étrangère. Il faut reconnaitre que la communauté juive, installée au Maroc depuis le III ème siècle avant jésus christ, ne s’était jamais confrontée à aucune entrave de la part des Souverains du Maroc, ni ressenti une quelconque hostilité de la part de la population. Par ailleurs, l’indépendance avait marqué la véritable émancipation du judaïsme marocain. Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V l’avait affirmé dés son retour d’exil et avait consacré l’égalité des citoyens musulmans et juifs par la nomination d’un juif (Docteur Benzaquen) en qualité de ministre. Cette pratique a été maintenue par les Rois du Maroc.  A ce sujet, le rapport annuel sur la liberté religieuse au Maroc, publié par le département Américain de 2013, avait relevé que plusieurs personnalités, de confession juive, occupent des postes élevés de responsabilité dans le pays ; et que lors de la dernière visite de Sa Majesté Le Roi Mohammed VI –que Dieu le protège- aux Etats Unis d’Amérique, la délégation accompagnant le Souverain comprenait notamment, le conseiller de Sa Majesté le Roi, Monsieur André Azoulay, le secrétaire général des communautés juives du Maroc, Monsieur Serge Berdugo, et le président de l’Union mondiale du judaïsme marocain Monsieur Robert Assaraf.

D’autre part, la loi du 18 septembre 1958 sur la nationalité a conforté cette tendance égalitaire en disposant que la nationalité marocaine se transmet par la filiation paternelle (père musulman ou israélite).

Il faut dire que l’Etat marocain musulman a aménagé pour la communauté  juive un espace judiciaire et institutionnel qui lui garantit la plénitude de sa citoyenneté et de sa spécificité religieuse. Ceci apparaît d’une manière évidente au niveau de la direction et de l’administration du culte hébraïque au Maroc.

La protection du culte hébraïque s’inscrit dans la logique constitutionnelle du Royaume qui garantit à tous la liberté d’exercice des cultes. Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu le protége,  a déclaré à ce sujet que « Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons Garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les Croyants. En tant que Commandeurs des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du livre et je le garantis ».

2- Une reconnaissance  institutionnelle et juridique : Les institutions israélites constituent la manifestation la plus concrète de la souveraineté spirituelle partagée et  un modèle de pluralisme juridique et social unique dans la région.

-Spécificité juridique : Le Rabbin et le recours au droit rabbinique : le rabbin est un personnage central dans le culte israélite. En effet, il est en même temps « dayan », c’est à dire juge. A ce titre il préside le tribunal rabbinique local qui tranche toutes les questions de statut personnel des israélites marocain et applique les prescriptions de la loi mosaïque. Le rabbin préside également les cérémonies religieuses : il incarne la prière de tous ; il assiste ses fidèles dans leurs joies et douleurs (naissances, mariages, maladies, mort). Le rabbin est le plus souvent entouré de fonctionnaires indispensables à l’exercice du culte ou aux besoins de la communauté : Ministre officiant ou chantre, le shaliah tsibour, délégué de la communauté ; huissier ou Shamash, chargé des menues fonctions de l’administration du culte ; chohattim ou ministres chargés d’abattre le bétail selon les règles rituelles pour fournir la communauté en viande kasher, mohalim ou ministres chargés de circoncire les garçon au huitième jour de leur naissance.

Les tribunaux rabbiniques : la compétence des tribunaux rabbiniques a été réglementée au Maroc par les dahirs du 12 août 1913, et du 22 mai 1918 ainsi que par la circulaire du 15 janvier 1938. En vertu de ces textes, les tribunaux rabbiniques avaient à connaître de tous les procès se rapportant au mariage, à la filiation, à l’adoption, à la puissance paternelle, à la validité des testaments, aux délivrances de legs, au partage de succession, aux donations, aux litiges concernant les biens heqdech et à l’administration des synagogues. Ces tribunaux n’étaient compétents que dans la mesure où le litige concernait des juifs marocains au Maroc.

Ces juridictions en même temps qu’elles sauvegardaient le caractère propre des communautés juives, établissaient à leur encontre une discrimination qui, selon certains auteurs, était durement ressentis par les juifs maghrébins chaque fois qu’ils devaient se présenter devant la juridiction musulmane du char’ã compétente dès qu’un musulman était partie à l’affaire.

Le dahir du 4 mai 1940 a créé une juridiction d’un caractère particulier : le tribunal de la serrera, chargé de régler tous les différends se rapportant au « droit de serrera »

Le Haut Tribunal Rabbinique : le haut tribunal rabbinique est la plus haute instance de la juridiction rabbinique au Maroc. Il a été créé par le dahir du 22 mai 1918 pour juger en appels les décisions des tribunaux rabbiniques de premier degré. Il se compose d’un rabbin président, de deux rabbins juges et d’un greffier, des juridictions rabbiniques.226 Le haut tribunal rabbinique détient aussi des prérogatives para législatives. Les rabbins préparent un projet de takanot (loi) qui peut être adopté après sa soumission aux fidèles dans les synagogues

La nouvelle gouvernance des communautés (2022) : en juillet 2022, une étape historique a été franchie avec la création de nouvelles instances de gestion de la communauté juive, présentées en Conseil des ministres  notamment  le Conseil National de la Communauté Juive Marocaine pour gérer les affaires de la communauté et les lieux de culte, la Fondation du Judaïsme Marocain et la Commission des Juifs Marocains à l’Étranger pour renforcer le lien avec les 800 000 à 1 million de Juifs d’origine marocaine dans le monde.

 -Manifestations socio-cultuelles israélites : Les pratiques religieuses, circoncisions, mariages, rites de deuil ainsi que les fêtes religieuses célébrées en familles sont l’expression de la fusion entre le culte judaïque et la culture marocaine. Le culte judaïque comprend également les commémorations annuelles spécifiques d’action de grâce pour un évènement heureux de leur histoire que conservent certaines communautés, ainsi que la fête dite « lilt al mimouna ». Le dernier soir de Pessah devient une sorte de « nouvel an » profane offrant l’occasion à des réceptions et à la multiplication des symboles de prospérité. Le culte des saints est également un trait caractéristique du judaïsme marocain. Les termes employés par les juifs pour désigner les saints sont puisés dans le vocabulaire des langues hébreu, arabe et berbère. En général on use des mots hébraïques, tsaddik, tsaddika, tsaddikum (le, la, les justes); rabi ou rab (le rabbin) el kadosh (le saint) et el hakken (le sage).

Alors que le judaïsme a répudié toutes les manifestations au culte des saints en Europe, il a conservé dans les pays du Maghreb une importance significative.

D’autres manifestations caractérisent le culte israélite, notamment la Hilloula (hommage aux saints juifs) à l’occasion de laquelle des milliers de Juifs d’origine marocaine (venant d’Israël, de France, du Canada ou des USA) reviennent au Maroc ,  et la Mimouna qui est une fête particulière au judaïsme nord-africain et qui favoriserait selon la théorie fonctionnelle des rites de passages, l’intégration du juif dans la société ambiante. Selon Simon Levy, la Mimouna serait une fête spécifiquement marocaine de clôture de la pâque (Pessah), durant laquelle les musulmans portent des présents à leurs amis juifs.

3. La réhabilitation du patrimoine matériel

Depuis 2010, sous l’impulsion directe de Sa Majesté le Roi Mohammed VI- que Dieu le préserve– le Maroc a  initié un véritable plan de réhabilitation des écoles et des lieux de cultes juif. C’est dans ce cadre que s’inscrit l’ouverture de la synagogue Raphael Nkaoua à Salé, ainsi que l’inauguration le 13 février 2013–après sa restauration- de la synagogue Abendanan de Fès connu sous le nom de « slat el fassiyine ». A cette occasion, le Conseiller de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, Monsieur André Azoulay avait réaffirmé la dimension spirituelle et morale de cet événement en insistant sur les spécificités et la pérennité du judaïsme marocain. Le chef du gouvernement marocain, à l’époque,  Monsieur Abdelillah Benkiran qui était présent à la cérémonie d’inauguration, avait donné lecture à un message Royale soulignant l’importance accordé par le Souverain à la préservation du patrimoine culturel et cultuel juif qui constitue une composante importante du patrimoine national.

 Les quartiers historiques juifs (Mellahs) de Marrakech ou d’Essaouira ont, également,  retrouvé leurs noms d’origine hébraïque dans la signalétique urbaine, marquant une volonté de réappropriation de la mémoire.

 Enfin,  le Maroc abrite le Musée du Judaïsme Marocain à Casablanca (seul de ce type dans le monde arabe) et a connu en janvier 2020 l’inauguration par Sa Majesté le Roi Mohammed VI –que Dieu le préserve-  de  Bayt Dakira (La Maison de la Mémoire). Le déplacement  du Souverain, Commandeur des Croyants, à Essaouira a confirmé la valorisation du patrimoine judéo-marocain comme l’un des grands chantiers de son règne.

  4Bayt Dakira (« La Maison de la Mémoire »), située dans la médina d’Essaouira (l’ancienne Mogador), est bien plus qu’un simple musée,  elle est le symbole vivant de la stratégie marocaine de diplomatie mémorielle.

Espace spirituel et scientifique hybride, Bayt Dakira est un complexe qui réunit trois fonctions en un seul lieu, illustrant la symbiose entre le culte et le savoir :

 * La Synagogue Slat Al-Fassiyine : Une synagogue restaurée qui demeure un lieu de prière actif, rappelant que le judaïsme n’est pas une pièce de musée au Maroc, mais une foi vivante.

 * Le Musée : Il expose des objets, des photographies et des documents d’archives qui racontent la vie quotidienne des Juifs d’Essaouira (commerçants, artisans, diplomates).

 * Le Centre de Recherche : Le Centre de recherches internationales Haim et Célia Zafrani, dédié aux relations entre l’Islam et le Judaïsme, qui accueille des chercheurs du monde entier.

Bayt Dakira ne se contente pas de montrer la coexistence, elle illustre ce que l’écrivain et Conseiller Royal, Monsieur  André Azoulay  appelle la « Convivance » c’est à dire l’expression d’une histoire partagée puisque  Le lieu met en avant la période où la population d’Essaouira était majoritairement juive, vivant en parfaite harmonie avec les populations musulmanes sous la protection du Sultan. Essaouira sert ici de microcosme pour l’ensemble du Royaume, prouvant que l’altérité n’est pas un obstacle mais un moteur de prospérité commerciale et culturelle.

Sur le plan diplomatique, Bayt Dakira remplit plusieurs fonctions stratégiques :

 D’abord, médiation internationale : En accueillant des délégations étrangères (américaines, européennes, arabes), le Maroc utilise ce lieu pour démontrer sa résilience face aux thèses du « choc des civilisations ».

 Ensuite, lien avec la Diaspora : C’est un point d’ancrage pour la diaspora juive marocaine. En visitant Bayt Dakira, les nouvelles générations nées à l’étranger renouent avec leurs racines et deviennent des ambassadeurs naturels du Maroc.

 Enfin, lutte contre l’antisémitisme : En intégrant l’histoire juive dans les manuels scolaires et en créant des lieux comme Bayt Dakira, le Maroc mène une politique préventive unique dans le monde musulman.

L’architecture même du lieu est un message. La restauration a conservé les éléments esthétiques traditionnels marocains (zellige, bois sculpté) tout en respectant les codes liturgiques hébraïques. Cette esthétique commune montre visuellement que l’art et la culture n’ont pas de frontière religieuse au Maroc, et que surtout  le pluralisme est une composante structurelle de la souveraineté nationale.

5- Le rôle du Conseiller Royal Monsieur André Azoulay dans la genèse de ce projet : Monsieur André Azoulay occupe une place centrale, presque iconique, dans l’architecture de la diplomatie marocaine. Conseiller de feu Sa Majesté le  Roi Hassan II puis Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu le protège,  il est l’artisan majeur de la réconciliation mémorielle et le théoricien du pluralisme compétitif du Royaume.

Monsieur André Azoulay a été le premier à porter au plus haut niveau de l’État l’idée que le judaïsme marocain n’est pas une « archive », mais une composante vivante de l’identité nationale.  À travers des projets comme Bayt Dakira, il a transformé l’histoire juive du Maroc en un actif diplomatique, convainquant les élites que la diversité est une force politique et non une faiblesse.


Références bibliographiques

  • Azoulay, A. (2020). La Maison de la Mémoire : Bayt Dakira. (Ouvrage collectif ou catalogues d’exposition sous sa direction, présentant la philosophie du lieu à Essaouira).
  • Abitbol, M. (2009). Histoire du Maroc. Perrin.
  • Entretien avec André Azoulay (2021). « Le Maroc, une exception culturelle en partage », Revue des Deux Mondes.
  • Tozy, M. (2015). « La réforme du champ religieux au Maroc », in L’Islam d’État.
  • Meddeb, A. & Stora, B. (Dir.). (2013). Histoire des relations entre juifs et musulmans. Albin Michel.
  • Hmimnat, S. (2015). « Le spirituel au service du politique : la diplomatie religieuse du Maroc », Revue Moyen-Orient.
  • Zafrani, H. (1998). Deux mille ans de vie juive au Maroc. Maisonneuve & Larose.
  • Azzaoui, A. (2022). Le patrimoine judéo-marocain : Entre mémoire et diplomatie.
  • Assayag, I. (2005). Le judaïsme marocain : Diversité et spécific
  • Abdellah Adyel«Le régime des cultes au Maroc » ,Mémoire D.E.S , Rabat 1962-1963
  • André Chouraqui« La condition juridique de l’israélite marocain » ALU/PUF Paris 1950
  • André Chouraqui, « Histoire des juifs en Afrique du nord »,Hachette littérature,1963
  • Mohammed Jelmad «  La liberté religieuse au Maroc : contenu et enjeux » Thèse de Doctorat en Droit public. FSJES Université Sidi Mohammed Ben Abdellah. Fés. 2005 

Mohammed Jelmad

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