La Commanderie des croyants au Maroc : spiritualité, histoire, stabilité et continuité
La Commanderie des croyants apparaît moins comme une survivance du passé que comme une institution historique continuellement réinventée par le présent. Elle constitue l’un des principaux points de jonction entre la profondeur spirituelle du Maroc, son histoire politique, sa stabilité institutionnelle et sa capacité d’adaptation.

Introduction
La Commanderie des croyants (Imārat al-Muʾminīn) constitue l’une des clés de lecture les plus importantes de la singularité historique et institutionnelle du système politique marocain. Loin de représenter un simple titre honorifique ou une survivance symbolique d’un ordre politique ancien, elle constitue une institution au croisement du religieux, du politique, du constitutionnel et du social. Sa compréhension permet d’éclairer la nature de la monarchie marocaine, la continuité de l’État, la gestion institutionnelle du religieux, la légitimité de l’autorité royale et, plus largement, la résilience du système politique face aux transformations sociales et aux crises régionales. La Constitution de 2011 est particulièrement explicite à cet égard : son article 41 consacre le Roi comme Amir Al Mouminine, garant du respect de l’islam et du libre exercice des cultes, et lui reconnaît des prérogatives religieuses exclusives ; son article 42 le définit simultanément comme Chef de l’État, symbole de l’unité de la Nation, garant de la pérennité et de la continuité de l’État et arbitre suprême entre ses institutions (Royaume du Maroc, 2011). Cette articulation constitutionnelle est fondamentale : elle montre que l’autorité religieuse du souverain n’est pas extérieure à l’État moderne marocain, mais qu’elle est juridiquement intégrée à son architecture institutionnelle. Le Maroc apparaît ainsi comme un système dans lequel la légitimité monarchique possède plusieurs dimensions complémentaires — historique, dynastique, chérifienne, religieuse, constitutionnelle et politique — qui se renforcent mutuellement. Comme je l’ai souligné dans mon analyse du processus politique marocain, la monarchie demeure le centre de gravité du système tout en permettant l’existence d’institutions représentatives, de partis politiques, d’élections et d’une société civile active ; il s’agit donc moins d’une absence de démocratisation que d’un processus de démocratisation graduelle inscrit dans une architecture où la monarchie conserve une centralité structurelle (Chtatou, 2026).
Une institution enracinée dans l’histoire
L’Imārat al-Muʾminīn doit d’abord être replacée dans la longue durée de l’histoire politique islamique et marocaine. Le titre d’Amīr al-Muʾminīn renvoie historiquement à la fonction de direction, de protection et d’unification de la communauté musulmane. Au Maroc, cependant, cette fonction s’est progressivement combinée avec la légitimité chérifienne, la bayʿa, la protection de la religion, la défense du territoire et la capacité du souverain à assurer l’ordre politique. La monarchie alaouite s’est ainsi inscrite dans une tradition politique dans laquelle l’autorité du souverain n’est jamais exclusivement administrative. Elle est également symbolique et religieuse. La bayʿa constitue à cet égard une institution historique particulièrement importante : elle établit une relation de reconnaissance réciproque entre le souverain et la communauté, le premier assumant des responsabilités de protection et de gouvernement, la seconde reconnaissant son autorité. Cette conception contribue à expliquer pourquoi la légitimité monarchique marocaine ne peut être réduite aux catégories modernes de succession dynastique ou d’élection. Elle repose sur une accumulation historique de légitimités. Waterbury (1970), dans son étude classique du système politique marocain, avait déjà montré que la compréhension du pouvoir au Maroc exigeait de dépasser les seules institutions formelles pour analyser les relations entre monarchie, élites, réseaux sociaux et structures du Makhzen. Cette observation demeure pertinente aujourd’hui : la Commanderie des croyants ne constitue pas un élément isolé du système, mais l’expression la plus élevée d’une architecture politique dans laquelle l’autorité monarchique possède simultanément une dimension institutionnelle, historique et symbolique.
La dimension chérifienne de la monarchie participe de cette construction, sans toutefois pouvoir à elle seule expliquer la pérennité du système. La descendance prophétique revendiquée par la dynastie alaouite contribue à une forme particulière de légitimité religieuse, mais celle-ci doit être constamment actualisée par l’exercice de l’autorité, la protection de la communauté et la capacité à maintenir la cohésion politique. C’est pourquoi la notion de sacralité de la monarchie doit être maniée avec précision. Elle ne signifie évidemment pas que le souverain possède une nature divine ou prophétique ; elle désigne plutôt la sacralisation historique d’une fonction politique et religieuse. La Constitution de 2011 a d’ailleurs contribué à juridiciser cette fonction en distinguant clairement les prérogatives religieuses inhérentes à l’Imārat al-Muʾminīn des autres attributions du Roi. La modernisation constitutionnelle n’a donc pas supprimé la dimension religieuse de la monarchie ; elle l’a intégrée dans un cadre juridique contemporain.
Commanderie des croyants et spécificité du modèle marocain
Cette caractéristique permet de comprendre pourquoi le Maroc ne peut être correctement décrit comme une théocratie. Le système marocain ne repose pas sur le gouvernement direct d’un clergé ni sur la domination d’une caste religieuse. Le Roi exerce la fonction d’Amīr al-Muʾminīn, tandis que les ʿulamāʾ disposent d’une fonction doctrinale et consultative institutionnalisée. L’article 41 de la Constitution confie au Conseil supérieur des oulémas une compétence particulière en matière de consultations religieuses et établit parallèlement l’exercice exclusif par le Roi des prérogatives religieuses inhérentes à l’Imārat al-Muʾminīn (Royaume du Maroc, 2011). Cette organisation peut donc être décrite comme une institutionnalisation monarchique du religieux plutôt que comme une théocratie. Le choix marocain consiste à centraliser l’autorité religieuse suprême dans une institution monarchique constitutionnellement reconnue, tout en maintenant un corps d’érudits religieux chargé de contribuer à la production doctrinale. Cette centralisation répond à une logique politique claire : éviter la fragmentation de l’autorité religieuse et empêcher qu’un acteur partisan puisse prétendre monopoliser la représentation de l’islam. Dans un contexte régional marqué par la montée de mouvements islamistes et par la concurrence entre différentes interprétations de la religion, cette caractéristique possède une portée considérable. Le parti politique peut se réclamer de valeurs islamiques, mais il ne peut constitutionnellement revendiquer la position d’autorité religieuse suprême, celle-ci étant déjà institutionnellement attachée à la monarchie.
Cette spécificité constitue l’une des raisons pour lesquelles la Commanderie des croyants joue un rôle important dans la stabilité du système. Elle crée une séparation fonctionnelle entre compétition politique et autorité religieuse. Les partis peuvent se concurrencer sur les politiques publiques, l’économie, les questions sociales ou les orientations gouvernementales, mais la légitimité religieuse fondamentale de l’État demeure attachée à la monarchie. Cette configuration limite la possibilité d’une instrumentalisation partisane du religieux et contribue à la construction d’un islam institutionnel marocain. Elle a acquis une importance particulière après les attentats de Casablanca de 2003, lorsque le Royaume a renforcé la structuration du champ religieux, la formation des imams et la supervision institutionnelle des discours religieux. La Commanderie des croyants est ainsi devenue simultanément une source de légitimité, une institution de gouvernance religieuse et un mécanisme de prévention de la radicalisation.
Monarchie, réforme et continuité
La force de l’Imārat al-Muʾminīn réside également dans sa capacité à s’inscrire dans le processus de réforme sans perdre sa substance historique. Le règne de Mohammed VI illustre particulièrement cette dynamique. Les transformations engagées depuis 1999 ont touché les droits des femmes, la réforme du Code de la famille, la reconnaissance de l’identité amazighe, les droits humains, la société civile, la gouvernance et les institutions politiques. J’ai montré dans mon analyse des réformes sous Mohammed VI que ces changements traduisent une volonté de modernisation progressive qui ne remet pas en cause la centralité de la monarchie, mais cherche plutôt à l’adapter aux nouvelles exigences sociales et institutionnelles (Chtatou, 2017). Cette capacité d’adaptation constitue précisément l’une des caractéristiques majeures du système marocain : la réforme ne procède généralement pas par rupture avec l’institution monarchique, mais à partir d’elle. La monarchie agit comme un moteur du changement tout en demeurant le principal garant de la continuité.
Le moment constitutionnel de 2011 illustre cette logique. Le Mouvement du 20 février, inscrit dans le contexte plus large des soulèvements arabes, a formulé des revendications relatives à la démocratie, à la lutte contre la corruption, à la responsabilité politique, à la réforme institutionnelle et à la justice sociale. La réponse royale a été l’ouverture d’un processus constitutionnel qui a abouti à l’adoption de la Constitution de 2011. Cette dernière a renforcé certains principes relatifs à la séparation et à l’équilibre des pouvoirs, à la démocratie participative, à la bonne gouvernance et à la responsabilité, tout en maintenant les prérogatives fondamentales de la monarchie. J’ai analysé cette dynamique comme une forme de cooptation à la marocaine, dans laquelle certaines demandes de réforme sont intégrées au système afin d’absorber la contestation et d’éviter qu’elle ne se transforme en rupture institutionnelle (Chtatou, 2019). La cooptation ne doit cependant pas être interprétée exclusivement comme un mécanisme de contrôle ; elle peut aussi constituer un mécanisme d’adaptation politique permettant à un régime de répondre progressivement aux transformations de son environnement.
La Commanderie des croyants joue ici un rôle central parce qu’elle constitue une source de légitimité qui échappe aux alternances partisanes. Les gouvernements changent, les majorités parlementaires évoluent, les mouvements sociaux apparaissent et disparaissent, mais l’Imārat al-Muʾminīn demeure un point fixe de l’architecture politique. L’article 42 de la Constitution établit explicitement le Roi comme garant de la pérennité et de la continuité de l’État et comme arbitre suprême entre ses institutions (Royaume du Maroc, 2011). Cette fonction d’arbitrage est essentielle : elle situe la monarchie au-dessus de la compétition partisane et lui permet de se présenter comme l’institution de la continuité nationale. Le système politique marocain peut ainsi intégrer la compétition sans transformer celle-ci en compétition pour la nature même du régime.
Le Makhzen, les réseaux et la réalité informelle du pouvoir
Toutefois, une lecture exclusivement constitutionnelle resterait insuffisante. Le système politique marocain fonctionne également à travers des réseaux sociaux, des relations personnelles, des mécanismes de patronage et des pratiques de cooptation. Le Makhzen, dans son acception contemporaine, désigne moins un appareil administratif homogène qu’un ensemble de structures formelles et informelles gravitant autour de la monarchie et participant à la production et à la reproduction de l’autorité. Cette dimension informelle est indispensable pour comprendre la résilience du système. Dans mon analyse du processus politique marocain, j’ai insisté sur la capacité du système à recalibrer continuellement les relations entre monarchie, institutions élues, partis politiques et société civile (Chtatou, 2026). La stabilité marocaine ne repose donc pas uniquement sur la Constitution ; elle résulte également de la capacité du pouvoir à négocier, intégrer, arbitrer et réorganiser les relations entre les différents centres de pouvoir.
La question du clientélisme et du néo-tribalisme permet d’approfondir cette lecture. Le tribalisme n’a pas disparu avec la construction de l’État moderne ; il s’est transformé en réseaux de solidarité, d’interconnaissance et d’allégeance qui peuvent influencer les pratiques politiques contemporaines (Chtatou, 2021). Dans mon étude consacrée au clientélisme dans le système politique marocain, j’ai montré comment le néo-tribalisme peut favoriser des formes de bak sahbî, de favoritisme et de clientélisme, révélant la persistance de logiques sociales informelles à l’intérieur d’institutions modernes (Chtatou, 2025). Cette observation ne diminue pas l’importance de la Commanderie des croyants ; elle permet au contraire de la replacer dans son environnement sociopolitique réel. L’autorité politique ne fonctionne jamais uniquement à travers des textes juridiques : elle fonctionne également à travers des relations sociales, des loyautés, des réseaux et des représentations collectives. La particularité du système marocain réside précisément dans cette coexistence entre institutions modernes et structures historiques réadaptées.
La Commanderie des croyants comme instrument de souveraineté religieuse
L’Imārat al-Muʾminīn doit également être comprise comme une expression de la souveraineté religieuse du Maroc. Dans un environnement régional marqué par la circulation transnationale des idéologies, des prédicateurs et des mouvements religieux, la capacité de l’État à organiser son propre espace religieux représente un élément de souveraineté. Le Maroc a progressivement construit un modèle religieux national fondé notamment sur le rite malikite, la théologie acharite et une tradition soufie historiquement importante. Cette orientation vise à promouvoir un islam institutionnel présenté comme modéré, tolérant et compatible avec la coexistence sociale. La monarchie joue un rôle central dans cette construction parce que l’Imārat al-Muʾminīn fournit le cadre institutionnel à l’intérieur duquel cette identité religieuse nationale peut être définie et reproduite.
Cette politique possède également une dimension internationale. La formation d’imams africains, les relations avec les institutions religieuses d’Afrique occidentale et la coopération religieuse transnationale ont progressivement transformé le référentiel religieux marocain en instrument de diplomatie. La Commanderie des croyants devient alors une ressource de soft power. Toutefois, la crédibilité internationale d’un tel modèle dépend nécessairement de sa cohérence interne. La diplomatie religieuse ne peut être durablement efficace que si l’organisation nationale du religieux demeure capable de répondre aux attentes d’une société marocaine en transformation.
Spiritualité, stabilité et cohésion nationale
La dimension spirituelle de l’Imārat al-Muʾminīn ne doit pas être réduite à un simple instrument de pouvoir. Dans l’histoire marocaine, la religion a constitué une composante essentielle de l’identité collective et de la cohésion sociale. La monarchie s’est historiquement présentée comme protectrice de l’islam et garante de la continuité religieuse de la communauté. Cette fonction possède une dimension symbolique profonde : le souverain n’est pas seulement l’administrateur de l’État, mais celui qui incarne une continuité historique et spirituelle reliant la communauté contemporaine à son passé. C’est précisément cette dimension qui distingue la Commanderie des croyants d’une simple fonction constitutionnelle. Elle possède une épaisseur mémorielle et spirituelle qui contribue à sa légitimité.
La stabilité politique marocaine doit ainsi être interprétée comme le résultat de plusieurs facteurs convergents : continuité dynastique, légitimité religieuse, centralité monarchique, capacité d’arbitrage, réformes graduelles, intégration des élites, institutions représentatives et gestion des conflits sociaux. L’Imārat al-Muʾminīn constitue l’un des éléments qui permettent à ces dimensions de fonctionner ensemble. Elle assure une continuité symbolique lorsque les institutions politiques ordinaires sont soumises aux changements et aux alternances. Elle contribue également à empêcher que les conflits politiques ordinaires ne deviennent des conflits portant sur la légitimité religieuse de l’État.
Les tensions et les défis contemporains
La résilience de la Commanderie des croyants ne doit cependant pas conduire à une vision statique ou apologétique de l’institution. Toute légitimité historique doit être continuellement renouvelée. La société marocaine contemporaine est plus urbanisée, plus connectée, plus jeune et davantage exposée aux influences internationales que les générations précédentes. Les nouvelles générations manifestent des attentes croissantes en matière de justice sociale, de transparence, d’égalité, d’emploi, de responsabilité et de bonne gouvernance. La légitimité traditionnelle ne peut donc plus être simplement présupposée ; elle doit être constamment accompagnée de performances institutionnelles crédibles.
C’est ici que la question du clientélisme devient particulièrement importante. La stabilité institutionnelle peut être fragilisée lorsque les citoyens perçoivent l’État comme un espace de privilèges, de favoritisme ou d’accès inégal aux ressources. Mon analyse du clientélisme et du néo-tribalisme montre que les mécanismes informels peuvent créer un écart entre les principes constitutionnels de responsabilité et de bonne gouvernance et les pratiques quotidiennes de certaines institutions (Chtatou, 2025). La consolidation de la légitimité monarchique exige donc non seulement la préservation de l’autorité religieuse, mais également le renforcement de la responsabilité, de la transparence et de l’État de droit. L’autorité religieuse ne saurait durablement compenser les déficiences de la gouvernance ; au contraire, sa crédibilité dépend de la capacité globale du système à produire justice, efficacité et cohésion.
La même exigence concerne la démocratisation. Le Maroc ne peut être compris ni comme une démocratie pleinement consolidée au sens classique, ni comme un système entièrement fermé aux institutions représentatives. Il constitue plutôt un régime hybride dans lequel la monarchie conserve une centralité déterminante tout en laissant progressivement davantage d’espace aux institutions élues et à la société civile. Cette démocratisation graduelle, que j’ai analysée comme une caractéristique fondamentale du processus politique marocain, constitue l’un des principaux défis de l’avenir (Chtatou, 2026). La question essentielle n’est donc pas de savoir si la monarchie doit disparaître du centre du système, mais comment elle peut continuer à exercer sa fonction d’arbitrage et de continuité tout en permettant aux institutions représentatives de gagner en efficacité, en responsabilité et en crédibilité.
Une institution de médiation entre tradition et modernité
L’originalité fondamentale de la Commanderie des croyants réside finalement dans sa fonction de médiation. Elle assure une médiation entre religion et politique, entre tradition et modernité, entre monarchie et société, entre continuité historique et réforme institutionnelle, entre identité nationale et appartenance au monde musulman. Cette fonction explique largement sa résilience. Une institution qui se serait contentée de reproduire le passé aurait progressivement perdu sa pertinence ; l’Imārat al-Muʾminīn a au contraire survécu parce qu’elle a été continuellement recontextualisée et institutionnellement adaptée.
Cette capacité de médiation explique également pourquoi la monarchie marocaine a pu intégrer certaines demandes de réforme sans abandonner ses fondements historiques. La réforme du Code de la famille, la reconnaissance constitutionnelle de l’amazighité, les transformations du champ religieux, les réformes administratives et les évolutions du système politique ont été introduites dans un cadre où la monarchie demeure l’institution centrale. La logique n’est donc pas celle d’une opposition simple entre tradition et modernité, mais celle d’une modernisation à partir de la tradition. L’Imārat al-Muʾminīn est précisément l’un des mécanismes par lesquels cette synthèse est rendue possible.
Conclusion
La Commanderie des croyants constitue l’un des fondements historiques, religieux et institutionnels les plus importants du système politique marocain. Son importance ne réside pas uniquement dans son caractère religieux, mais dans sa capacité à réunir plusieurs sources de légitimité et plusieurs fonctions politiques au sein d’une même institution. Elle est à la fois héritage historique, fonction constitutionnelle, mécanisme de gouvernance religieuse, instrument de cohésion nationale, facteur de stabilité et ressource de diplomatie internationale. Sa singularité réside dans cette combinaison entre spiritualité et politique, tradition et modernité, autorité et arbitrage.
L’analyse du système politique marocain montre cependant que la Commanderie des croyants ne peut être isolée du fonctionnement plus général de la monarchie. La légitimité religieuse s’insère dans une architecture comprenant la bayʿa, la légitimité chérifienne, le Makhzen, les réseaux d’élites, les institutions représentatives, les partis politiques et les mécanismes de cooptation. Mes propres travaux sur les réformes sous Mohammed VI, la responsabilité politique, la cooptation, le néo-tribalisme, le clientélisme et le processus politique marocain convergent sur un point essentiel : la résilience du système tient à sa capacité à absorber le changement sans perdre sa continuité institutionnelle (Chtatou, 2017, 2019, 2021, 2023, 2025, 2026).
L’Imārat al-Muʾminīn constitue à cet égard un mécanisme central de cette résilience. Elle fournit à la monarchie une légitimité religieuse que les institutions partisanes ne peuvent concurrencer directement ; elle protège l’espace religieux contre sa fragmentation politique ; elle contribue à préserver un référentiel islamique national ; et elle confère à la monarchie une dimension de continuité qui dépasse les alternances gouvernementales. Elle ne signifie toutefois pas immobilité. Sa pérennité dépend précisément de sa capacité à accompagner les transformations de la société marocaine.
Le véritable enjeu contemporain est donc de transformer la continuité en adaptation, la stabilité en bonne gouvernance, l’autorité en responsabilité et la tradition en ressource pour la réforme. La Commanderie des croyants ne saurait durablement reposer uniquement sur la profondeur de son héritage historique ; elle doit continuer à produire une légitimité compatible avec les exigences d’une société moderne, jeune, connectée et de plus en plus attentive à la justice, à la responsabilité et à la participation.
En définitive, l’Imārat al-Muʾminīn apparaît moins comme une survivance du passé que comme une institution historique continuellement réinventée par le présent. Elle constitue l’un des principaux points de jonction entre la profondeur spirituelle du Maroc, son histoire politique, sa stabilité institutionnelle et sa capacité d’adaptation. C’est précisément cette articulation entre spiritualité, légitimité, stabilité et continuité qui permet de comprendre pourquoi la Commanderie des croyants demeure, au XXIe siècle, au cœur de la singularité du système politique marocain.
Références
Chtatou, M. (2017, May 25). Reforming Morocco under Mohammed VI. Eurasia Review.
Chtatou, M. (2017, November 7). Political accountability the Moroccan way. Eurasia Review.
Chtatou, M. (2019, May 28). Co-optation, the Moroccan way. Eurasia Review.
Chtatou, M. (2021, July 9). Tribalism and neo-tribalism in the Maghreb. Eurasia Review.
Chtatou, M. (2023, May 27). Morocco: Politics, culture, society, and economy. Eurasia Review.
Chtatou, M. (2025, October 7). Aspects of clientelism due to neo-tribalism in Moroccan political system: Preeminence of this state of affairs and current protests by GENZ212 group. Eurasia Review.
Chtatou, M. (2026, May 27). The political process in Morocco: Monarchy, reform, and incremental democracy. Eurasia Review.
Hibou, B., & Tozy, M. (2025). Weaving political time in Morocco: The imaginary of the state in the neoliberal age. Oxford University Press.
Tozy, M. (1999). Monarchie et islam politique au Maroc. Presses de Sciences Po.
Waterbury, J. (1970). The Commander of the Faithful: The Moroccan political elite—A study in segmented politics. Weidenfeld & Nicolson.
Royaume du Maroc. (2011). Constitution du Royaume du Maroc. Royaume du Maroc.
Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA



