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La dialectique entre religion et citoyenneté- par Abdelhamid AchaK

La citoyenneté est un lien juridique, social et éthique qui définit les droits et devoirs des individus tout en favorisant leur participation à la vie collective. Inspirée de la Sahîfat al-Madîna et de la Déclaration de Marrakech, elle promeut la coexistence, l’égalité des droits, la liberté religieuse et le respect de la diversité. Sa mise en œuvre nécessite d’articuler éthique et loi, concilier libertés individuelles et ordre public, et protéger les minorités tout en valorisant les éléments communs. Ainsi, la citoyenneté authentique dépasse la simple coexistence pour devenir un moteur de cohésion, de stabilité et de progrès social.


            Les cercles d’appartenance communs et leur impact sur la gestion des affaires publiques

Professeur Abdelhamid AchaK

Ce qui retient d’emblée l’attention lorsqu’on interroge le concept de citoyenneté, c’est son caractère fondamentalement relatif et contextuel. Il ne saurait, dès lors, être question d’une citoyenneté univoque et universelle, mais plutôt d’une pluralité de configurations de la citoyenneté, historiquement et philosophiquement situées. Celles-ci procèdent de cadres normatifs, institutionnels et culturels distincts. Une telle perspective impose un travail de contextualisation et de problématisation du concept, afin d’en saisir les modalités d’émergence, les conditions d’application et les significations variables selon les époques et les espaces.

            Par ailleurs, tel qu’élaboré au sein de la philosophie politique, le concept de citoyenneté présente un degré élevé d’abstraction. Cette abstraction lui confère une plasticité théorique qui autorise son inscription dans des systèmes politiques différenciés. N’étant pas intrinsèquement attaché à une entité politique déterminée, il renvoie avant tout à un statut juridique et politique conféré aux individus — qu’il s’agisse des citoyens d’Athènes, de Rome ou encore de Genève — et peut, à ce titre, faire l’objet d’interprétations multiples selon les paradigmes analytiques retenus.

1-1- Considérations juridiques

La première approche de la citoyenneté relève de l’ordre juridique. Elle soulève un ensemble de questions fondamentales : qui est citoyen ? Quelles sont les conditions d’octroi et d’acquisition de la citoyenneté ? Quels droits et quels devoirs en découlent ?

Ces interrogations trouvent, en principe, leur réponse dans la Constitution et dans l’ensemble des normes qui en procèdent, notamment la législation relative à la nationalité et le droit de la famille.

D’un point de vue strictement juridique, la citoyenneté se définit par la possession de la nationalité de l’État. Elle institue ainsi une distinction formelle entre « citoyen » et « étranger ». Toutefois, au-delà de cette démarcation normative, la citoyenneté tend à constituer un cercle d’appartenance englobant, appelé à transcender les affiliations sectaires, ethniques, tribales, religieuses ou sociales. Elle repose sur un principe d’égalité des droits et des devoirs, qui fonde l’unité politique de la communauté nationale.

Cette distinction apparaît de manière particulièrement manifeste dans le domaine des droits politiques. Les citoyens jouissent, en règle générale, du droit de vote, du droit d’éligibilité et de l’accès à certaines fonctions publiques dont l’exercice est conditionné par la nationalité.[1]

À l’inverse, les étrangers, bien qu’ils bénéficient en principe des droits et libertés fondamentaux reconnus à toute personne, demeurent exclus de certains droits pour des motifs liés à la souveraineté de l’État.

1-2- La dimension sociale

L’aspect social : Le livre de Thomas Marshall, Citoyenneté et classes sociale (1950), constitue une exploration théorique et méthodologique majeure de cette dimension. Marshall y conçoit la citoyenneté comme une dynamique sociale et considère les droits sociaux — tels que la santé, l’éducation et la culture — comme des composantes essentielles de la citoyenneté. Cette approche a conduit à l’élaboration de nouvelles perspectives sur la citoyenneté, qui tiennent compte de multiples réalités sociales et politiques tout en cherchant à élargir la portée et la signification du concept.

1-3- La dimension éthique

La citoyenneté vise à promouvoir la vertu civique en encourageant la responsabilité, la liberté, la justice et l’engagement envers l’intérêt général. Cette idée, mise en avant par la pensée classique et notamment par Rousseau à travers la notion de « religion civile », souligne l’importance des valeurs partagées dans la vie collective. Toutefois, cette approche morale demeure limitée si elle reste confinée à l’éthique du devoir, sans s’appuyer sur une dimension religieuse, dont l’exemple de l’enseignement prophétique montre l’efficacité pour moraliser l’espace public et favoriser le bien-être collectif.

1-4- La dimension culturelle

La dimension culturelle de la citoyenneté met en avant les droits culturels, la reconnaissance de la diversité, le respect des libertés d’autrui et l’engagement pour la paix et la protection de l’environnement. Elle contribue à dépasser la conception purement juridique de la citoyenneté pour l’inscrire dans un ensemble de valeurs partagées et de responsabilités collectives. Le renforcement de cette dimension favorise ainsi l’émergence d’une citoyenneté active et responsable, fondée sur l’intériorisation des valeurs plutôt que sur la seule contrainte juridique.

De la Charte de Médine à la Déclaration de Marrakech : itinéraire d’un concept fondateur, la citoyenneté

Historiquement, la citoyenneté reposait sur des critères exclusifs comme la race, la religion ou l’origine commune, créant une hiérarchie entre les membres de la communauté, comme dans la Rome antique ou les sociétés arabes préislamiques. En revanche, la citoyenneté moderne adopte une dimension contractuelle et pluraliste fondée sur l’égalité des individus au sein d’une communauté civile régie par une constitution et des lois. Elle repose ainsi sur un lien civique et juridique plutôt que sur l’origine, permettant à tous les membres de jouir des mêmes droits et devoirs.

En somme, la citoyenneté constitue un lien volontaire, noué dans le cadre d’un horizon national régi par la Constitution. Elle transcende les appartenances catégorielles sans pour autant les supprimer : il s’agit plutôt de s’y adapter et de coexister avec elles de manière harmonieuse. Tel est le principe fondamental que promouvait la Sahifat al-Madina [2].

Dans la perspective prophétique, le Prophète Mohammed, que la paix et les bénédictions soient sur lui,  a institué, au cœur de la société médinoise, un pacte de citoyenneté transcendant les clivages tribaux et confessionnels. Ce pacte posait la sédentarisation comme principe fondamental d’appartenance, en parallèle de l’engagement contractuel. Parmi ses signataires figuraient plusieurs tribus juives, telles que les Banū ‘Awf, les Banū al-Ḥārith et les Banū al-Najjār, ainsi que d’autres groupes qui, malgré leurs divergences religieuses, formaient avec les musulmans une même communauté politique fondée sur la coexistence et la responsabilité mutuelle.

Plus remarquable encore, le Prophète Mohammed, que la paix et les bénédictions soient sur lui, n’a pas réprimé ces manifestations de différences ; au contraire, il les a encouragées et mises à profit dès lors qu’elles contribuaient au bien‑être de la communauté, à son unité et à sa cohésion. Dans le cas contraire, il les a ajustées ou réprimées lorsqu’elles sapaient les fondements de la religion ou semaient la discorde au sein d’une même nation. Cette distinction subtile témoigne, sans aucun doute, de la guidance divine et de la sagesse parfaite du Prophète.

Dans le même esprit, le Prophète affirma le droit des groupes à administrer leurs affaires internes sans ingérence injustifiée, reconnaissant leur meilleure connaissance de leurs réalités locales. Ainsi, dans certaines correspondances adressées à des tribus nouvellement converties, il est rapporté qu’il stipula que leur dirigeant serait choisi parmi eux. De même, il reconnut à certains groupes la pleine jouissance de leurs territoires et le droit d’y exercer leur autorité locale, dans le respect de l’ordre général. Lorsqu’il écrivit aux Quraychites de Ta’if après leur conversion, il précisa : « Qu’aucune autorité ne soit exercée sur eux que par eux-mêmes : Banu Malik aura leur chef, et les alliés auront le leur. »

Dans le document adressé aux Banu Wa’il récemment convertis à l’islam, le Prophète Mohammed, écrivit : « Leur gouverneur est l’un des leurs.

Dans sa lettre à la tribu des Thaqif, il déclara également : « Les Thaqif sont les plus dignes du Wajj, qui fait partie de leur patrie. Aucun musulman ne doit franchir leur territoire ni y pénétrer pour les vaincre. Ils peuvent y construire ce qu’ils souhaitent, bâtiments ou autres, dans leur vallée. »

Il précisa enfin : « Que celui qui leur déplaît d’entrer sur leur territoire n’y entre pas. ».

Il en va de même pour l’identité ou la référence religieuse. La préservation des référentiels religieux relève d’un principe fondamental du fiqh, car tout manquement à ce principe peut provoquer des perturbations sociales et politiques. À ce propos, Al-Qâdî ‘Iyâd rapporte que les tabi‘ûn (les successeurs), ainsi que ceux qui ont suivi leur enseignement, ont pris exemple sur l’imam Mālik ibn Anas, qui aurait dit : « Les habitants du Châm retourneront dans le Châm, les habitants de l’Irâq retourneront en Irâq, et les habitants d’Égypte retourneront en Égypte. ».

Il est regrettable que le travail des spécialistes de la loi religieuse (al‑mutasharri‘a) soit resté enfermé dans l’idéalisme et l’abstraction. Une connaissance détachée des besoins concrets et des problèmes de la vie perd toute valeur, plongeant l’esprit dans des questions figées et dominantes qui limitent notre perception du réel. Cette approche, dite « scolastique », se réduit à déduire des idées à partir d’idées ou des énoncés à partir d’énoncés, sans les confronter à la réalité ni à son évolution.

Dès l’Antiquité, Ibn Khaldûn dénonçait cette tendance dans al-Muqaddima, au chapitre intitulé « Un chapitre sur le fait que les savants sont, parmi les hommes, les plus éloignés de la politique ». Il expliquait que, habitués à l’analyse intellectuelle et à l’abstraction, les savants ne prennent en compte que les idées universelles et générales, ignorant le monde concret, alors que la politique exige d’intégrer les circonstances réelles et leurs conséquences.

La Déclaration historique de Marrakech s’inspire de la Sahîfat al‑Madîna pour promouvoir une citoyenneté contractuelle dans les sociétés musulmanes, adaptée aux défis contemporains et fondée sur ce qui unit l’humanité, tout en réduisant les facteurs d’exclusion. Il s’agit d’un accord volontaire, né de l’engagement libre de ses parties, visant à établir une paix sociale fondée sur la reconnaissance mutuelle des droits et devoirs, ainsi que sur le respect de la diversité des croyances, intérêts et modes de vie, avec une autorité de référence en cas de conflit.

Cette approche traduit le langage religieux dans celui de l’espace public, selon Habermas, en appliquant les textes historiques au contexte actuel tout en respectant leur cadre temporel et spatial. Elle rassemble les éléments dispersés des textes religieux, en se référant à leurs jugements et objectifs (al‑ahkām wa‑l‑maqāṣid), conformément aux méthodes d’interprétation juridique, et les confronte aux principes élaborés par l’humanité pour protéger les finalités supérieures de la Charia (al‑kulliyyāt al‑khams).

Les deux composantes les plus importantes de la citoyenneté dans la Déclaration de Marrakech sont :

  • Le principe de la reconnaissance du pluralisme et de la consécration de la liberté religieuse :

Il est mentionné au deuxième point de la Déclaration, dans le cadre du Rappel des principes universels et des valeurs fédératrices (ou consensuelles) prônées par l’Islam:  Honorer l’homme, c’est lui accorder le droit de choisir comme le rappelle le saint Coran: «Nulle contrainte en religion» (Al-Baqara), 256). «Si Dieu l’avait voulu,  ceux qui sont sur terre croiraient tous ; forces-tu les gens à devenir des croyants?!» (Yûnus, 99).

Au point 13, la Constitution de Médine est présentée comme un modèle fondateur de la citoyenneté pour les sociétés musulmanes : elle incarne une citoyenneté contractuelle et une Constitution juste, garantissant à tous les membres d’une société pluraliste — ethniquement, religieusement et linguistiquement — les mêmes droits et devoirs au sein d’une nation unie (umma), indépendamment de leurs différences.

La Déclaration de Marrakech s’appuie sur ce principe pour réconcilier identité religieuse et identité nationale. Elle répond à l’idée selon laquelle la loyauté religieuse affaiblirait l’esprit de citoyenneté, une tension particulièrement sensible dans les sociétés fragiles et multiconfessionnelles où l’autorité de l’État peut être moindre. La Déclaration cherche à transformer cette loyauté religieuse en un catalyseur de citoyenneté, montrant qu’engagement religieux et loyauté envers la patrie ne sont pas incompatibles, mais peuvent se renforcer mutuellement.

Le principe des devoirs mutuels et des droits égaux :

Ce principe exige la positivité dans les relations, l’éloignement des conflits et le sentiment d’un partenariat dans les intérêts communs. Il est mentionné au point 15 de la Déclaration : Les dispositions de «la Charte de Médine» contiennent de nombreux principes de la citoyenneté contractuelle, comme la liberté de culte, la liberté de mouvement, la liberté de posséder des biens, le principe d’entraide publique et celui de défense commune. A cela s’ajoute le principe d’égalité devant la loi (…les Juifs de Bani Ouaf ne font qu’une communauté avec les croyants ; les Juifs ont leur religion, et les musulmans la leur et celle de leurs alliés. ils doivent s’allier les uns aux autres contre quiconque se bat contre la Gens de la Charte. Ils doivent se conseiller mutuellement, agir charitablement les uns envers les autres et se garder de toute iniquité. Aucun individu n’est comptable des agissements de son allié. Aide et assistance sont dues à la partie lésée).

Grâce à cette nouvelle approche, la citoyenneté s’élève au rang de fraternité, passant de la simple coexistence à une conscience partagée. Elle devient le creuset où toutes les appartenances se fusionnent, et c’est en fonction de l’harmonie et de la cohésion entre ces éléments au sein de la communauté que le citoyen trouve sa place, et que la communauté trouve sa stabilité et sa force.

Les fondements nécessaires à la mise en œuvre d’une citoyenneté authentique

Parler d’une citoyenneté positive, capable de produire dans la réalité la paix, la coexistence et la stabilité sociale, suppose d’abord une définition rigoureuse de ce concept, tenant compte des contextes, des différences et de la méthodologie de sa mise en œuvre. Si les principes et valeurs qui fondent la citoyenneté sont largement acceptés, la difficulté réside surtout dans la manière de les appliquer (manhajiyyat al‑tanzīl).et dans les références philosophiques et normatives qui les accompagnent.

Dans cette perspective, la réalisation effective de la citoyenneté nécessite de l’inscrire dans une stratégie de paix sociale. Abdallah bin Bayyah propose ainsi une approche fondée sur la « médiation entre les dualités antagonistes , visant à créer des ponts entre les champs de savoir et les espaces culturels. Cette méthode cherche à instaurer un équilibre entre les universaux et les particularités, en favorisant la coexistence plutôt que l’opposition. C’est la méthode de l’« Alliance des vertus »,

Elle invite à articuler de manière harmonieuse plusieurs dimensions interdépendantes dans la construction de la citoyenneté : identité, histoire, culture, patrie, État, religion, droit, langue et normes universelles. Ainsi, la citoyenneté comme lien contractuel et constitutionnel ne peut se réaliser que dans le cadre d’une stratégie de paix sociale, reposant à la fois sur l’engagement éthique envers ses valeurs et sur leur inscription juridique dans la Constitution et les lois.

Elle commence notamment par un principe fondamental :

Premièrement : Insuffler l’éthique dans la structure législative

L’intégration de l’éthique dans la structure législative consiste à formuler la règle juridique de manière à faire de la loi une référence morale, où la religion et l’éthique contribuent à orienter la philosophie politique vers les valeurs de paix, de liberté, d’égalité, de justice et de solidarité. Le droit peut ainsi s’inspirer des valeurs présentes dans les traditions religieuses, sociales et culturelles. Dans cette perspective, Marcel Boizard souligne que la législation islamique se distingue par la fusion entre règle éthique et règle juridique, formant un système global dans lequel la foi et le droit sont étroitement liés, notamment dans l’obligation de respecter les pactes et les engagements.

Cette articulation entre éthique et droit élève les principes de la citoyenneté, tant dans leur élaboration que dans leur application, en dépassant une conception purement utilitariste pour promouvoir un engagement moral intérieur. Les vertus éthiques deviennent ainsi un moteur intrinsèque du comportement civique, renforçant les liens sociaux et favorisant le sens de la responsabilité collective.

Il en découle une participation active des citoyens à la vie publique, à travers l’intérêt pour la chose publique et l’engagement dans les domaines intellectuel, social, économique et développemental. Dans ce contexte, la moralisation de la vie publique apparaît comme une réponse à la crise de la responsabilité sociale et à la faible participation civique. D’où la nécessité de réhabiliter la valeur de la chose publique au cœur de la culture et de l’éducation, en la nourrissant d’une exigence éthique capable de structurer durablement la vie sociale.

L’islam a cherché à entourer la citoyenneté d’une dimension éthique, dépassant ainsi une conception purement utilitariste et matérielle. L’engagement envers les vertus morales devient alors un motif intérieur, issu des convictions personnelles, plutôt qu’une contrainte imposée par la peur de la sanction. Ces vertus contribuent au renforcement des sociétés en consolidant les liens sociaux.

La renaissance du sens de la responsabilité sociale chez les citoyens se traduit par une participation positive à la vie publique, à travers l’intérêt porté à la chose publique et l’engagement volontaire dans les différents domaines de la vie — intellectuel, social, économique et développemental — favorisant ainsi le progrès et la réforme de la société.

Dans ce contexte, l’accent mis sur la moralisation de la vie publique répond à la crise de la responsabilité sociale et au faible niveau de participation citoyenne. D’où l’importance de réhabiliter la valeur de la chose publique au cœur de la culture et de l’éducation, en la nourrissant d’une exigence éthique capable de structurer durablement la vie sociale.

Deuxièmement : l’articulation équilibrée entre les libertés individuelles et l’ordre public

La citoyenneté incarne le concept de souveraineté de la oumma, l’activation de la suprématie de la loi, et l’expression de la « volonté générale » de la société.

Dans toutes les constitutions du monde, les droits conférés par la loi sont détaillés article par article, mais ils sont le plus souvent conditionnés par la nécessité de protéger l’ordre public. Il convient de noter que le concept d’ordre public ne se limite plus à ses trois composantes traditionnelles — sécurité, salubrité et tranquillité publiques — mais inclut désormais d’autres éléments tels que le respect de la dignité humaine, la morale, les bonnes mœurs et la paix sociale.

Parce que la liberté absolue, sous plusieurs de ses formes, peut devenir une menace pour elle-même, allant à l’encontre de son propre principe, la réguler par l’ordre public constitue la voie pour réaliser la liberté souhaitée.

Troisièmement : l’équilibre entre les droits de la majorité et ceux de la minorité

            Cette conciliation doit empêcher toute injustice envers la minorité tout en respectant le droit de la majorité à vivre selon ses valeurs, selon le principe « la nuisance n’est pas permise, ni à autrui ni à soi-même » (lā ḍarar wa lā ḍirār). Cela inclut le droit à la liberté sous toutes ses formes — croyances, vie sociale et vie politique — tout en équilibrant la reconnaissance théorique de ces droits avec leur mise en œuvre effective, selon une approche adaptée à chaque société et dans le respect de l’intérêt général.

Quatrièmement : l’équilibre entre la sphère publique et la sphère privée dans le système sociétal

Il est également nécessaire d’articuler l’universalité des principes avec la relativité de leur application concrète. Comme l’affirme Déclaration universelle des droits de l’homme dans son article 29, l’individu a des devoirs envers la communauté, condition essentielle au plein épanouissement de sa personnalité. De même, l’exercice des droits et des libertés peut être soumis à des limitations légales destinées à garantir le respect des droits d’autrui et à répondre aux exigences de la morale, de l’ordre public et du bien-être général dans une société démocratique.

Cela inclut notamment :

a) La conciliation entre liberté de conscience et sa mise en œuvre selon la diversité des contextes sociaux.
Il s’agit de prendre en considération les spécificités culturelles et le modèle normatif éthique de chaque société, afin que la mise en œuvre des droits ne produise pas des effets inverses, en favorisant l’intérêt partiel de certains individus au détriment du bien‑être collectif. Cette approche exige de trouver un équilibre entre la garantie légale de la liberté de conscience accordée par l’État et la réaction morale exprimée par la société, laquelle varie d’un contexte à l’autre.

b) La conciliation entre liberté d’expression et respect de la liberté d’autrui et de ses symboles sacrés

Si le pacte de citoyenneté garantit le droit à la liberté d’expression, les politiques de discrimination, les discours de haine ou l’atteinte aux symboles sacrés sapent les fondements de ce pacte, notamment son principe central : l’égalité de tous les citoyens et l’interdiction de toute forme de discrimination basée sur la religion, la confession, le sexe, la couleur ou l’origine ethnique. Toute liberté qui conduit à insulter les symboles sacrés, à les offenser ou à troubler les valeurs communes constitue un vecteur de désordre et menace la cohésion de la citoyenneté. Souvent, ce type de liberté absolue devient un facteur d’aggravation de la violence et de la contre‑violence.

Cinquièmement : La conciliation entre Unité et diversité

La citoyenneté se construit par la conciliation entre unité et diversité, fondée sur la reconnaissance des différences et la valorisation des éléments communs. Inspirée par la Sahîfat al-Madîna, la Déclaration de Marrakech (2016) promeut l’égalité des droits, la pluralité et la liberté religieuse. Des penseurs comme Axel Honneth, Jürgen Habermas, Will Kymlicka, Charles Taylor et Seyla Benhabib soulignent également l’importance de la reconnaissance et de la citoyenneté cosmopolite pour renforcer la solidarité et protéger la diversité. Toutefois, ce modèle reste encore à approfondir pour passer de la théorie à une application concrète.


Références

  1. Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance : Les règles morales des conflits sociaux, traduit par Georges Kettoura, Beyrouth, Bibliothèque Orientale, 2015,
  2. Kymlicka Will: “Multicultural Citizenship” Oxford University Press, U.S.A; Reprint edition 31 July 2000
  3. Taylor Charles: “Multiculturalism and The politics of Recognition”; Princeton University Press 1992
  4. Benhabib Seyla: “Democracy and Difference”; Princeton University Press 1996.
  5. La Déclaration universelle press 19des droits de l’homme
  6. Citizenship and social class and other essays by t. H. Mars hall. Professor of social lnstitutions in the university of london cambridge at the university

En arabe:

الحداثة وخطابها السياسي، يورغن هابرماس، ترجمة جورج تامر، دار النهار، بيروت، 2002

الأموال، للقاسم بن سلام: 1/298.

طبقات ابن سعد: 1/284.

ترتيب المدارك: 1/182.

تاريخ ابن خلدون: 1/745.

مارسيل بوازار، إنسانية الإسلام، ترجمة عفيف دمشقية، دار الآداب، بيروت، ط:1980م

كلمة العلامة الشيخ عبد الله بن بيه في مؤتمر « الحرية الدينية »، واشنطن 17 يوليو 2019م.

الاعتراف: من أجل مفهوم جديد للعدل، الزواوي بغورة، دار الطليعة، بيروت، 2012


[1]  À cet avis s’oppose une autre opinion qui distingue la citoyenneté de la nationalité, en considérant que la citoyenneté se fonde sur des obligations sociales, familiales et professionnelles communes, indépendamment de la nationalité. Toutefois, cette thèse est critiquée pour deux raisons principales : d’une part, les droits et devoirs des étrangers résultent soit d’accords internationaux, soit de choix législatifs particuliers, et non d’une citoyenneté partagée ; d’autre part, l’assimilation entre citoyen et étranger au motif qu’ils paient tous deux des impôts reste infondée, car les systèmes juridiques et constitutionnels maintiennent une distinction claire entre eux dans la jouissance de certains droits.

[2] Charte de Médine ou aussi constitution de Médine. En arabe, on dit « Sahifat al-Madinah » ou « Mithaq al-Madinah (Pacte de Médine).

Professeur Abdelhamid AchaK

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