Les conditions de la renaissance de Malek Bennabi (12)

C’est Saint Thomas d’Aquin qui a fait l’épuration nécessaire de la culture qui devait servir de base idéologique à la civilisation occidentale.
L’ORIENTATION
Il faut d’abord éclairer cette idée de l’orientation.
D’une manière générale, l’orientation c’est la force à l’origine, l’har·monie dans la marche, l’unité dans le but.
Combien de forces ne parviennent pas au but parce qu’accidentellement elles ont été éliminées par d’autres forces issues, cependant, de la même origine et tendant au même but.
Orienter, c’est éviter le gaspillage des efforts et du temps.
Or, en Algérie, la force existe, elle est à l’état de millions de bras et de cerveaux utilisables en tout temps.
L’essentiel, c’est de savoir mettre le gigantesque moteur de ces millions de bras et de cerveaux en marche dans les meilleures conditions de durée et de rendement de chaque organe.
C’est ce moteur, une fois mis en marche, qui déternine le cours de l’histoire dans le sens voulu.
C’est en cela que consiste essentiellement l’idée d’orientation de l’homme mis tout d’abord par une impulsion religieuse, c’est à dire sociologiquement, quand il a acquis, par une idée religieuse, le sens du »collectif » et celui de l’effort.
ORIENTATION DE LA CULTURE
Les deux définitions préliminaires de la Culture.
Orienter les choses humaines, c’est d’abord les définir.
Il y a ainsi dans l’histoire, des tournants solennels où cette définition est nécessaire.
La renaissance est un de ces tournants et la culture une de ces choses essentielles, qui exige impérieusement sa définition.
Même une double définition: en fonction de notre état et de notre avenir. En effet, nous sommes la génération maudite qui clôt une décadence et la génération bénie qui inaugure une civilisation.
Mais d’abord, il faut éclairer notre moment lui-même pour poser convenablement les problèmes qui le concernent.
Depuis trente ans, on parle de Nahda, de Renaissance. C’est cela notre moment: l’instant fugitif qui marque la fin d’une nuit de notre conscience et le premier tressaillement de son réveil.
C’est le passage solennel, la transition émouvante – dans un processus de l’histoire – de la phase du chaos immobile, de l’inertie anarchique des êtres et des choses, à la phase de l’organisation, de la synthèse et de l’orientation.
Mais à tout passage, dans toute transition, se chevauchent ce qui finit et ce qui commence, l’antérieur et le postérieur, le passé mort et l’avenir qui doit naître.
Aussi, quand on parle de renaissance, est-il nécessaire d’envisager les choses sous un double rapport: celui par lequel elles tiennent au passé, à tous les substrats et à toutes les ramifications de la décadence et celui par lequel elles tiennent aux gestes du devenir, aux racines de l’avenir.
Cette distinction nécessaire ne doit pas avoir pour objet la mode intellectuelle d’une catégorie de gens, mais la façon d’être et de devenir d’un peuple, y compris le mendiant tant que la mendicité n’est pas bannie de l’ordre social.
Il s’agit d’éliminer, dans les usages, les habitudes, le cadre moral et social traditionnel, ce qui est mort ou mortel afin de faire place à ce qui est vivant et vital.
En particulier, il faut un esprit nouveau, une métanoïa pour rompre l’équilibre traditionnel, l’équilibre de la décadence d’une société qui cherche un équilibre nouveau, celui de la renaissance.
Il y a donc lieu de donner aux choses de cette renaissance une double définition: l’une disruptive, négative, et l’autre constructive, positive, l’une pour opérer des ruptures nécessaires, l’autre pour établir des contacts opportuns.
Cette mise au point fondamentale a été nécessaire notamment en ce qui concerne la culture de la renaissance en Europe. C’est SaintThomas d’Aquin qui a fait l’épuration nécessaire de la culture qui devait servir de base idéologique à la civilisation occidentale.
Sa lutte sans merci contre l’averroïsme et ses rigueurs, contre l’augustinisme traduit bien la définition négative qu’il entendait donner à une culture où ne se reflétait pas seulement la pensée scientifique de la civilisation musulmane, mais aussi l’héritage métaphysique de Byzance et de Cordoue.
Plus tard, c’est Descartes qui donnera à cette culture sa définition positive, en introduisant, dans ses méthodes de recherche, la preuve expérimentale à quoi est dû tout le progrès matériel de la civilisation actuelle.
D’autre part, le cycle musulman a commencé, lui-même, par cette double définition, imputable ici à une même source, le Coran, qui traça la démarcation entre la norme djahilienne, celle du passé, et la norme coranique, celle de l’avenir.
Aujourd’hui, cette mise au point est encore nécessaire à la renaissance musulmane, en Algérie, comme ailleurs.
En fait, il en est bien question. La définition négative est dans le souffle réformateur qui parcourt le monde musulman, depuis Abdou et ses élèves comme Badis. Mais les sphères zeitounites et azharites n’arrivent pas toujours aux conséquences de cette réform, étant donné le poids encore énorrne de la décadence.
La définition positive est également ébauchée, mais avec la même lenteur, la même imprécision.
Dans cette définition positive, il s’agit moins de méthodes déjà acquises sous la forme cartésienne, que l’évolution scientifique pourrait modifier, que du contenu esthétique, éthique, pragmatique et technique nécessaire à toute culture
(A suivre)



