Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (12)

La société musulmane paye actuellement son tribut à la trahison des Archétypes. Les idées, trahies, même celles qu’elle importe, se retournent contre elle et se vengent. C’est le moment douleureux où le musulman déchiré se partage en deux : le musulman pratiquant qui fait ses prières à la mosquée et sort de là pour devenir le musulman pratique plongé dans un autre univers.
Enfin, dans l’ordre psychologique et moral, il créait de nouveaux centres de polarisation de l’énergie vitale.
Et l’on vit naître autour de ces centres des moments d’une grandeur incommensurable. Par exemple, quand les musulmans selon le conseil de Salman, creusaient le fossé – el-Khandaq – qui arrêtera la dernière vague djahilienne au pied des murailles de Médine.
La punérie dans le monde des choses ne leur permettait d’utiliser qu’un outillage rudimentaire pour faire face à une tâche qui n’en était que plus difficile.
Conscient de leur peine,. le Prophète les soutenait en répétant comme un voeu et une promesse scandés :
اللهم إن العيش عيش الآخرة فاغفر لللأنصار والمهاجرة
Tandis que ses compagnons, lui faisant écho, entonnaient comme un hymne que les générations nous ont transmis :
نحن الذبن بايعوا محمدا على الإسلام مابقينا أبدا
» Nous sommes ceux qui ont prêté serment à Mohamed. De demeurer fidèles à l’Islam à jamais ! »
Ces centres de polarisation de l’énergie vitale la concentraient autour de nouveaux concepts, de nouvelles idées, des Archétypes de l’univers culturel nouveau.
Elle se concentrait à un degré explosif. Elle explosait en des drames d’un type nouveau.
Un homme embrasse une femme. C’est un moment où l’énergie vitale a débordé ses nouvelles limites.
Les forces de rappel du nouvel univers culturel se déclenchent immédiatement. Le drame éclate dans la conscience de l’homme qui s’en va se confier au Prophète.
La réponse qui va dénouer le drame vient. C’est ce verset:
« أقم الصلاة طرفي النهار وزلفا من الليل، إن الحسنات يذهبن السيئات » هود 144″
» Prie aux deux extrémités du jour et une partie de la nuit, car les bonnes actions effacent les mauvaises ».
L’homme demande : est-ce pour moi (ce verset)? Et le Prophète répond: c’est pour toute ma nation(2).
Une femme vient une autre fois avouer. Elle a commis la faute d’adultère. Le ter111e adultère n’est plus un simple mot sur les lèvres. Il condense autour de lui toute l’horreur qui bouleverse la conscience. Et il met dans la loi la plus rigoureuse sanction: la lapidation.
La femme sait donc ce qu’elle encourt. Mais le châtiment lui paraît plμs tolérable à sa chair que la faute à sa conscience.
Elle fera à trois reprises sa démarche auprès du Prophète qui surseoit au jugement par trois fois.
D’abord pour donner à la femme le temps de réflexion, ensuite pour lui per·mettre d’accoucher car elle était enceinte; et il la renvoie encore une fois jusqu’à la fin de l’allaitement du nouveau-né. Finalement la loi est appliquée comme n’a cessé de le réclamer la pêcheresse depuis la faute.
Les drames qui se nouent autour des nouveaux centres de polarisation, des Archétypes, du nouvel univers culturel, n’impliquent pas seulement leurs acteurs. Ils mettent sous tension toute la communauté.
C’est le cas des Mutakhalifines, ceux qui n’avaient pas rejoint l’expédition de Tabouk.
Ils sont au nombre de trois : Kaab Ibn Malek, Mourara Ibn Er-Rabi El Amry et Hilal Ibn Oumayya El-Wagifi. C’est Kaab qui donne la narration détaillée du drame(3). C’est le Coran qui en donne le degré de tension explosif dans la conscience de ceux qui le vivent et en donne le dénouement dans un verset :
وَعَلَى الثَّلَاثَةِ الَّذِينَ خُلِّفُوا حَتَّىٰ إِذَا ضَاقَتْ عَلَيْهِمُ الْأَرْضُ بِمَا رَحُبَتْ وَضَاقَتْ عَلَيْهِمْ أَنفُسُهُمْ وَظَنُّوا أَن لَّا مَلْجَأَ مِنَ اللَّهِ إِلَّا إِلَيْهِ ثُمَّ تَابَ عَلَيْهِمْ لِيَتُوبُوا ۚ إِنَّ اللَّهَ هُوَ التَّوَّابُ الرَّحِيمُ (118)
« Ce jour-là ne fut pas un jour d’allégresse pour les trois Mutakhalifines seulement mais pour toute la communauté.
Dans ce climat hypertendu, les idées imprimées mettaient leur note sacrée dans toutes les idées exprimées, dans toutes les attitudes, dans tous les lieux.
Le Prophète disait: »toute la terre m’a été donnée pour lieu de prière. »
Il n’y avait plus de chose simplement profane. En chaque chose il y avait du sacré.
Le monde était sacralisé.
On comprend le poids de la moindre faute dans ce monde~là.
Elle écorchait le disque de l’univers culturel. Et chacun entend et réagit à une fausse note, à l’endroit écorché. En ces moments bénis, il y a en chacun une sensibilité de mélomane à l’endroit des dissonances.
Quand cette sensibilité, éthique et esthétique, s’épuise, le degré de son épuisement est une mesure de l’incohérence de l’univers-idées et de la dégradation sociale en général.
Jusqu’au moment où cesse le concert des idées, quand le disque est oblitéré, effacé en chacun .
Jusqu’au moment du silence complet, quand il n’y a plus de réaction d’enthousiasme aux notes sublimes, ni de réactions de réprobation aux dissonances.
Quand les Archétypes sont effacés, on n’entend plus l’accent de l’âme dans le concert. Les idées exprimées, n’ayant plus de racines dans le plasma culturel originel, se taisent à leur tour : elles n’ont plus rien à exprimer; elles ne peuvent plus rien exprimer.
La société qui en est à ce point s’atomise faute de motivation commune comme en Algérie après la révolution.
L’individu se suicide ou se livre à l’ego, comme en Europe en ce moment.
C’est le moment des idées mortes.
Après avoir vécu le moment exaltant à la naissance de sa civilisation, le moment d’Archimède de ses idées imprimées à l’époque Mohammédienne et Khalifale et de ses idées exprimées aux brillantes périodes de Damas et de Baghdad, la société musulmane vit en ce moment la période silencieuse des idées mortes.
Le pélerin qui débarque à Djeddah est agréablement surpris par l’affiche qu’il aperçoit au-dessus d’une porte : »office de bonne action ».
Puis quand il fera quelques pas dans le pays, il commencera à se rendre compte d’une réalité sous laquelle l’affiche devient une pure ironie : c’est une idée morte.
Mais le mouvement devient plus tragique encore quand on se mettra à ranimer l’univers culturel – bourré d’idées mortes – par des idées mortelles empruntées à une autre civilisation.
Celle-ci déjà mortelles dans leur propre contexte – le deviennent davantage quand elles en sont extirpées. Elle y laissent en général, avec leurs racines qu’on ne peut pas emporter, les antidotes qui tempéraient leur nocivité dans leur milieu d’origine.
C’est dans ces conditions que la société musulmane actuelle emprunte de ses idées modernes et »progressistes » à la civilisation occidentale.
C’est l’aboutissement naturel d’un processus déterminé en son sein par une dialectique des choses, des personnes et des idées qui ont fait son histoire. Ce qui n’est pas naturel; c’est son inertie, son apathie à ce stade comme si elle voulait s’y éterniser.
Alors que d’autres sociétés, comme le Japon et la Chine, parties du même point, se sont arrachées à leur inertie en s’imposant
rigoureusement les conditions d’une nouvelle dynamique,d’une nouvelle dialectique historique.
La société musulmane paye actuellement son tribut à la trahison des Archétypes. Les idées, trahies, même celles qu’elle importe, se retournent contre elle et se vengent. C’est le moment douleureux où le musulman déchiré se partage en deux : le musulman pratiquant qui fait ses prières à la mosquée et sort de là pour devenir le musulman pratique plongé dans un autre univers.
NOTES.
1) Hadith de Boukhari d’après deux chaînes et deux l·~çons de Anas.
2) Boukhari d’après Ibn Maç’oud.
3) Boukhari avec la précision donnée quant au sens du terme mutakhalifines: » ceux dont le cas a été réservé par le Prophète. ».
A suivre



