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Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (17)

E. Morin ne semble pas avoir tenu finalement compte de sa pathologie pour établir sa thérapeutique, en préconisant en somme de laisser-aller le mal jusqu’au bout pour constituer son propre remède. Si bien que la  »critique  » pourrait bien venir, comme à PARIS en mai 1968, sous forrne d’une contestation qui ne sera pas que simple remise en ordre mais l’installation d’un désordre n’ayant d’autre fin que lui même; non pas une libération, une désaliénation vis-à-vis des choses mais une explosion des idées, dans la cité.


Je citerai ces notes prises sur le vif dans un document relatif au fonctionnement de l’Ecole Dentaire d’Alger en 1965. Je cite textuellement :

 » Un indice assez significatif de la situation actuelle de l »Ecole Dentaire,  » c’est l’état dans lequel se trouve une grosse pârtie de son matériel technique. En effet 57 blocs opératoires sur 60 sont en panne en ce moment (1965). Cela veut dire en ternie budgétaire, qu’environ trois cents millions d’anciens francs sont immobilisés dans un investissement improductifs.
Il faut ajouter que dans son principe même le choix de ce matériel était mauvais ; car on ne livre pas à un étudiant qui débute un appa~eil destiné au cabinet d’un chirurgien dentiste.
Dans les écoles dentaires des pays développés l’apprentissage se fait sur un matériel à bas prix, notamment des fauteuils ordinaires.
Il convient de souligner en outre que dans la mesure où il y a (dans cette école dentaire) pléthore de matériel fixe, très onéreux sans être indispensable, il y a pénurie du petit matériel, si indispensable au praticien et surtout à l’apprenti ». Si bien que l’école se présente finalement comme un stand de matériel dentaire plutôt qu’un atelier, un laboratoire où on apprend.
L’enseignement est, en effet, à l’avenant sans aucun caractère scientifique, comme si on préparait de simples arracheurs de dents, plutôt que des chirurgiens dentistes.
Par exemple un professeur de dentisterie opératoire est chargé du cours d’urologie. Et les horaires sont si anarchiques qu’un professeur prend n’importe quel groupe d’élèves pour faire son cours et à n’importe quelle heure.
Le résultat est qu’en fin d’année un professeur honnête, tenant compte de cette anarchie, ne sait plus comment noter l’élève.
Ce simple document administratif traduit bien le déséquilibre qui peut affecter le rapport  » idée-chose  » même sur le plan universitaire, dans un pays sous-développé.
C’est un déséquilibre patent dont les effets négatifs sont manifestes sur le plan économique et pédagogique à la fois où ils peuvent être contrôlés et comptabilisés par une administration soucieuse de sa bonne gestion.
Dans le cas choisi, on a affaire à un déséquilibre du rapport au détriment de l’idée, au degré de »choséisme  » presqu’à l’état pur, c’est-à-dire au degré d’un matérialisme primaire infantile.
Dans une société développée, le despotisme de la chose peut être masqué par des apparences plus trompeuses.
Le déséquilibre se manifeste à un niveau culturel supérieur.
Ses effets plus latents, sont les signes plus ou moins perceptibles, des futures crises idéologiques, voire politiques qu’on lit déjà en filigrane dans certains événements du présent.

Ces signes ne manquent pas d’ailleurs d’attirer l’attention des observateurs aussi bien dans la société capitaliste que dans la société soviétique par exemple.
Il y a une dizaine d’années un de ces observateurs qui menait en France, sous le titre  » Sociologie d’un échec  » une enquête sur l’échec du socialisme en Angleterre, notait que  »le pays d’Europe qui compte le plus de salariés n’a jamais donné plus de 50 pour cent des voix à son parti socialiste( … ) parce que les buts qu’il promettait aux salariés leur ont été assurés par les conservateurs…  ».
En cernant le phénomène sur le plan politique, E. Morin ne donne pas tout à fait l’explication de l’évolution psychologique qui produit insensiblement dans la conscience ouvrière anglaise cette infidélité à » l’idée  »socialiste, qui avait guidé son combat à l’époque héroïque de Jaurès et de Vandervelde, au profit des  » objets  » promis par le socialisme.
C’est cela l’essentiel au point de vue psychologique : ce sont les  » choses  » qui déterminent finalement le scrutin en faveur des conservateurs ou rétablissent en leur faveur la balance des voix.

Le fait d’être passé à côté de ce point essentiel sans s’y arrêter conduit E. Morin à une thérapeutique dangeureuse, pour le moins hasardeuse, à savoir guérir le mal par le mal sans être sûr si c’est la maladie qui consommera le malade ou le contraire.
En effet, il note d’abord  » le vide effrayant, la solitude, le désespoir que camoufle la civilisation du confort …  » et il en aperçoit avec une extrême lucidité la conséquence :  » Et pourtant de plus en plus, ajoute-t-il, apparaîtront aux sociétés évoluées, si elles continuent leur course à la prospérité, l’irrationalisme de l’existence rationalisée, l’atrophie d’une vie sans communication véritable avec autrui, comme sans réalisation créatrice, l’alinéation dans le monde des objets et, des apparences … La crise de fureur des
jeunes gens, les tourments existentiels des intellectuels …  »
Quelle vue prophétique !
C’est la description parfaite des événements de mai 1968 et des fureurs juvéniles qui les accompagnèrent dix ans avant qu’ils ne se produisent.
C’était une vue pathologique impeccable. Mais E. Morin en tire une thérapeutique hasardeuse, ou, pour le moins, incomplète en une ultime conclusion  » il faudra (selon lui) que la civilisation du bien-être ait été vécue à fond, il faudra qu’elle se réalise vraiment en civilisation de l’abondance pour que naisse sa propre critique, son propre au-delà …  ».

Il y a apparemment dans cette conclusion pragmatique, une sorte de contradiction. E. Morin ne semble pas avoir tenu finalement compte de sa pathologie pour établir sa thérapeutique, en préconisant en somme de laisser-aller le mal jusqu’au bout pour constituer son propre remède. Si bien que la  »critique  » pourrait bien venir, comme à PARIS en mai 1968, sous forrne d’une contestation qui ne sera pas que simple remise en ordre mais l’installation d’un désordre n’ayant d’autre fin que lui même; non pas une libération, une désaliénation vis-à-vis des choses mais une explosion des idées, dans la cité.
Avant d’être social, le mal est d’ordre psychologique. Il ne réside pas dans le degré de saturation d’une société parce qu’elle consomme mais dans le sens du rapport  » idée-chose  » dans sa conscience, le sens qui peut être tourné vers l’idée ou vers la chose.
C’est le déséquilibre de ce rapport au profit de la chose qui produit le malaise qui n’est pas, dans le contexte des pays développés, particulier à ceux qui sont saturés de choses mais aussi dans les pays de bien moindre  » consommation  » comme l’Union Soviétique.

A suivre

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