Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (23)

La société musulmane peut récupérer son efficacité en mettant d’emblée à la base de sa planification, un double postulat:
a) toutes les bouches doivent être nourries.
b) tous les bras doivent travailler.
D’ailleurs et fort heureusement, on n’ignore plus ce phénomène dans le monde musulman. Certains intellectuels s’en rendent compte avec un remarquable sens de l’observation.
A la veille d’une rencontre qui devait réunir, à ALGER en 1967, un certain nombre de ces intellectuels intéressés par la situation économique dans les pays arabes, un jeune économiste marocain, M.Mohammad RIFFI, donna un aperçu fort pertinent sur les conditions de dynamisation économique dans son pays : » par rapport au plan quinquennal ( 1960-1964 ), écrit-il, le soi-disant plan triennal qui couvre la période (1965-67) représente un net recul tant dans sa conception générale que dans les conditions prévues de son application ».
Nous sommes au coeur du problème : une planification peut dans un pays musulman céder des positions au lieu d’en acquérir.
Il faut généraliser cette pénible conclusion au monde musulman. Quand l’anomalie s’accroît, en raison des ressources disponibles ou des qualités exceptionnelles du planificateur, il faut souligner davantage l’anomalie.
L’INDONÉSIE a bénéficié, à ce double égard avec les ressources de son sol et la collaboration du Dr SCHACHT des conditions les plus favorables à son décollage. Elle n’a pas décollé.
Comme si l’idée même de planification, qui a fait ses preuves d’une façon éclatante dans maints autres pays, de l’UNION SOVIÉTIQUE à la CHINE POPULAIRE, avait perdu toute signification en INDONÉSIE avec les idées et les qualités du planificateur et l’abondance des ressources.
En 1955, la Conférence de BANDOENG pouvait élaborer une doctrine économique valable pour l’AFRIQUE et l’ASIE si elle avait tenu compte de ces échecs relatifs, de ces résultats négatifs dont on aurait pu au moins tirer profit de leur valeur indicative.
Elle se devait de mettre un peu d’ordre dans les idées en mettant à profit les expériences passées et les idées nouvelles pour donner à l’économie afro-asiatique une orientation générale qui lui manquait précisément.
TIBOR MENDE a peut-être saisi plus qu’un spécialiste obnubilé par ses oeillères professionnelles, le manque fondamental qui empêchait les pays afro-asiatiques de promouvoir une dynamique sociale.
En disant que le problème de ces pays était moins du domaine de » l’ingénieur social » que de celui du » biologiste social » il l’a situé à son véritable niveau quand il s’agit de démarrer à zéro.
Ce n’est pas évidemment déjà la solution toute prête mais pour un pays à son point zéro, cette réflexion du sociologue a plus de valeur indicative que le plan d’un spécialiste de l’économie qui perd de vue une réalité humaine qui introduit forcément son équation intrinsèque dans l’exécution d’un plan.
Le plan du Dr SCHACHT pour l’INDONESIE a échoué parce qu’il ne tenait pas compte de cette équation.
Ensuite, il y a le choix de la base doctrinale du plan. Un plan doit être sans bavures. Il ne doit pas comporter des franges capitalistes et des franges socialistes. Un projet conçu d’après les idées des uns et dont on entreprend l’exécution avec les moyens des autres ne peut rien donner.
Le but d’une planification est clair: il faut créer les conditions d’une dynamique sociale.
Il faut ensuite préciser avec quels moyens on entend créer ce mouvement.
On n’investit pas ce qu’on veut, mais ce qu’on peut. On n’investit pas les moyens des autres mais les moyens dont on dispose effectivement.
Quels sont ceux dont un pays au point zéro de son décollage peut disposer réellement.
L’ALLEMAGNE avait démarré en 1948 avec seulement 45 DM par tête. C’était insignifiant comme investissement. Le véritable investissement c’était le capital idées dans la tête de chaque Allemand, dans la détermination du peuple allemand, et dans le sol allemand, pauvre et occupé en outre, mais nécessaire support néanmoins de toute activité.
A la même époque – 1948 – la CHINE POPULAIRE décollait dans des conditions plus dures encore, avec des séquelles plus grandes.
La CHINE, indépendamment de son option -idéologique, avait à créer son capital idées initial.
Son expérience, dans un contexte socio-économique assez semblable à celui de la plupart des pays islamiques, peut mieux nous éclairer sur les moyens primaires d’un décollage.
En général les disponibilités d’un pays à ce niveau sont :
a) son agriculture plus ou moins archaïque.
b) ses disponibilités en matières premières sur le marché et sous le sol.
c) le potentiel travail (nombre de bras) qu’il est possible de transformer en heures de travail effectives.
Ce bilan analytique représente le pouvoir économique potentiel de n’importe quelle société de type sous développé comme la société musulmane.
Il représente ce pouvoir à deux stades du décollage :
a) le stade d’une économie de subsistance.
b) le stade d’une économie de développement, c’est-à-dire du décollage proprement dit.
Mais ce pouvoir à l’état brut, représente des préconditions nécessaires mais encore insuffisantes à promouvoir une dynamique sociale. Pour la mise en mouvement de toutes les forces de production, il en faut davantage. Il faut encore un détonateur capable de lancer le volant de ces forces. C’est cela – et cela essentiellement – le rôle du plan, la chance unique que le planificateur ne doit pas laisser passer.
Sous peine d’échouer comme le Dr SCHACHT en INDONÉSIE, parce qu’il n’a pas tenu compte de la nature particulière du détonateur nécessaire à son ‘ »cas », confusément identifié par lui au cas de l’ALLEMAGNE, son pays.
Il est regrettable sans doute pour un homme de science de porter les oeillères de sa culture d’origine. Mais cela n’arrive pas seulement à l’économiste européen qui se penche sur les problèmes du Tiers-Monde.
Il est encore plus regrettable que l’élite afro-asiatique, notamment des pays musulmans, porte elle-même les oeillères de ses maîtres devant les mêmes problèmes.
Mais le problème du détonateur économique approprié à la situation des pays musulmans doit trouver sa solution ailleurs que dans les doctrines qui dérivent d’Adam SMITH et de MARX.
La société musulmane peut récupérer son efficacité en mettant d’emblée à la base de sa planification, un double postulat:
a) toutes les bouches doivent être nourries.
b) tous les bras doivent travailler.
Alors ses idées ne seront plus taxées d’inefficacité parce que ses bras auront mis en mouvement le volant de sa dynamique sociale. Et leurs défenseurs se rendront alors compte qu’il ne s’agit pas de défendre l’authenticité de l’Islam mais de lui rendre simplement son efficacité, en remettant en mouvement ses forces productrices.
A suivre



