Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (32)

Le psychologique précède et conditionne le social. Par toutes les voies on débouche toujours sur le principe formulé par le Coran sous for1ne de sentence : Dieu ne change pas l’état d’un peuple que celui-ci n’ait changé ce qu’il y a dans son âme.
—
Il y a des institutions, comme la mariage, qui ne vieillissent pas. Si le mariage était aboli dans une société, on ne dira pas que l’institution a vieilli mais que la société est malade. L’origine du mal, dans ce cas, est localisée dans l’univers culturel.
Dans certains pays de l’Europe du Nord, la crise culturelle qui a engendré le hippy tend à substituer au mariage traditionnel, l’union libre ou une union plus complexe ou plus anormale encore quand l’union est homoséxuelle.
Ce sont des modifications d’ordre psychologique qui amènent à la surface de la vie sociale des modificiations économiques et politiques.
Le psychologique précède et conditionne le social. Par toutes les voies on débouche toujours sur le principe formulé par le Coran sous for1ne de sentence : Dieu ne change pas l’état d’un peuple que celui-ci n’ait changé ce qu’il y a dans son âme.
Le verset contient en ge1·1ne toutes les conclusions qu’on peut tirer sur la némésis des idées trahies. Ce n’est pas Jules César qui a tué la République de Rome. Sa mort est la conséquence des modifications imperceptibles survenues
dans l’esprit romain, et il est significatif à cet égard que la mort de Jules César sous le poignard de Brutus et des conjurés n’a pas restauré la République à Rome.
La République n’est pas morte à ATHÈNES à cause de Jules CESAR mais des suites des mêmes modifications psychologiques qui ont amené sa mort à ROME.
Les modifications psychologiques, qui interviennent dans le processus et deviennent visibles sur le plan social ou politique, se produisent au niveau des motivations qui déterminent le comportement.
C’est ce qu’on constate de la façon la plus évidente dans le processus qui amena dans la société musulmane aprés l’an
38 H, le déclin de l’esprit démocratique.
Il est symtômatique de noter la tièdeur ou même la désaffection d’Oukail, le frère d’Ali, dans la lutte qui opposait celui-ci à Muawia. Il expliquait son étrange comportement d’une façon plus étrange : ma prière derrière Ali, disait-il, est plus méritoire, mais mon repas à la table de MUA WIA est plus substantiel.
On voit là la rupture de la motivation initiale qui avait mû les premiers compagnons du Prophète.
Et cette rupture sera plus nette encore vingt ans plus tard quand HUSSEIN, cédant à l’insistance des gens de Koufa – les anciens partisans de son père – se mit en marche de Médine.
Son cousin, Ibn Abbas qui lui fit un pas de compagnie essaye de le dissuader de son projet en lui expliquant : Ces gens te trahiront comme ils ont trahi ton père. Ne les crois pas. Leurs coeurs sont avec toi mais leurs sabres sont avec Yazid.
Cette explication par le témoin le plus objectif de l’époque et dont le témoignage se vérifiera devant l’histoire d’un point à l’autre, nous donne aujourd’hui la clef de cette rupture de la motivation. Elle souligne la dichotomie qui dès lors allait diviser le musulman en deux parts: sa prière d’une part, son repas de l’autre ou son coeur d’une part et son sabre de l’autre.
Nous ne sommes qu’au début du processus de dégradation. Mais dans les deux cas cités, nous sommes déjà à même de mesurer l’écart avec le principe posé par le Coran: »certes, ma vie et ma mort, ma dévotion et ma prière appartiennent à Dieu
seul ».
C’est par rapport à ce verset, donc par rapport à un principe, une idée, un archétype de l’univers culturel fondé par le Coran qu’on commence à noter les premiers glissements, les premières déviations (comme on dit de nos jours) dans le comportement du musulman Nous savons donc que si nous jugeons une inéfficacité quelconque -comme dans les deux cas historiques cités – dans le comportement du musulman, il faut se garder de le mettre d’emblée sur le compte de l’Islam.
C’est pourtant l’erreur la plus commune aux orientalistes et aux sociologues occidentaux dans les études consacrées au monde musulman actuell.
Quoiqu’il en soit, si on admet que toute action est soumise à l’ordre des idées dans sa motiviation ainsi que dans ses modalités opératoires, il convient de noter que l’activité sociale a pour canevas l’idée, non pas à l’état pur mais dans l’état où elle est intégrée au comportement, c’est-à-dire telle que nous l’interprétons, la comprenons et l’assimilons.
Quand nous faisons le bilan des déficiences d’une société ou de son efficacité, nous faisons essentiellement le bilan des résultats positifs de son » monde d’idées »dans son état actuel.
Nous savons d’autre part que ce sont les trahisons des idées intégrées, les écarts des idées courantes par rapport aux idées fondamentales qui mesurent de quelque manière les inéfficacités d’une société et qui, à travers des comportements donnés, des complexes, se glissent d’une génération à l’autre.
Le mimétisme du comportement a lieu par la voie des idées.
Son aspect pathologique, c’est la contagion sociale qui se transmet d’une à l’autre par osmose de ces idées quand elles sont séparées de leurs archétypes dans l’univers culturel originel.
Les idées sont bien, à cet égard, les » microbes » qui transmettent les maladies sociales.
Une idée de cette nature est toujours une idée qui trahit son archétype. Le mal se répercute sur la société qui subit les effets de toute dégradation qui touche son univers culturel. Parfois la répercussion de l’idée trahie se fait en fin quand on découvre sa fausseté.
Le jour où Omar éclata de rire après avoir apaisé la faim qui le tenaillait en dévorant son idôle de sucre, c’était déjà le signe que l’univers culturel de la Djahilia était en péril. Ses archétypes devaient en effet disparaître bientôt avec les idôles de la Kaaba, à la prise de la Mecque en l’an 6 pour faire place à un nouvel univers culturel et à une nouvelle société.
L’infidélité à l’ Archétype peut avoir une autre signification et des conséquences plus graves pour la Société.
Les conséquences de cette infidélité, soit par rapport à notre propre univers culturel originel ou par rapport à l’univers culturel d’une autre société dont ont trahit les idées dans l’emprunt, peuvent être plus graves.
La société musulmane est précisément, en ce moment, en face de ce problème sous son double aspect.
Elle subit la némésis des Archétypes de son propre univers culturel et la vengeance terrible des idées qu’elle emprunte à l’Europe, sans observer à leur égard les conditions qui préservent leur valeur sociale.
Il s’ensuit une dévalorisation des idées héritées et des idées acquises qui porte le plus grave préjudice au développement moral et matériel du monde musulman.
Ce sont des conséquences sociales de cette dévalorisation que nous constatons quotidiennement sous forme d’inéfficacité, de déficiences diverses dans nos activités sociales. D’une part, les idées qui ont montré leur efficacité dans l’édification de la civilisation musulmane, il y a mille ans, s’avèrent aujourd’hui inefficaces comme si elles n’avaient plus leur adhérence à la réalité.
D’autre part, les idées de l’Europe qui ont édifié l’ordre que nous nommons civilisation européenne, perdent à leur tour leur efficacité dans le monde musulman actuel.
Notre comportement actuel est entâché d’une double infidélité.
Les musulmans ont perdu le contact avec les Archétypes de leur univers culturel originel. Et ils n’ont pas encore établi, comme le Japon l’a fait, de véritable contact avec l’univers culturel de l’Europe.
Nous subissons les effets de cette double dévalorisation. Et les idées trahies de part et d’autre se vengent terriblement.
Nous subissons en ce moment les effets de leur implacable nemesis.
A suivre



