L’Afrique, aire de prédilection du soft power marocain (2)

Les liens sociaux, économiques, culturels et religieux entre le Maroc et ses voisins subsahariens remontent à plusieurs siècles. Dès la fondation du Royaume au VIIe siècle, les échanges commerciaux se sont renforcés avec les royaumes existants en Afrique de l’Ouest. Les routes commerciales ont également contribué à la diffusion de l’Islam et ont amené les traditions soufies marocaines et les confréries spirituelles (par exemple, la Tijaniyyah) dans la région

Les liens anciens du Maroc avec l’Afrique subsaharienne
Les liens sociaux, économiques, culturels et religieux entre le Maroc et ses voisins subsahariens remontent à plusieurs siècles. Dès la fondation du Royaume au VIIe siècle, les échanges commerciaux se sont renforcés avec les royaumes existants en Afrique de l’Ouest. Les routes commerciales ont également contribué à la diffusion de l’Islam et ont amené les traditions soufies marocaines et les confréries spirituelles (par exemple, la Tijaniyyah) dans la région.
Ces liens spirituels ont contribué à forger un lien unique entre le Royaume et les pays allant du Sénégal au Nigeria. Des milliers d’Africains de l’Ouest se rendent chaque année à Fès pour se recueillir sur le mausolée du fondateur de l’ordre, le cheikh Sidi Ahmed at-Tijani (1737-1815). Cette pratique religieuse est connue sous l’appellation : petit pélérinage.
A ce sujet Abderrahmane Naji écrit :
‘’Le Maroc est le seul pays du Maghreb à entretenir des relations séculaires avec les pays de l’Afrique saharienne. Les relations ont commencé avec les routes des caravanes qui partaient du Maroc pour atteindre l’Afrique noire. Un contact notamment avec les pays du Soudan et de la Guinée s’est poursuivi jusqu’à nos jours à travers un grand nombre d’accords et de visites annuelles du roi du Maroc dans certains pays africains. Ces contacts étaient non seulement économiques mais aussi intellectuels et artistiques. En effet, c’est par ces routes caravanières que l’Islam a pénétré les régions côtières de l’Afrique noire, notamment par le biais des Zawiyas marocaines (influences Tijane qui trouvent leur origine dans Si Ahmed Tidjani enterré à Fès, estimant que les Berbères marocains et les Noirs ont les mêmes caractéristiques de civilisation.’’
Une contribution décisive à la décolonisation :
Peu après avoir mis fin à 44 ans de protectorat français en 1956 et s’être engagé dans un long processus de décolonisation avec l’Espagne (de 1956 à 1975) aboutissant à la rétrocession successive et négociée de 4 des 6 territoires qu’elle détenait (Maroc du Nord, Sidi Ifni, Tarfaya, Sahara occidental), le Maroc a activement soutenu les mouvements d’indépendance africains et leurs leaders emblématiques, de Patrice Lumumba à Nelson Mandela, en leur apportant un soutien diplomatique ainsi qu’une assistance militaire.
En 1960, le roi Mohammed V organise la « Conférence de Casablanca » qui réunit Gamal Abdel Nasser (Egypte), Kwame Nkruma (Ghana), Sekou Toure (Guinée), Modibo Keita (Mali), le roi Idriss Ier (Libye) et Farhat Abbas (gouvernement provisoire en exil de l’Algérie basé au Maroc). Le « Groupe de Casablanca » était uni par la conviction que l’Afrique devait s’unifier politiquement ou se fédérer et s’intégrer profondément (y compris sur le plan militaire) pour vaincre le colonialisme et aider le continent à parvenir à la paix, favoriser le dialogue culturel, accroître son influence géopolitique et promouvoir le développement.
Un an après la mort du roi Mohammed V, le roi Hassan II a accueilli en 1961 la première conférence réunissant tous les représentants des mouvements de libération de langue portugaise et a abrité un grand nombre de leurs dirigeants tout en les aidant diplomatiquement et militairement jusqu’à l’indépendance dans les années 70.
Afin de contrer l’élan menaçant du « groupe de Casablanca », les puissances coloniales ont discrètement encouragé la création du « groupe de Monrovia » (Cameroun, Liberia, Nigeria, Sénégal), qui préconisait une approche moins radicale de la décolonisation par le biais de négociations et privilégiait le nationalisme par rapport au panafricanisme. Les deux groupes avaient également des points de vue divergents sur les conflits existants, tels que celui de l’Algérie et du Zaïre. Alors que le groupe de Casablanca s’engageait à soutenir l’indépendance de l’Algérie, le groupe de Monrovia soutenait la France.
L’inspiration de l’OUA (et de l’UA) :
Après la vague de décolonisation de 1960 à 1962, les différences fondamentales entre les deux groupes ont été mises de côté. En 1963, les deux camps se sont mis d’accord pour s’unir et créer une organisation officielle à l’échelle du continent : l’Organisation de l’unité africaine (OUA). La vision avant-gardiste du « groupe de Casablanca » a inspiré les piliers fondamentaux de l’OUA et nombre de ses idées révolutionnaires ont été mises en œuvre, telles que les forces régionales en attente de l’UA ou la zone de libre-échange continentale africaine.
L’engagement du Maroc sur le continent :
Depuis l’indépendance, l’esprit du « groupe de Casablanca » est au cœur de l’engagement du Maroc en faveur d’une Afrique pacifique et prospère. Le Maroc s’est engagé à promouvoir la coopération Sud-Sud, à favoriser la paix et la stabilité, à jouer un rôle de premier plan sur des questions thématiques clés pour l’Afrique, à appeler à une plus grande intégration régionale et à développer des partenariats économiques mutuellement bénéfiques. Sa Majesté le Roi Mohammed VI s’est personnellement investi dans la définition de la politique africaine du Maroc, comme en témoignent les 50 visites d’État qu’il a effectuées dans 32 pays africains en 20 ans.
La place du Maroc dans l’architecture politique internationale
L’ordre politique mondial bipolaire de la fin du XXe siècle a cédé la place à un ordre de plus en plus multipolaire. Les régions et les organisations régionales sont désormais au cœur de l’architecture politique internationale et sont façonnées par les dynamiques changeantes au niveau sous-régional. Depuis la fin des années 2000, le Royaume du Maroc a profité de cette fenêtre d’opportunité et a commencé à se repositionner à la jonction du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord et de l’Afrique subsaharienne.
La nouvelle approche du Royaume et sa quête d’intégration régionale ont temporairement atteint leur apogée lors de son retour au sein de l’Union africaine en 2017. Alors que les puissances régionales traditionnelles, l’Algérie, l’Égypte et le Nigéria, étaient aux prises avec des troubles politiques internes, la stabilité politique relative et l’économie en croissance du Maroc ont fait du pays une destination très attrayante pour les investissements et lui ont permis de s’implanter sur le marché africain. En plus d’établir une influence économique, par le biais de traités bilatéraux ou d’une part significative des flux d’IDE vers les pays africains, le Maroc est devenu un acteur régional dominant en matière de sécurité au Sahel.
Au cours des deux dernières décennies, le Maroc a été témoin d’une augmentation et d’un renouvellement considérables des institutions culturelles telles que les musées, les galeries, les monuments, les festivals, les foires d’art et les théâtres. Le gouvernement, les entreprises et la société civile sont impliqués. Les nouvelles institutions racontent des histoires d’identité locale ou nationale, sont de puissantes expressions de consommation ostentatoire, tentent d’attirer des touristes de qualité et de forger des relations internationales stratégiques. Le gouvernement marocain a fait pression avec succès pour que l’UNESCO reconnaisse les sites du patrimoine et les pratiques culturelles.
Dans ce sens, Andreas Wüst et Katharina Nicolai écrivent :
‘’ Sous le règne du roi Mohammed VI, le Maroc a connu une expansion rapide des liens économiques et militaires régionaux qui ont donné une impulsion graduelle à un changement dans les constellations de pouvoir régionales. Mais dans l’ombre de cette trajectoire de puissance dure, le régime marocain capitalise de plus en plus sur ses ressources de puissance douce. Dans cet article, nous démontrons comment le capital culturel considérable du royaume – issu de la religion, de l’historicité et de la tradition – est devenu un instrument politique pour améliorer l’image du pays à l’extérieur. Le régime utilise notamment des mesures de politique culturelle et de diplomatie publique dans la politique religieuse islamique et juive, à travers la commercialisation du patrimoine culturel matériel et immatériel et à travers l’investissement massif dans l’infrastructure culturelle pour construire une nouvelle marque nationale et, par la suite, consolider la position régionale et internationale du Maroc en matière de soft power. Ceci, à son tour, a permis au Maroc de poursuivre avec plus de succès ses objectifs de politique étrangère, en premier lieu sa quête de souveraineté sur le Sahara occidental. La recherche est basée sur l’analyse des médias et des données originales provenant d’entretiens semi-structurés menés entre février 2020 et février 2021.’’
Récemment, les États du Maghreb ont réussi à transformer leur rivalité au sujet de la reconnaissance du couscous en tant que patrimoine immatériel en une alliance régionale. Le Maroc utilise la culture dans ses revendications de leadership politique et économique en Afrique. Au niveau local, les associations tentent de promouvoir leurs propres intérêts en revendiquant le patrimoine matériel et immatériel, en partie sous la forme de paysages, de nature et de biens immobiliers, tout en contestant les récits officiels.
A suivre
Dr Mohamed Chtatou



