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Le Maroc, royaume de toutes les tolérances (3): Un melting pot linguistique

Aujourd’hui l’anglais est en train de prendre racine, lentement mais sûrement, dans le paysage linguistique marocain et dans les mœurs des Marocains grâce à l’immigration, l’Internet et l’art (cinéma, musique, etc.).


Dr Mohamed Chtatou
Dr Mohamed Chtatou

Beaucoup de gens qui visitent le Maroc se posent une question sur les raisons de la facilité d’apprentissage des langues chez les marocains, est-ce cela est dû à des raisons physiologiques, linguistiques ou culturelles, ou autres, se demandent-elles ?

La réalité est que, si les marocains font preuve de facilité d’apprentissage de langues, cela est due en grande partie à leur disposition culturelle innée à mieux connaître l’autre par la voie de la communication directe et limpide. [i]

Les Marocains ont généralement une grande aptitude à l’apprentissage des langues en raison de plusieurs facteurs, notamment leur exposition à des langues multiples telles que l’arabe, le français et, de plus en plus, l’anglais, dès leur plus jeune âge. Ce contexte bilingue ou multilingue peut améliorer la flexibilité cognitive et réduire les distractions, améliorant ainsi les capacités d’acquisition des langues. En outre, l’importance des langues étrangères dans l’éducation et les opportunités professionnelles au Maroc incite davantage à leur apprentissage. [ii]

Communiquer directement permet aux personnes en dialogue de mieux saisir leurs états d’âmes, leurs nuances, leurs aspirations respectives, et de mieux comprendre leur humanité. Dans le domaine de l’interprétariat, beaucoup de subtilités se perdent ou se tordent de telle façon que des contresens peuvent avoir lieu dans la communication involontairement. [iii]

Douglas Porch, un historien américain raconte dans son ouvrage : « The Conquest of Morocco » [iv] les dérapages volontaires et involontaires de l’interprétariat. Il rapporte qu’au début du 20ème siècle, Tanger, pratiquement la seule ville marocaine ouverte aux étrangers en dehors de Mogador (Essaouira), attirait beaucoup de voyageurs occidentaux en mal d’aventure, de fortune, de dépaysement et d’autres raisons. L’un de ses personnages pittoresques n’était autre qu’un prêtre venu convertir les musulmans au christianisme. Autour de lui s’était formé un cercle dense de gens qui semblaient être absorbés et fascinés par son prêche relayé par un interprète autochtone juché sur un escabeau. Le secret de cet intérêt avide porté à ce prêche par tous ses fidèles maures trouve son explication dans le fait que l’interprète maure au lieu de traduire le message évangélique du prêtre s’est permis, pour des raisons purement culturelles, raconter au cercle de badauds les histoires fantastiques et captivantes de Mille et une Nuit dans la pure tradition de l’art de la Halqa. [v]

Etant donné que le Maroc a toujours été au vu de sa géographie un pays carrefour, il était aussi et est toujours par voie de conséquence un vrai melting pot linguistique et culturel. [vi]

Le Maroc est un creuset culturel en raison de sa position géographique unique au carrefour de plusieurs cultures, religions et civilisations. Au fil des siècles, cette intersection diversifiée a mélangé de nombreux modes de vie, traditions et pratiques, créant une riche tapisserie d’expériences culturelles qui comprend des influences des héritages arabe, amazigh, français, espagnol et de l’Afrique subsaharienne. Les couleurs vibrantes, les sons et les saveurs du Maroc reflètent cette diversité culturelle, ce qui en fait une destination enrichissante pour les visiteurs.

Ainsi Brahim Allali, décrit la culture marocaine de la façon suivante : [vii]

‘’ La culture marocaine est très hétéroclite et a été progressivement forgée au gré des occupations qu’a connues le pays au fil de l’histoire. Elle est composée d’une alchimie peu commune de cultures dont certaines ont tout de même gardé quelques-unes de leurs particularités. Ainsi, se définit elle à la fois comme un melting-pot dans le sens où elle présente de nombreuses constantes généralement incarnées dans les valeurs fondamentales de la culture marocaine, et comme une tour de Babel dans la mesure où les sous-cultures qui la constituent refusent de se fondre entièrement. Les valeurs fondamentales qui caractérisent la société marocaine sont nombreuses, mais peuvent être ramenées aux valeurs suivantes : la logique d’allégeance, le familisme, et la sacralité de la dignité. La mise en œuvre de ces valeurs dans une perspective de gestion donne lieu à l’apparition de nombreux types et modes de gestion qui caractérisent l’entreprise marocaine d’aujourd’hui.’’

Du nord sont venus les langues des conquérants, que les Marocains avaient apprises pour mieux communiquer avec l’autre. Des traces indélébiles de ces civilisations existent toujours dans nos langues nationales tel l’amazigh d’aujourd’hui dans sa variante rifaine : [viii]

TamazightLatinSignification
firaspiruspoire
fugus              <pulluspoussin
asnus              <asinusânon
othan               <hortusverger
furu/firu/filu    <filumfil

Mais en plus de ses vestiges linguistiques toujours présents dans les parlers, des Marocains, les Romains avaient laissé aussi des villes entières au Maroc telles : Volubilis, Lixus et d’autres.

Pour les spécialistes de l’époque romaine, la circulation maritime facile dans les eaux chaudes de la Mer Méditerranée, communément appelé mare nostrum « notre mer » par les Romains, a grandement contribué aux échanges entre les différentes cultures : [ix]

‘’L’époque impériale vit, à coup sûr, l’apogée de la vie maritime dans la Méditerranée antique, en ce qui concerne l’intensité du trafic, le nombre des navires et des passagers, le volume des marchandises. L’unification politique du monde méditerranéen sous l’égide de Rome et la paix qui en résultait pour tous les pays riverains donnèrent à la circulation des personnes et des biens une liberté, une facilité et une sécurité jamais connues auparavant.’’

Mais en plus des Romains sont venus aussi les Vandales, les Portugais, les Espagnols, les Anglais, les Italiens et qui ont laissé des traces linguistiques de leur passage. Aujourd’hui ces traces sont audibles dans l’arabe marocain, [x] et, toutefois, ses multiples emprunts sont de 19% pour ce qui est du français, dans tout le territoire, et de 12% pour ce qui est de l’espagnol au nord et dans le Sahara marocain.

Des exemples édifiants de ces emprunts dus aux échanges séculaires et aussi aux frictions sont comme suit :

Langue française

Verbes

Arabe dialectal (darîja)Français
Stajifaire un stage
Markimarquer
takaattaquer
trinis’entraîner
krazaécraser
snisigner
soudisouder
stopistopper
srbiservir

Noms

Arabe dialectal (darîja)Français
trisnitiélectricité
mikanisianmécanicien
plombiplombier
chifourchauffeur
trantrain
sansourascenseur
franfrein

Langue espagnole

Noms

Arabe dialectal (darîja)EspagnolSignification
pasaportépasaportepasseport
nobianoviaCopine, petite amie
campocampocampagne
camacamalit
mantamantacouverture
skwilaescuelaécole
swirtisuertechance
viajeviajevoyage

Aujourd’hui l’anglais est en train de prendre racine, lentement mais sûrement, dans le paysage linguistique marocain et dans les mœurs des Marocains grâce à l’immigration, l’Internet et l’art (cinéma, musique, etc.). Ainsi, des appellations en langue anglaise resurgissent dans les enseignes commerciales : Best Shop, My Tailor, Nice and Easy, Baby Shop, etc. en même temps que dans le langage des jeunes : cool, friend, girlfriend, baby, black, clean, groove, etc. [xi]

Parallèlement des célébrations anglo-saxonnes d’ordre commerciales se sont implantées progressivement dans le paysage culturel marocain durant le début de ce millénium telles : Halloween, les fêtes des fantômes et des spectres et la Saint Valentin, la fête de l’amour. [xii] Ces rites mercantiles modernes n’ont, en principe, aucune place dans la culture marocaine vu qu’ils véhiculent une philosophie contraire à l’éthique islamique. [xiii] Mais, quoi qu’il en soit ces pratiques se sont installées confortablement dans les mœurs des Marocains d’aujourd’hui, qui, révolution digitale aidant, veulent s’exporter davantage à l’international, et surtout l’international à coloration et résonance yankee.


[i] Boukous, Ahmed. (2007). Ecologie de l’enseignement des langues étrangères. Revue marocaine de l’éducation et de la formation, 3, 29-39.

[ii] Benzakour, Fouzia. (2007). Langue française et langues locales en terre marocaine : rapports de force et reconstructions identitaires. Hérodote,126, 45-56.

[iii] Messaoudi, Leila (2007b). L’économie des langues. Revue attarbiya wattakwin, 3, 112-124.

[iv] Porch, D. (1983). The Conquest of Morocco (p. 14). New york: Alfred Knopf. Dans cet ouvrage fort intéressant l’auteur décrit la ville de Tanger au début du 20-ème siècle.

[v] Halqa: théâtre musical des rues, marchés  et places publiques.

[vi] Laroui, Fouad. (2011). Le Drame linguistique marocain. Léchelle : Zellige, coll. « Essai.

[vii] Allali, Brahim. (2016). Culture et gestion au Maroc. ADM 3012. Récupéré de https://adm3012-plongees.teluq.ca/teluqDownload.php?file=2016/09/chapVI_3.pdf

[viii] Chtatou. Mohamed. (1982). Aspects of the Phonology of the Berber Dialect of the Rif (p. 82). Thèse de Doctorat non-publiée, SOAS, Université de Londres.

Cf. also : Chtatou, Mohamed. (1997). Central-Eastern Europe and the Mediterranean Region: Similarities and Differences (p. 4). Athens: Halki International Seminars 1997 (Occasional Papers. OP97.10).

[ix] Chtatou, Mohamed. (1994). Language Policy in Morocco. Morocco: Occasional Papers 1, 43-62.

[x] Ibid

[xi] Zamane. (2020). Melting-pot marocain. Récupéré de https://zamane.ma/melting-pot-marocain-zamane/

[xii] Chtatou, Mohamed. (2014). Morocco: A True Melting Pot. Morocco World News. Récupéré de https://www.moroccoworldnews.com/2014/11/144295/morocco-a-true-melting-pot

[xiii] D’ailleurs lorsque les islamistes prônent, avec force, dans leur jargon idéologique la réislamisation de la société, l’un de leurs multiples buts n’est autre que débarrasser la société musulmane des “souillures” de la civilisation occidentale telles les pratiques païennes et chrétiennes qui sont devenues des fêtes à coloration purement commerciales mais décadentes.

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