Articles et Etudesslidertrending

Maroc–États-Unis : 250 ans d’amitié, de respect et de coopération (partie 1)

Cet article entend montrer que les deux cent cinquante années d’amitié entre le Maroc et les États-Unis ne relèvent pas d’une simple continuité diplomatique. Elles témoignent de la capacité de deux États, profondément différents par leur histoire, leur culture et leur système politique, à construire une relation fondée sur la confiance, le respect mutuel et la convergence d’intérêts stratégiques.


Maroc–États-Unis : 250 ans d’amitié, de respect et de coopération (partie 1)

(1777–2027)

Le plus ancien partenariat diplomatique ininterrompu des États-Unis

Pr. Mohamed Chtatou

Introduction

L’année 2027 marquera le deux cent cinquantième anniversaire de l’un des partenariats diplomatiques les plus remarquables de l’histoire moderne : celui qui unit le Royaume du Maroc et les États-Unis d’Amérique. Peu de relations bilatérales peuvent se prévaloir d’une telle longévité, d’une telle continuité et d’une telle capacité d’adaptation aux bouleversements du système international. Depuis que le Sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah (Mohammed III) décida, en décembre 1777, d’ouvrir les ports marocains aux navires battant pavillon américain, le Maroc est devenu le premier État au monde à reconnaître de facto l’indépendance des États-Unis, alors même que la guerre d’indépendance contre la Grande-Bretagne était encore en cours (Miller, 2013 ; Parker, 1983).

Cet acte fondateur ne relevait ni du hasard ni d’une simple opportunité commerciale. Il s’inscrivait dans une vision stratégique de long terme. Le souverain alaouite, profondément conscient de l’évolution des rapports de force dans l’espace atlantique, comprit très tôt que la naissance d’une nouvelle puissance maritime offrait au Maroc la possibilité de diversifier ses partenaires économiques et diplomatiques, tout en affirmant sa souveraineté face aux ambitions concurrentes des puissances européennes (Pennell, 2000).

Du côté américain, cette reconnaissance revêtait une importance considérable. La jeune République, isolée sur le plan diplomatique, cherchait à obtenir la reconnaissance internationale indispensable à sa survie politique et économique. Le geste marocain fut accueilli avec gratitude par les dirigeants américains, inaugurant une relation fondée sur le respect mutuel plutôt que sur la domination ou la dépendance. Comme le souligne le Département d’État américain, le traité conclu avec le Maroc demeure aujourd’hui le plus ancien traité international des États-Unis encore en vigueur, symbole exceptionnel de la permanence des liens entre les deux pays (U.S. Department of State, Office of the Historian, n.d.).

Contrairement à nombre d’alliances forgées dans les circonstances exceptionnelles d’un conflit ou d’un équilibre de puissance éphémère, les relations maroco-américaines se sont développées progressivement autour d’intérêts convergents qui n’ont cessé d’évoluer. Au XVIIIᵉ siècle, il s’agissait essentiellement de garantir la sécurité de la navigation commerciale dans l’Atlantique et en Méditerranée. Au XIXᵉ siècle, les échanges commerciaux et diplomatiques se consolidèrent. Au XXᵉ siècle, les deux pays se retrouvèrent alliés pendant la Seconde Guerre mondiale avant de développer une coopération stratégique durant la Guerre froide. Au XXIᵉ siècle enfin, cette relation s’est élargie aux domaines de la sécurité régionale, de la lutte contre le terrorisme, du commerce, des investissements, de l’énergie, de l’enseignement supérieur, de la transition énergétique, de la stabilité du Sahel et de la coopération en Afrique.

Cette remarquable continuité distingue les relations maroco-américaines de nombreuses autres relations internationales. Alors que les alliances changent au gré des crises géopolitiques, le partenariat entre Rabat et Washington repose sur un héritage historique solidement enraciné, régulièrement renouvelé par les dirigeants des deux pays.

Comme l’observe Susan Gilson Miller (2013), le Maroc a toujours privilégié une diplomatie pragmatique, fondée sur la recherche d’un équilibre entre ouverture internationale et préservation de sa souveraineté. Cette constante explique largement pourquoi les relations avec les États-Unis ont traversé sans rupture les changements de régimes politiques américains, les transformations de l’ordre international et les mutations profondes de la politique mondiale.

Cette permanence est également le reflet de la remarquable stabilité institutionnelle du Royaume. Depuis plus de trois siècles, la monarchie alaouite assure une continuité de l’État qui constitue l’un des principaux facteurs explicatifs de la politique étrangère marocaine. De Mohammed III à Sa Majesté le Roi Mohammed VI, chaque souverain a entretenu les liens avec Washington en les adaptant aux enjeux de son époque, sans jamais remettre en cause les fondements du partenariat.

Au cours des dernières décennies, cette relation s’est enrichie d’une nouvelle dimension africaine. Les États-Unis considèrent désormais le Maroc comme un partenaire essentiel dans la stabilité du continent africain, notamment en matière de sécurité, de lutte contre l’extrémisme violent, de développement économique et de coopération religieuse. Les initiatives marocaines en Afrique de l’Ouest et au Sahel — formation des imams, coopération Sud-Sud, Initiative Atlantique africaine et soutien au développement des États sahéliens — illustrent cette évolution (Chtatou, 2019, 2023).

Dans cette perspective, le partenariat maroco-américain dépasse aujourd’hui le cadre strictement bilatéral. Il constitue un véritable levier géostratégique reliant l’Europe, l’Afrique et l’espace atlantique, tout en contribuant à la stabilité de l’ensemble de la région euro-africaine.

Le présent article entend montrer que les deux cent cinquante années d’amitié entre le Maroc et les États-Unis ne relèvent pas d’une simple continuité diplomatique. Elles témoignent de la capacité de deux États, profondément différents par leur histoire, leur culture et leur système politique, à construire une relation fondée sur la confiance, le respect mutuel et la convergence d’intérêts stratégiques. De la reconnaissance de l’indépendance américaine en 1777 à la coopération multidimensionnelle du XXIᵉ siècle, cette relation illustre l’une des plus remarquables réussites de la diplomatie internationale moderne.

I. Le Maroc, premier État à reconnaître les États-Unis : la vision géopolitique de Sidi Mohammed Ben Abdallah

L’histoire des relations maroco-américaines trouve son origine dans un acte diplomatique d’une portée exceptionnelle qui continue, près de deux siècles et demi plus tard, à distinguer le Royaume du Maroc dans l’histoire des États-Unis. Le 20 décembre 1777, alors que la guerre d’Indépendance américaine (1775-1783) faisait encore rage et que l’issue du conflit demeurait incertaine, le Sultan alaouite Sidi Mohammed Ben Abdallah (Mohammed III) prit la décision d’autoriser les navires battant pavillon américain à accéder librement aux ports marocains et à bénéficier de la protection de son royaume. Cette mesure constituait la première reconnaissance souveraine de la jeune République américaine par un chef d’État étranger, précédant de plusieurs semaines la reconnaissance officielle française issue des traités de 1778.

Cette initiative ne résultait nullement d’un simple geste de sympathie envers les insurgés américains. Elle traduisait la remarquable capacité du souverain marocain à anticiper les transformations de l’ordre international. Dès le milieu du XVIIIᵉ siècle, Mohammed III avait entrepris un vaste programme de modernisation économique et diplomatique destiné à renforcer la position du Maroc dans le commerce atlantique. La fondation du port d’Essaouira (Mogador), la réorganisation des échanges commerciaux et l’ouverture vers de nouveaux partenaires témoignaient déjà d’une politique étrangère fondée sur le pragmatisme économique plutôt que sur les rivalités confessionnelles ou idéologiques (Pennell, 2000 ; Miller, 2013).

Comme l’observe Susan Gilson Miller (2013), Mohammed III fut l’un des souverains les plus réformateurs de la dynastie alaouite. Son objectif consistait à préserver l’indépendance du Maroc face aux ambitions coloniales européennes tout en intégrant davantage le royaume dans les circuits commerciaux internationaux. Dans cette perspective, la naissance des États-Unis représentait moins une révolution politique qu’une opportunité stratégique de diversification des partenaires commerciaux.

À la fin du XVIIIᵉ siècle, l’espace atlantique connaissait une profonde recomposition. La puissance britannique demeurait dominante, mais l’émergence des États-Unis annonçait déjà une redistribution progressive des équilibres économiques. En reconnaissant les nouveaux États-Unis avant même la signature du traité de Paris de 1783, le Sultan marocain démontrait une compréhension remarquable des évolutions géopolitiques de son temps. Son initiative illustrait également une constante de la diplomatie marocaine : privilégier les intérêts permanents de l’État plutôt que les alliances circonstancielles.

Les motivations marocaines étaient également commerciales. Depuis plusieurs décennies, le Maroc entretenait d’importants échanges avec les puissances maritimes européennes. Or l’indépendance américaine faisait apparaître un nouveau partenaire potentiel, susceptible de contribuer au développement des ports marocains tout en réduisant la dépendance économique du Royaume vis-à-vis de l’Europe. L’ouverture des ports marocains aux navires américains répondait ainsi à une logique économique autant que diplomatique (Irwin, 1931 ; Parker, 1983).

Du côté américain, la situation était particulièrement délicate. La jeune République ne disposait ni d’une marine de guerre capable d’assurer la sécurité de son commerce international ni d’un réseau diplomatique suffisamment développé pour protéger ses intérêts outre-mer. Les marchands américains recherchaient donc activement des accords avec les puissances méditerranéennes afin de garantir la libre circulation de leurs navires.

La décision du Sultan revêtait, dans ce contexte, une importance considérable. En autorisant officiellement les navires américains à fréquenter les ports marocains et en leur accordant la protection du souverain, le Maroc offrait aux États-Unis une première forme de légitimité internationale. Cette reconnaissance contribua à renforcer la crédibilité diplomatique de la nouvelle République à un moment où celle-ci cherchait encore à consolider son existence sur la scène internationale.

Cette politique d’ouverture s’inscrivait également dans une longue tradition diplomatique marocaine. Depuis plusieurs siècles, le Maroc entretenait des relations avec les principales puissances maritimes européennes à travers des traités garantissant la sécurité des échanges commerciaux. Mohammed III choisit d’étendre cette politique aux États-Unis naissants, considérant ceux-ci comme un partenaire commercial appelé à jouer un rôle croissant dans l’économie atlantique.

L’ouverture des ports marocains fut bientôt suivie par des négociations destinées à formaliser les relations entre les deux pays. Après plusieurs années d’échanges diplomatiques, le diplomate américain Thomas Barclay fut chargé de négocier avec le Sultan un traité de paix et de commerce. Ces négociations aboutirent, le 23 juin 1786, à la signature du Traité de paix et d’amitié entre le Maroc et les États-Unis, auquel furent associés Thomas Jefferson et John Adams, alors ministres américains en Europe. Ratifié par le Congrès américain en 1787, ce traité demeure aujourd’hui le plus ancien traité international des États-Unis toujours en vigueur.

Au-delà de sa portée juridique, ce traité constitue un document fondateur de la diplomatie américaine. Il fut le premier traité conclu par les États-Unis avec un État musulman et africain, inaugurant une tradition de dialogue qui a traversé les siècles. Il garantissait la liberté de navigation, la protection réciproque des ressortissants, les modalités de règlement des différends commerciaux ainsi que la sécurité des navires des deux nations. Dans un monde marqué par les conflits maritimes et la concurrence impériale, ces dispositions traduisaient une volonté commune de privilégier la stabilité, le commerce et la confiance mutuelle.

Cette relation naissante se distinguait déjà par son caractère égalitaire. Contrairement aux rapports souvent asymétriques que les puissances européennes entretenaient avec les États d’Afrique du Nord, les relations entre Rabat et les États-Unis reposaient sur la reconnaissance réciproque de la souveraineté des deux partenaires. Cette égalité diplomatique explique en grande partie la remarquable longévité du partenariat.

Aujourd’hui encore, les autorités américaines soulignent le caractère exceptionnel de cette relation. L’Office of the Historian du Département d’État rappelle que le traité signé avec le Maroc est « the longest unbroken treaty relationship in United States history », une affirmation reprise régulièrement dans les commémorations officielles des relations bilatérales.

Comme je l’ai montré dans mes travaux consacrés à la diplomatie marocaine en Afrique, la politique étrangère du Royaume se caractérise par une remarquable continuité historique fondée sur le dialogue, la stabilité et la recherche de partenariats durables (Chtatou, 2019, 2023). Cette constante, déjà perceptible sous Mohammed III, demeure aujourd’hui l’un des traits distinctifs de la diplomatie marocaine. L’amitié maroco-américaine, née au XVIIIᵉ siècle dans le contexte de l’Atlantique des Lumières, s’est progressivement transformée en un partenariat stratégique couvrant les domaines politique, économique, sécuritaire, culturel et africain, sans jamais perdre de vue les principes de respect mutuel et de confiance qui en ont constitué les fondements.

A suivre

Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA

Articles similaires

Laisser un commentaire

Bouton retour en haut de la page