Maroc–États-Unis : 250 ans d’amitié, de respect et de coopération (partie 3)

Contrairement à de nombreux États nouvellement indépendants, le Maroc ne naquit pas sur la scène internationale comme un acteur inconnu. Son histoire diplomatique, sa monarchie pluriséculaire et la permanence de ses relations avec les États-Unis lui conféraient une légitimité particulière

IV. De l’Opération Torch à la Conférence de Casablanca : Mohammed V, Franklin D. Roosevelt et la renaissance du partenariat maroco-américain
Si le traité de 1786–1787 posa les fondements juridiques des relations entre le Royaume du Maroc et les États-Unis, c’est incontestablement la Seconde Guerre mondiale qui transforma cette amitié historique en un véritable partenariat stratégique. Entre le débarquement allié de novembre 1942, la Conférence de Casablanca de janvier 1943 et la rencontre historique entre le Sultan Mohammed V et le président Franklin D. Roosevelt, les relations maroco-américaines entrèrent dans une nouvelle phase qui allait profondément influencer l’évolution politique du Maroc et redéfinir la place des États-Unis en Afrique du Nord.
Le Maroc dans la stratégie alliée
Au début des années 1940, le Maroc occupait une position géostratégique exceptionnelle. Contrôlant la façade atlantique nord-ouest de l’Afrique et l’accès méridional au détroit de Gibraltar, il représentait un point d’appui essentiel pour toute opération militaire destinée à ouvrir un second front contre les forces de l’Axe.
Après le débarquement allié en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, dans le cadre de l’Opération Torch, les forces américaines prirent rapidement le contrôle de plusieurs positions stratégiques au Maroc, notamment à Casablanca, Safi, Fedala (aujourd’hui Mohammedia) et Port-Lyautey (aujourd’hui Kénitra). Bien que le Maroc fût alors placé sous protectorat français, les autorités américaines comprirent rapidement que toute stratégie durable dans la région devait tenir compte du rôle central de l’institution monarchique.
L’Opération Torch ne constitua donc pas seulement une opération militaire. Elle fut également le point de départ d’une relation politique directe entre Washington et le Sultan Mohammed V, relation qui allait profondément influencer l’histoire contemporaine du Royaume.
Mohammed V : une autorité morale reconnue
À cette époque, Mohammed V jouissait déjà d’une autorité morale considérable auprès de la population marocaine. Son attitude pendant les premières années de la guerre, notamment son refus d’appliquer certaines mesures discriminatoires imposées par le régime de Vichy contre les citoyens juifs marocains, renforça son prestige tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.
Les responsables américains perçurent rapidement que le Sultan représentait bien davantage qu’une autorité religieuse ou protocolaire. Il incarnait la continuité historique de l’État marocain et disposait d’une légitimité populaire que ne possédait aucune autre institution du protectorat.
Cette perception allait jouer un rôle déterminant dans les échanges entre Mohammed V et Franklin D. Roosevelt.
La Conférence de Casablanca : janvier 1943
Du 14 au 24 janvier 1943, Casablanca accueillit l’une des plus importantes conférences stratégiques de la Seconde Guerre mondiale. Le président Franklin D. Roosevelt, le Premier ministre britannique Winston Churchill et les principaux chefs militaires alliés s’y réunirent afin de définir la stratégie destinée à conduire les Alliés vers la victoire.
Au-delà des décisions militaires — notamment l’adoption du principe de la « capitulation sans conditions » des puissances de l’Axe — la conférence revêtit une importance particulière pour l’histoire du Maroc.
Le 22 janvier 1943, Roosevelt rencontra Mohammed V lors d’un dîner organisé à Anfa. Cette rencontre, relativement brève mais politiquement décisive, demeure l’un des épisodes fondateurs de l’amitié contemporaine entre Rabat et Washington.
Selon plusieurs témoignages diplomatiques et les travaux de Robert Dallek, Richard B. Parker et Susan Gilson Miller, Roosevelt exprima au Sultan son admiration pour l’histoire du Maroc et laissa entendre que les principes de la Charte de l’Atlantique, fondés sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, devaient également s’appliquer aux territoires placés sous domination coloniale.
Même si les formulations exactes attribuées à Roosevelt font encore l’objet de discussions historiographiques, il ne fait guère de doute que cette conversation renforça la conviction de Mohammed V selon laquelle les États-Unis pourraient devenir un partenaire essentiel dans la marche du Maroc vers l’indépendance.
Une nouvelle perception américaine du Maroc
À partir de Casablanca, la vision américaine du Maroc évolua sensiblement. Jusqu’alors, Washington considérait essentiellement le Royaume sous l’angle de son importance stratégique et commerciale. Désormais, les décideurs américains commencèrent à reconnaître l’existence d’une nation dotée d’une identité historique propre, distincte du système colonial français.
Cette évolution demeura prudente. Les États-Unis ne souhaitaient pas fragiliser leur alliance avec la France libre. Toutefois, plusieurs responsables américains comprenaient déjà que le mouvement mondial de décolonisation deviendrait l’un des grands enjeux de l’après-guerre.
Dans ce contexte, Mohammed V apparut progressivement comme l’interlocuteur incontournable de toute politique américaine au Maghreb.
Le début d’un dialogue stratégique
L’entretien de Casablanca ne produisit pas d’effets immédiats sur le statut international du Maroc. Le protectorat français subsista encore plus d’une décennie.
Cependant, sur le plan diplomatique, un changement fondamental s’était opéré.
Pour la première fois depuis la signature du traité de 1786, les relations entre Rabat et Washington ne se limitaient plus aux domaines commercial et consulaire. Elles devenaient politiques, stratégiques et géopolitiques.
Cette évolution allait s’accélérer après 1945 avec l’entrée des États-Unis dans leur rôle de première puissance mondiale.
Mohammed V et Roosevelt : un héritage durable
L’historiographie contemporaine considère souvent la rencontre de janvier 1943 comme l’un des tournants majeurs des relations maroco-américaines.
Elle symbolise la transition entre deux périodes :
- Celle d’une relation essentiellement maritime et commerciale née au XVIIIᵉ siècle ;
- Et celle d’un partenariat stratégique appelé à se développer après l’indépendance du Royaume.
L’importance de cette rencontre dépasse largement son contexte immédiat. Elle marque le moment où les États-Unis commencent à considérer le Maroc non plus seulement comme un espace géographique stratégique, mais comme un acteur politique appelé à jouer un rôle majeur dans l’avenir de l’Afrique du Nord.
À bien des égards, cette vision s’est confirmée au fil des décennies. Le Maroc est aujourd’hui l’un des principaux partenaires des États-Unis en Afrique, tant dans les domaines de la sécurité que de la diplomatie, du commerce, de la coopération universitaire, de la transition énergétique et de la stabilité régionale.
V. De Mohammed V à Hassan II : le Maroc et les États-Unis dans les turbulences de la Guerre froide
L’accession du Maroc à l’indépendance, le 2 mars 1956, inaugura une nouvelle étape des relations maroco-américaines. Après près d’un demi-siècle de protectorat français, le Royaume retrouvait sa pleine souveraineté au moment même où le système international se restructurait autour de la bipolarité entre les États-Unis et l’Union soviétique. Pour Washington comme pour Rabat, cette conjoncture ouvrait un champ inédit de coopération, où l’héritage diplomatique du XVIIIᵉ siècle allait se conjuguer aux impératifs stratégiques de la Guerre froide.
Contrairement à de nombreux États nouvellement indépendants, le Maroc ne naquit pas sur la scène internationale comme un acteur inconnu. Son histoire diplomatique, sa monarchie pluriséculaire et la permanence de ses relations avec les États-Unis lui conféraient une légitimité particulière. Aux yeux de Washington, le Royaume n’était pas un nouvel État, mais un partenaire historique retrouvant la plénitude de sa souveraineté.
La reconnaissance de l’indépendance et la reprise des relations diplomatiques
Les États-Unis figurèrent parmi les premiers pays à reconnaître officiellement le Maroc indépendant. Cette reconnaissance s’inscrivait dans la continuité d’une relation qui n’avait jamais été rompue malgré la période du protectorat.
L’administration du président Dwight D. Eisenhower percevait le Royaume comme un facteur potentiel de stabilité dans une Afrique du Nord en pleine mutation. La montée des mouvements nationalistes, la guerre d’Algérie et les rivalités idéologiques entre l’Est et l’Ouest rendaient le Maghreb particulièrement stratégique.
Pour Mohammed V, l’enjeu consistait à préserver l’indépendance politique du Maroc sans s’enfermer dans une logique d’alignement automatique. Cette approche annonçait déjà ce qui deviendrait l’une des constantes de la diplomatie marocaine contemporaine : entretenir des relations privilégiées avec les puissances occidentales tout en préservant une autonomie de décision.
Cette capacité à concilier ouverture internationale et souveraineté nationale constitue l’un des fils conducteurs de la politique étrangère marocaine depuis Mohammed III.
Les bases américaines : coopération et souveraineté
Au lendemain de l’indépendance, plusieurs bases militaires américaines demeuraient implantées sur le territoire marocain, héritées de la Seconde Guerre mondiale. Elles jouaient un rôle important dans la stratégie nucléaire américaine et dans la surveillance de l’Atlantique.
Toutefois, Mohammed V considérait que la pleine souveraineté du Royaume impliquait un contrôle national du territoire. Les négociations engagées avec Washington aboutirent progressivement au retrait des installations américaines, sans pour autant remettre en cause l’amitié entre les deux pays.
Cet épisode mérite une attention particulière. Contrairement à ce qui se produisit dans d’autres régions du monde, la fermeture des bases américaines ne provoqua aucune rupture diplomatique. Les deux gouvernements privilégièrent le dialogue et la négociation, illustrant une nouvelle fois la solidité de leur relation.
Ce précédent demeure révélateur : même lorsque leurs intérêts immédiats divergeaient, Rabat et Washington parvenaient à préserver les fondements de leur partenariat.
Hassan II : la consolidation d’un partenariat stratégique
L’accession au trône de Sa Majesté Hassan II en 1961 ouvrit une période de plus de trois décennies durant laquelle les relations maroco-américaines prirent une dimension stratégique sans précédent.
Fin observateur des équilibres internationaux, Hassan II comprit très tôt que la stabilité du Royaume dépendait autant de son développement interne que de son insertion dans les grands réseaux diplomatiques occidentaux.
Dans le contexte de la Guerre froide, le Maroc apparaissait comme un partenaire modéré, stable et prévisible. Cette image contrastait avec les bouleversements politiques qui affectaient plusieurs États de la région.
Washington considérait désormais Rabat comme un allié majeur en Afrique du Nord.
La coopération sécuritaire
Durant les années 1960, 1970 et 1980, la coopération militaire entre les deux pays connut un développement constant.
Elle porta notamment sur :
- La formation des officiers marocains ;
- Les échanges de renseignements ;
- La modernisation des forces armées royales ;
- La sécurité maritime dans l’Atlantique et la Méditerranée ;
- La lutte contre les menaces régionales.
Cette coopération ne signifiait pas une dépendance. Le Maroc conserva une politique étrangère indépendante, entretenant également des relations avec l’Europe, le monde arabe, l’Afrique et le Mouvement des non-alignés.
Cette capacité à multiplier les partenariats sans renoncer à son autonomie demeure aujourd’hui encore l’une des principales caractéristiques de la diplomatie marocaine.
La Marche Verte et la question du Sahara
L’année 1975 constitua un tournant majeur avec l’organisation de la Marche Verte, initiative pacifique qui permit la récupération des provinces du Sud après le retrait espagnol.
La position américaine connut alors plusieurs évolutions successives selon les administrations, oscillant entre neutralité diplomatique, soutien au processus onusien et reconnaissance progressive du rôle stratégique du Maroc dans la stabilité régionale.
Au fil des décennies, Washington prit davantage conscience que la sécurité du Maghreb et du Sahel était étroitement liée à la stabilité du Royaume.
Cette évolution aboutira plusieurs décennies plus tard à la reconnaissance, par les États-Unis, de la souveraineté du Maroc sur le Sahara, décision qui marquera une nouvelle étape dans le partenariat bilatéral.
Hassan II : un médiateur respecté
Au-delà des questions régionales, Hassan II joua un rôle diplomatique qui renforça encore le prestige international du Maroc.
Son action en faveur du dialogue israélo-arabe, ses relations personnelles avec plusieurs présidents américains et sa capacité à maintenir des canaux de communication entre des acteurs souvent antagonistes firent du Royaume un interlocuteur privilégié de Washington.
Cette diplomatie de médiation s’inscrivait dans une tradition ancienne remontant à Mohammed III : privilégier le dialogue, la négociation et la recherche de compromis plutôt que l’affrontement.
Une alliance fondée sur la confiance
À la fin de la Guerre froide, le partenariat entre Rabat et Washington avait profondément changé de nature.
Ce qui n’était au XVIIIᵉ siècle qu’un accord destiné à protéger les échanges commerciaux était devenu une coopération multidimensionnelle couvrant :
- La sécurité ;
- La diplomatie ;
- L’économie ;
- La défense ;
- La formation ;
- Les échanges culturels ;
- Les questions régionales.
Cette transformation n’avait pourtant pas altéré le socle originel de la relation.
Depuis Mohammed III jusqu’à Hassan II, la diplomatie marocaine avait constamment privilégié la continuité, la stabilité et le respect des engagements internationaux. De leur côté, les États-Unis avaient progressivement reconnu dans le Royaume un partenaire fiable, modéré et indispensable à l’équilibre du Maghreb.
À bien des égards, cette période constitue le véritable laboratoire du partenariat stratégique qui s’épanouira sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI.
A suivre
Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA



