L’Algérie, le Polisario et la résolution 2797 : anatomie d’un recul diplomatique – par Mohamed Chtatou

Le Maroc, elle confirme que sa stratégie de normalisation progressive, patiente et multidimensionnelle, porte ses fruits.
Lecture d’une défaite annoncée dans les couloirs onusiens

Il y a des votes au Conseil de sécurité des Nations Unies qui, au-delà de leur technicité apparente, redistribuent silencieusement les cartes d’un conflit. La résolution 2797, adoptée en octobre 2025, est de ceux-là. Pour Rabat, elle constitue une validation supplémentaire de la dynamique engagée depuis 2007 avec le plan d’autonomie. Pour Alger et le Front Polisario, elle marque un nouveau palier d’une érosion diplomatique que rien, à court terme, ne semble pouvoir enrayer. Lire cette résolution comme un simple reconduction du cadre onusien serait une erreur d’analyse. C’est d’abord un document politique, dont chaque formulation porte le poids des rapports de force actuels.
I. Le texte et ses silences éloquents
La résolution 2797 reconduit le mandat de la MINURSO pour une nouvelle période, comme le Conseil de sécurité le fait de manière quasi-routinière depuis 1991. Mais la routine ne doit pas tromper. Dans le langage onusien, ce sont les nuances, les ajouts et les suppressions d’un texte à l’autre qui révèlent l’état réel des équilibres. Et sur ce plan, la résolution 2797 envoie des signaux que ni Alger ni le Polisario ne peuvent ignorer.
Le texte réaffirme le caractère « sérieux et crédible » du plan d’autonomie marocain de 2007 — une formule qui, depuis son insertion dans les résolutions onusiennes, constitue le socle sur lequel le Maroc construit son argumentaire de légitimité internationale. Surtout, il consacre l’approche des tables rondes comme cadre exclusif de négociation, en écartant implicitement toute perspective de retour à un référendum d’autodétermination tel que l’entendait le plan de règlement initial de 1991. Cette glissade sémantique, opérée progressivement depuis 2007, est désormais gravée dans le marbre des résolutions successives.
Plus significatif encore : l’appel répété aux parties à faire preuve de « réalisme et d’esprit de compromis » vise, dans le contexte présent, essentiellement ceux qui refusent le cadre. Or, qui refuse le cadre ? Pas le Maroc, qui en est l’auteur. Mais le Polisario et, derrière lui, l’Algérie, qui conditionnent toute négociation à l’inclusion dans l’agenda d’une option d’indépendance. Cette position est, aux yeux du Conseil de sécurité dominé par les grandes puissances occidentales et par des acteurs pivots comme les États-Unis et la France, de plus en plus perçue comme une posture d’obstruction.
2. La reconnaissance américaine de 2020 et son effet d’entraînement
Pour comprendre la signification réelle de la résolution 2797, il faut remonter au 10 décembre 2020. Ce jour-là, Donald Trump signe une proclamation présidentielle reconnaissant la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental, en échange de la normalisation des relations entre Rabat et Tel Aviv. Cet acte unilatéral, contesté sur le fond par nombre de juristes internationalistes, a néanmoins produit un effet d’entraînement diplomatique considérable.
La reconnaissance américaine n’est pas seulement symbolique. Elle restructure les équilibres au sein du Conseil de sécurité, dont les États-Unis sont membres permanents. Elle signifie concrètement qu’aucune résolution allant à l’encontre des intérêts marocains sur ce dossier ne peut passer, Washington y mettant son veto si nécessaire. Plus subtilement, elle crédibilise le plan d’autonomie marocain comme solution « réaliste » — terme clé dans le vocabulaire diplomatique — aux yeux d’autres membres du Conseil.
L’administration Biden, bien que plus prudente dans ses formulations, n’a pas renversé cette reconnaissance. Elle l’a au contraire tacitement intégrée dans sa politique proche-orientale et maghrébine. Et l’administration qui lui a succédé en janvier 2025 ne manifeste aucun signal de retour en arrière. Pour Alger, cette permanence de la position américaine constitue l’une des données les plus contraignantes du contexte actuel. La Russie, traditionnellement plus nuancée sur ce dossier, est absorbée par ses engagements ukrainiens et a réduit son implication active dans les dossiers africains. La Chine, qui maintient des relations pragmatiques avec le Maroc, ne cherche pas à porter ce dossier.
Le résultat arithmétique de ces positionnements est une configuration au Conseil de sécurité structurellement favorable au Maroc. La résolution 2797 en est le reflet fidèle.
3. L’Algérie : entre doctrine et impuissance
La position algérienne sur le Sahara occidental est à la fois historiquement compréhensible et diplomatiquement coûteuse. Historiquement, Alger a construit le soutien au Polisario comme un pilier de sa politique étrangère dès 1975, dans un contexte de compétition régionale avec le Maroc et d’affirmation du tiers-mondisme. Cette position s’est fossilisée en doctrine d’État, intouchable sous peine de fractures internes dans un appareil politique qui ne peut plus, compte tenu de la nature du pouvoir algérien, opérer de pivots stratégiques publics sans risque de déstabilisation.
Mais cette doctrine est aujourd’hui en décalage croissant avec les réalités du terrain et des chancelleries. L’Algérie tient un discours de légalité internationale — le droit à l’autodétermination, les résolutions originelles de l’ONU — qui est formellement irréprochable mais pratiquement inopérant dans le monde tel qu’il fonctionne. Les grandes puissances qui votent au Conseil de sécurité ne sont pas mus par le droit international quand leurs intérêts géopolitiques, économiques ou sécuritaires les orientent ailleurs. Et sur le dossier saharien, leurs intérêts convergent avec la stabilité d’un Maroc partenaire fiable, plutôt qu’avec une remise en cause de l’ordre territorial établi.
L’Algérie est également affaiblie par une paradoxale incapacité à articuler une vision d’avenir crédible. Que propose-t-elle concrètement ? La tenue d’un référendum dont nul ne voit comment il pourrait être organisé après trente ans de blocage, dans un territoire dont la démographie a profondément changé depuis 1975, et dont le recensement des votants potentiels n’a jamais pu être établi de manière non contestée. Le plan de règlement de 1991 est mort dans les faits, même s’il survit formellement dans certains textes. L’Algérie continue de s’y accrocher non par naïveté, mais parce qu’elle ne dispose pas d’alternative politiquement tenable chez elle.
Cette rigidité a un coût : Alger apparaît de plus en plus comme le facteur de blocage aux yeux des médiateurs internationaux. L’envoyé personnel du secrétaire général des Nations Unies, Staffan de Mistura, a progressivement intégré cette réalité dans son approche, cherchant à travailler avec des acteurs prêts à bouger plutôt qu’à gérer un dialogue de sourds. Ses interactions avec Alger ont été tendues, et ses rapports au secrétaire général reflètent, en creux, la frustration d’un interlocuteur qui ne trouve pas en face de lui la flexibilité nécessaire à toute négociation.
4. Le Polisario : un mouvement en crise d’adaptation
Le Front Polisario traverse, pour sa part, une crise plus profonde qu’il n’y paraît. Fondé en 1973, reconnu par la communauté internationale comme le représentant du peuple sahraoui et administrant les camps de réfugiés de Tindouf depuis 1975, il a connu son heure de gloire diplomatique dans les années 1980-1990. Aujourd’hui, sa légitimité s’érode sur plusieurs fronts simultanément.
Sur le plan humanitaire, les camps de Tindouf restent un sujet d’inquiétude récurrent. Les organisations internationales, dont le HCR, peinent à obtenir un recensement fiable des populations qui y résident, l’Algérie ayant toujours refusé que soit effectué un dénombrement indépendant. Cette opacité nourrit les accusations — portées notamment par Rabat — de séquestration des populations civiles à des fins politiques. Elle affaiblit également la crédibilité du Polisario sur la scène internationale, où les droits de l’homme constituent un registre de plus en plus prégnant dans l’évaluation des acteurs.
Sur le plan militaire, la décision du Polisario de mettre fin au cessez-le-feu de 1991, en novembre 2020, n’a pas produit les résultats escomptés. Loin de remettre la pression militaire sur le Maroc — qui a considérablement renforcé son dispositif défensif dans la région — ou de relancer une dynamique internationale, cette reprise formelle des hostilités a surtout confirmé la marginalisation du mouvement. Les actions militaires du Polisario restent limitées en intensité et en impact, largement médiatisées par Alger mais peu suivies dans les capitales qui comptent.
Sur le plan politique interne, des fractures apparaissent. Des personnalités historiques du mouvement ont pris leurs distances, parfois spectaculairement. Des Sahraouis originaires du territoire contrôlé par le Maroc, dont certains avaient rejoint les camps, témoignent d’expériences qui contredisent la narration officielle du Polisario. La question de la représentativité réelle du front — par rapport à l’ensemble de la population sahraouie, y compris celle vivant sous administration marocaine — est posée avec une insistance croissante par des observateurs qui ne sont pas nécessairement favorables au Maroc.
La résolution 2797, en ne réinstaurant pas l’option référendaire et en maintenant le cadre des tables rondes, prive le Polisario de l’un de ses principaux arguments de mobilisation internationale. Le mouvement est réduit à répéter des positions qui résonnent de moins en moins.
5. La dynamique des reconnaissances : un momentum marocain
Si la résolution 2797 doit être lue dans un contexte, ce contexte est celui d’un momentum diplomatique marocain sans précédent depuis les années 2000. Ce n’est pas une simple impression : les chiffres parlent d’eux-mêmes. Plus de cent États ont désormais exprimé leur soutien au plan d’autonomie marocain, formellement ou informalement. Une trentaine de pays ont ouvert des consulats à Laâyoune ou à Dakhla, acte diplomatique lourd de sens dans le droit international, signifiant la reconnaissance implicite de l’administration marocaine sur ces territoires.
Parmi ces pays, on trouve des membres de l’Union africaine, ce qui complique singulièrement la position de l’Algérie dans ce forum continental où elle avait longtemps imposé le soutien au Polisario comme une cause commune. On trouve également des pays arabes — dont les Émirats arabes unis, le Bahreïn et la Jordanie — et des acteurs non-occidentaux qui avaient traditionnellement soutenu l’autodétermination sahraouie. Ce glissement indique que le dossier est perçu, dans beaucoup de capitales du Sud global, non plus comme une cause anticoloniale digne d’être portée, mais comme un contentieux bilatéral entre le Maroc et l’Algérie dont il faut s’extraire.
L’Espagne constitue un cas d’école de cette évolution. Ancienne puissance coloniale du territoire, longtemps ambiguë dans sa position, Madrid a opéré en mars 2022 un pivot spectaculaire : le Premier ministre Pedro Sánchez a adressé au roi Mohammed VI une lettre reconnaissant que le plan d’autonomie marocain constituait « la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend ». Ce revirement, dicté par des considérations migratoires, gazières et sécuritaires, a provoqué une crise diplomatique sans précédent avec Alger, qui a suspendu le traité d’amitié avec l’Espagne. Il illustre néanmoins l’écart grandissant entre la posture algérienne et ce que les grandes puissances considèrent comme l’issue probable du conflit.
La France, de son côté, a franchi en juillet 2024 un pas décisif, reconnaissant elle aussi le plan d’autonomie marocain comme base de règlement. Cette prise de position française — de la part d’un membre permanent du Conseil de sécurité, ex-puissance coloniale de la région et acteur diplomatique de premier plan au Maghreb — a constitué un tournant majeur. Elle a considérablement renforcé le poids du camp favorable au Maroc dans les négociations onusiennes qui ont abouti à la résolution 2797.
6. Quelle stratégie pour Alger ?
La vraie question que soulève la résolution 2797 n’est pas celle de son interprétation — elle est suffisamment claire — mais celle de la réponse stratégique que l’Algérie peut y apporter. Et ici, l’analyse est impitoyable : Alger est à court d’options.
La première option — le statu quo — est celle choisie par défaut depuis des décennies. Elle n’a rien produit en faveur de la cause sahraouie et a un coût considérable pour l’Algérie : dégradation des relations avec des partenaires essentiels, isolement croissant sur ce dossier, distraction d’une diplomatie qui pourrait s’employer à des causes plus fertiles. Continuer dans cette voie, c’est accepter que la dynamique diplomatique favorable au Maroc se poursuive, résolution après résolution, jusqu’à ce que la marocanité du Sahara devienne un consensus international de facto impossible à contester.
La deuxième option — un pivot stratégique discret — consisterait à ne plus s’opposer formellement au cadre des tables rondes, voire à inciter le Polisario à y participer de manière plus constructive. Cette option existe théoriquement, mais elle se heurte à des obstacles politiques internes considérables. Dans l’Algérie d’aujourd’hui, toute perception d’un abandon de la cause sahraouie serait instrumentalisée par les factions concurrentes au sein du pouvoir. L’armée, qui tient ce dossier comme une prérogative régalienne, n’a pas signalé de disposition au changement.
La troisième option — une escalade — serait contre-productive. Alger a déjà rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc en août 2021, fermé son espace aérien aux avions marocains, coupé le gazoduc Maghreb-Europe transitant par le Maroc. Ces mesures punitives n’ont pas infléchi la position internationale sur le dossier saharien. Une escalade supplémentaire ne ferait qu’aggraver l’image d’une Algérie agressive sans apporter de gains diplomatiques.
Il reste une quatrième voie, la plus difficile mais la seule susceptible de modifier réellement les équilibres : un réengagement algérien dans une diplomatie constructive, incluant une révision de sa position sur les conditions de la négociation. Cela supposerait d’accepter que l’indépendance ne soit plus sur la table des puissances qui comptent, et de chercher à obtenir pour le peuple sahraoui les meilleures garanties d’autonomie réelle possible dans le cadre marocain. C’est une option que le système politique algérien actuel semble incapable de saisir, mais que l’histoire pourrait finir par imposer.
7. L’avenir prévisible d’un conflit asymétrique
À l’horizon visible, la trajectoire est assez lisible. Le Polisario, sans soutien militaire, économique ou diplomatique suffisant pour modifier les rapports de force, va continuer à s’affaiblir. L’Algérie, sauf rupture interne majeure, va continuer à le soutenir formellement tout en sachant que ce soutien produit des rendements décroissants. Les résolutions onusiennes vont continuer à réaffirmer le plan d’autonomie comme la voie réaliste. Des pays supplémentaires ouvriront des consulats dans les villes du Sahara. Le développement économique de Laâyoune et Dakhla — réel, même si inégalement distribué — va renforcer l’ancrage marocain dans la région.
Cela ne signifie pas que le dossier est clos. Les conflits gelés peuvent toujours se réchauffer, notamment si la situation humanitaire à Tindouf dégénère ou si des acteurs extérieurs — groupes jihadistes dans la bande sahélo-saharienne, puissances régionales en quête d’influence — cherchent à l’instrumentaliser. La sécurité de la région reste fragile. Mais la probabilité d’un retour à une situation antérieure à 2007 — avec un référendum d’autodétermination incluant l’option indépendantiste — est aujourd’hui proche de zéro.
Conclusion : lire la résolution, lire le monde
La résolution 2797 du Conseil de sécurité doit se lire comme ce qu’elle est : un document politique reflétant les rapports de force d’un monde multipolaire où la légalité formelle ne l’emporte pas toujours sur les intérêts des États. Pour le Maroc, elle confirme que sa stratégie de normalisation progressive, patiente et multidimensionnelle, porte ses fruits. Pour le Polisario, elle signifie que la fenêtre diplomatique se referme. Pour l’Algérie, elle pose une question existentielle sur la pertinence de maintenir, au prix de son isolement régional et international, une position dont l’efficacité s’érode irrémédiablement.
Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA



