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Asma Lamrabet : Le Coran n’est pas d’abord un code, mais une éthique vivante

Asma Lamrabet était l’invitée du Book Club Le Matin, organisé vendredi 8 mai 2026 au Sofitel Rabat Jardin des Roses, autour de son dernier essai: « L’éthique oubliée du Coran », un ouvrage qui plaide pour le retour de la conscience morale au cœur de l’islam contemporain. Cette rencontre, organisée par Le Matin, a réuni penseurs, lecteurs et acteurs du débat intellectuel autour d’une lecture contemporaine, critique et humaniste des textes scripturaires.

Dans cet essai, l’auteure, qui est Médecin biologiste de formation et membre de l’Académie du Royaume du Maroc, poursuit son travail de réflexion critique sur la pensée musulmane en proposant un retour aux sources scripturaires afin de replacer l’éthique au centre de la compréhension et de la pratique religieuses. Selon elle, le texte coranique porte une vision du monde cohérente où les dimensions théologiques, éthiques et juridiques demeurent profondément liées, loin des lectures fragmentées ou strictement légalistes qui dominent aujourd’hui.

Une crise de sens dans un monde qui va trop vite

Face à un monde marqué par la technologie, le consumérisme et l’accélération permanente, Asma Lamrabet évoque une profonde crise de sens. Elle critique l’idée selon laquelle « l’éthique, c’est pour les naïfs », revendiquant au contraire cette « naïveté » comme une condition essentielle de la dignité humaine. L’auteure dénonce également la récupération marchande de la spiritualité — retraites spirituelles, yoga ou encore neurosciences de la foi — absorbée par les logiques néolibérales dans ce qu’elle qualifie de « marketing spirituel ».

L’essai insiste ainsi sur la nécessité de replacer l’éthique au centre des dimensions sociales, économiques, politiques et culturelles. Une distinction est établie entre la morale, perçue comme une norme contraignante, et l’éthique, conçue comme un outil critique et transcendantal de réflexion. Cette approche s’appuie notamment sur la tradition intellectuelle musulmane et sur des figures majeures telles que Miskawayh, défenseur d’une éthique fondée sur l’altérité, l’intériorité et l’humanisme universel.

Le Coran- Texte sacré – porte une vision du monde cohérente et des enseignements théologiques, éthiques et juridiques profondément connectés.

Au cours de la rencontre, Asma Lamrabet a appelé à une réorientation profonde de la pensée musulmane contemporaine afin de dépasser les lectures identitaires, défensives ou purement normatives qui, selon elle, ont fini par voiler le souffle originel de la Révélation. Sa méthodologie repose sur une approche holistique refusant d’isoler les versets de leur contexte historique, tout en mobilisant l’analyse étymologique et la théorie des finalités (Maqâsid) afin de réconcilier dimension juridique et essence spirituelle.

L’auteure inscrit également sa réflexion dans un dialogue intellectuel universel, en convoquant aussi bien Aristote, Emmanuel Kant, Paul Ricœur… Dans la tradition musulmane, elle rappelle l’apport des soufis comme Hassan al-Basri ainsi que celui de Mohammed Arkoun, qui qualifiait Miskawayh d’« humaniste de l’islam ».

Asma Lamrabet propose une double approche du texte coranique : une vision éthique et spirituelle (akhlaqiya ruhaniya) associée à une démarche rationnelle rigoureuse (a‘qlaniya), en dialogue constant avec la tradition interprétative musulmane. Elle rappelle que cette perspective n’est pas nouvelle et qu’elle s’inscrit dans l’héritage de nombreux penseurs classiques tels que les mutazilites, Ibn Hazm, Al-Ghazali, Al-Kindi, Al-Razi et Ibn Rochd, tout en soulignant l’importance majeure du Traité d’Éthique de Miskawayh.

L’approche des textes scripturaires, défendue par Asma Lamrabet, repose sur une lecture à la fois éthique, téléologique et critique. Elle est éthique dans sa capacité à mettre en lumière les valeurs intemporelles contenues dans le texte sacré, conçu comme un Livre ouvert sur l’univers et sur l’ensemble de la création (al-kitab al-mandour). Elle est également téologique en rapport avec les finaliés prioritaires du texte (maqasid) et critique quant à la construction intrprétative humaine contingente de la narration historique des textes.

Les concepts éthiques centraux du Coran

Asma a choisi de structurer le livre autour de quelques notions clés, difficiles à isoler tant le Coran est, selon elle, éthique à 90 % :

  1. Tawhîd التوحيد
  2. La raison ʿالعقل
  3. La justice العدل
  4. La bonne œuvre العمل الصالح
  5. Raḥma الرحمة
ConceptSens
Tawhîd التوحيدDogme libérateur : ne pas idolâtrer — ni les personnes, ni l’argent, ni le pouvoir
La raison ʿالعقلDiscernement rationnel, jamais vraiment problématique en islam classique
La justice العدلSeul concept élevé au rang d’obligation dans le Coran — mais doit être tempéré par la compassion
La bonne œuvre العمل الصالحLa foi seule est insuffisante ; il faut œuvrer pour la société
Raḥma الرحمةLamrabet refuse de traduire ce terme — ni miséricorde, ni amour ne l’épuisent. Venant de raḥm (la matrice), il désigne une compassion universelle et un amour profond dont le discours religieux contemporain manque, selon elle, énorméme

Pour l’auteure, son livre constitue avant tout une invitation à une renaissance intellectuelle et spirituelle : réapprendre à lire le Coran comme une force d’humanisation, une source de paix et un chemin orienté vers le bien commun. À travers L’éthique oubliée du Coran, Asma plaide pour une éthique coranique capable aujourd’hui de réparer la relation à soi, aux autres et au monde, à un moment où de nombreux discours religieux semblent avoir perdu de vue l’essentiel.

Elle appelle ainsi à revenir au cœur éthique de la Révélation afin de dépasser les lectures légalistes, identitaires ou purement normatives du texte sacré. Son approche vise à retrouver la raḥma, cette compassion profonde qui, selon elle, fait défaut aussi bien dans certains discours religieux contemporains que dans notre rapport général au monde et aux autres.

La Rahma est l’humanisme de l’islam dans toute sa profondeur spirituelle

L’urgence d’un retour de l’éthique dans l’éducation

L’auteure déplore également l’absence de l’éthique comme discipline structurée dans l’enseignement islamique contemporain, soulignant le décalage grandissant entre la pratique religieuse et les valeurs morales. Face aux défis modernes — notamment ceux liés aux transformations technologiques et à l’intelligence artificielle — elle estime indispensable de puiser dans la tradition intellectuelle musulmane afin de restaurer un cadre de réflexion éthique capable d’accompagner les mutations actuelles.

Selon cette analyse, les sociétés contemporaines accordent désormais davantage d’importance à l’intégrité, à la responsabilité et au comportement éthique qu’à une religiosité limitée à l’apparence rituelle. Ce constat révèle, selon Asma Lamrabet, une rupture profonde où la spiritualité n’est plus spontanément perçue comme la source des comportements moraux. C’est pourquoi elle appelle à une réforme éducative urgente visant à réintégrer les concepts fondamentaux de l’éthique, de la responsabilité et de la compassion dans la conscience collective.

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