La Guerre du Rif, un soulèvement emblématique au miroir du temps (1)

Aujourd’hui, les leçons de la Guerre du Rif devraient également inspirer les dirigeants de la contre-insurrection contemporaine, notamment en ce qui concerne l’application des principes de Lyautey et la conduite simultanée d’actions politiques et militaires.

La Guerre du Rif n’était ni une « petite guerre » parmi d’autres, ni une bataille de type Première Guerre mondiale ; c’était un des premiers exemples de guerre irrégulière et asymétrique moderne. L’armée française a dû synthétiser sa guerre coloniale et son art opérationnel scientifique pour vaincre les Rifains.
Il faut dire que les experts en tactiques de guérilla rifains ont merveilleusement tiré parti des armes modernes et de la propagande sachant pertinemment que les partisans de Ben Abdelkrim étaient à la fois les adeptes des guerriers amazighs et les précurseurs des combattants révolutionnaires modernes. Par conséquent, la Guerre du Rif (1921-1926) fournit incontestablement des informations utiles pour les combattants contemporains, en particulier en ce qui concerne la conduite simultanée d’opérations militaires, politiques et communicationnelles.
Il y a cent ans de cela débutèrent au Maroc chérifien les événements qui conduisirent à la Guerre du Rif (1921-1926), une guerre de décolonisation, d’indépendance et d’émancipation qui ébranla, sans aucun doute, un ordre mondial crée par l’homme blanc pour le confort de l’homme blanc. Jusqu’à sa défaite en 1926 après une jonction des forces coloniales espagnoles et françaises, Ben Abdelkrim a eu le mérite de tenir la dragée haute aux puissances coloniales européennes avec une poignée d’hommes décidés à en découdre avec les envahisseurs européens. L’aspect de ses affrontements sanguinaires qui, connurent pour la première fois l’usage des armes chimiques par les Européens, sans vergogne, et leurs lendemains incertains ont marqué le 20ème siècle et perdurent encore tant que le Maroc n’a pas reçu de d’excuses officielles et de dédommagements de l’Espagne et de la France pour entamer réellement une ère de réconciliation.
Le colonialisme existe, certes, toujours aujourd’hui dans une forme économique insidieuse mais très virale. Toutefois, l’âme de l’émir Ben Abdelkrim est toujours parmi nous ainsi que son sentiment de lutte acharnée contre l’injustice et la subjugation.
Dans ce sens, Ghita Zine écrit dans Yabiladi : [i]
““Pour nous la Bataille d’Anoual n’est pas encore terminée, parce qu’elle est intimement liée à une question de mémoire qui s’étend au temps présent “, a affirmé Boutayeb. “Nous demandons réparation de ce qui a été fait et de ce qui a suivi la bataille, à savoir les bombardements chimiques. Cette question n’a pas non plus eu réponse à ce jour“, nous dit le spécialiste. C’est dans ce contexte que le militant travaille sur la création d’une Commission de vérité et de justice, regroupant des membres marocains et espagnols, sur la base du principe de la justice transitionnelle. Cette commission “va être créé sur la base de la Déclaration de Tanger faite à l’occasion et sur la base méthodologique de la justice transitionnelle entre Etats, sur laquelle nous avons travaillé la semaine dernière lors d’une rencontre à la Bibliothèque nationale du royaume du Maroc (BNRM), avec la participation aussi d’Espagnols qui veulent adhérer “, nous a encore déclaré le spécialiste. “
Protectorat espagnol de 1912
En comparaison au Maroc français, l’Espagne se voyait attribuer non seulement un territoire relativement petit, mais également caractérisé par un terrain aride et infertile et habité par une population rebelle et indomptable. En effet, tout s’est dégradé à partir de 1909. Les rivalités complexes existantes, combinées à la pénétration des capitaux européens, ont donné lieu à des affrontements localisés et finalement à une rébellion de grande ampleur qui devait durer près de vingt ans.
Au niveau de la péninsule ibérique, les effets ont été extrêmement importants. L’agitation ouvrière et la colère contre le régime s’intensifièrent. Avec les souvenirs encore frais de 1898, l’appel des réservistes de la classe ouvrière pour devenir les plieurs de canon des nouvelles ambitions impérialistes a été accueilli par des émeutes qui ont atteint leur apogée lors de la « semaine tragique » de Barcelone en été 1909.
Avec l’agitation populaire croissante et l’émergence du nationalisme régional, les militaires espagnols sont de plus en plus sollicités pour servir de garde prétorienne à l’ordre social dominant. Dans le même temps, une nouvelle génération d’officiers jeunes et dynamiques, bientôt connus sous le nom d’Africanistas, a vu l’occasion de contourner l’échelle bureaucratique du corps d’armée gonflé pour obtenir une promotion rapide en faisant preuve de mérite sur le champ de bataille marocain. Cependant, le favoritisme royal, le népotisme et la corruption avec lesquels les médailles et les honneurs sont décernés à ces officiers provoquent la colère de ceux qui vivent en Espagne continentale. Cela marque le début de fissures internes au sein d’une armée espagnole aliénée et aigrie. Enfin, alors que les campagnes marocaines deviennent un cauchemar sans fin pour les différents gouvernements espagnols, conscients de l’impopularité dont ils font l’objet dans leur pays, ils continuent à les sous-financer et les dissimulent pratiquement à l’opinion publique.
Les positions espagnoles dans le nord de l’Afrique remontent au XVe siècle et au XVIe, lorsque la Couronne de Castille a pris possession de Ceuta et Melilla, entre autres. À partir du XIXe siècle, la faiblesse du sultanat du Maroc a provoqué l’intervention – militaire et administrative – des puissances européennes, dont l’Espagne. Après la bataille de Castillejos contre les troupes marocaines en 1860, l’Espagne signe avec le Maroc le traité d’Oued Ras, par lequel les territoires de Ceuta et Melilla sont étendus entre autres compensations. Loin de parvenir à une paix durable, les révoltes et les flambées de violence se poursuivent. En 1906, la France et l’Espagne divisent définitivement le Maroc en zones d’influence par la conférence d’Algésiras. L’Espagne établit son protectorat par le traité de Fès (1912), qui durera jusqu’en 1956.
En 1912, le protectorat espagnol au Maroc devient officiel ; une zone située au nord du pays est cédé par l’administration coloniale française. Cette zone comprend la région montagneuse du Rif (nord-est du pays) et la région voisine de Jebala, qui se révolte contre les colonisateurs. De violentes révoltes avaient commencé à se produire des années auparavant, à l’arrivée des troupes espagnoles. Pour mater les rebelles, le gouvernement espagnol du président de l’époque, Antonio Maura, a ordonné l’envoi de troupes supplémentaires sur cette ligne de front inhospitalière ; certaines étaient volontaires et d’autres, enrôlées de force – surtout parmi les classes inférieures – ce qui a provoqué des troubles dans la population, comme en témoigne la Semaine tragique de Barcelone (1909).
Au sujet du protectorat espagnol, Mimoun Aziza écrit : [ii]
“Il s’est avéré dès le départ que l’Espagne ne pourrait avoir qu’un rôle secondaire au Maroc. Pour l’opinion publique espagnole cette expérience coloniale a toujours été considérée comme un problème et une source de conflit. Les réactions en métropole contre ce qu’on a appelé la guerre du Maroc sont directes et violentes. La mobilisation anticolonialiste du mouvement ouvrier et la rébellion populaire de la » Semana Trágica » à Barcelone et dans d’autres villes catalanes démontrent clairement que le peuple espagnol dans sa majorité était contre l’implication de l’Espagne dans l’aventure coloniale. Les partis de gauche notamment les socialistes s’opposaient farouchement à cette intervention, du fait que leur pays a besoin de ces sommes d’argent pour se développer. « C’est, disaient-ils en pillant les douars, en détruisant les hameaux que l’Espagne est en train d’imposer en Afrique la civilisation qui rapporte tellement de profit aux capitalistes de tous bords ». “
L’inefficacité de ces troupes mal dirigées aboutit au Désastre d’Anoual (Desastre de Annual), [iii] en juillet 1921, où les pertes espagnoles se chiffrent en milliers et où le général qui les commandait, Manuel Fernández Silvestre, meurt au combat, selon la version officielle. Le leader du Rif, Ben Abdelkrim al-Khattabi, déclara la République du Rif. Le conflit reflète les carences de l’armée espagnole, avec des troupes mal organisées et peu motivées, comme le démontre le rapport du général Juan Picasso (« Dossier Picasso« ), et donne lieu à la création de la Légion espagnole en 1920. En outre, la mauvaise gestion politique de ces événements a favorisé l’instauration de la dictature du général Miguel Primo de Rivera (1923-1930).
Au sujet de l’enquête du général Juan Picasso (« Dossier Picasso« ) sur les responsabilités du Désastre d’Anoual, Julio Martin Alarcon écrit dans El Mundo : [iv]
““J’accuse le général Berenguer de négligence, le général Silvestre d’imprudence et le général Felipe Navarro d’incompétence pour ses responsabilités de haut-commissaire d’Espagne au Maroc, de commandant général de Melilla et de commandant en second de Melilla, respectivement, au cours d’une série d’actions militaires dans le Rif avant et pendant l’abandon de la position d’Annual et la retraite douloureuse et la reddition du fort de Monte Arruit qui s’ensuivit, entre fin juillet et début août 1921, au cours desquelles environ 12 000 hommes sont morts. “
L’enquête du général Juan Picasso sur les événements de l’année n’est pas terminée, mais l’acte d’accusation du procureur militaire José García Moreno basé sur cette enquête l’est. Le paragraphe résume la conclusion la plus essentielle : la catastrophe de l’Anoual est due à la négligence et à l’irresponsabilité du haut commandement. “
[i] Zine, Ghita. “ Au regard du processus de réconciliation, «la bataille d’Anoual n’est pas encore terminée, “Yabiladi du 17 juillet 2021. https://www.yabiladi.com/articles/details/112507/regard-processus-reconciliation-bataille-d-anoual.html
[ii] Aziza, Mimoun. “Le protectorat espagnol au Maroc entre « fraternalisme » et colonialisme, “Wikiwix archive du 21/6/2021. http://archive.wikiwix.com/cache/index2.php?url=http%3A%2F%2Fsebtamlilya.org%2Faziza1.html
[iii] Alarcón, Julio Martín. “Expediente Picasso : la vergüenza del ejército que arrinconó a Alfonso XIII, “El Mundo du 28 avril 2016. https://www.elmundo.es/la-aventura-de-la-historia/2016/04/22/571a2b10e5fdeaf16f8b4591.html
[iv] Ibid.
“Yo acuso de negligencia al general Berenguer, de temerario al general Silvestre y de incompetencia al general Felipe Navarro por sus responsabilidades en las funciones, respectivamente, de Alto comisario de de España en Marruecos, comandante general de Melilla y segundo jefe de Melilla, durante una serie de acciones militares en el Rif previas y durante el abandono de la posición de Annual y la posterior y penosa retirada y rendición del fuerte de Monte Arruit, entre finales de julio y pricipios de agosto de 1921, en el que murieron alrededor de 12.000 hombres.
No se conserva completo el expediente de investigación sobre los hechos de Annual llevado a cabo por el general Juan Picasso, pero sí la acusación del fiscal militar José García Moreno basado en él. El párrafo resume la conclusión más esencial: el desastre de Annual se debió a la negligencia e irresponsabilidad del alto mando. “



