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La « guerre des miroirs » : le Polisario et le PNR au cœur d’une nouvelle stratégie de confrontation

Faire d’Abdelkrim un précurseur automatique du séparatisme rifain contemporain revient à détacher son combat de son contexte colonial. Abdelkrim combattait avant tout les puissances coloniales qui avaient imposé leur contrôle sur le Maroc. Sa trajectoire historique ne peut donc être réduite à l’affirmation selon laquelle il aurait simplement voulu créer un État définitivement séparé du Maroc.


Pr. Mohamed Chtatou

Introduction : quand l’histoire devient une arme géopolitique

L’annonce d’une nouvelle mobilisation du Parti national rifain (PNR) à Bruxelles, annoncée autour du 19 septembre 2026, mérite une attention particulière. Elle ne constitue pas seulement un épisode supplémentaire de l’activisme d’un mouvement séparatiste établi en Europe. Elle s’inscrit dans une transformation plus large du conflit algéro-marocain : celui-ci ne se limite plus au Sahara occidental, mais tend à devenir une compétition de plus en plus ouverte autour des identités, des récits historiques, des diasporas et des mouvements séparatistes.

Le PNR affirme vouloir restaurer la République du Rif et recouvrer une indépendance qu’il considère comme ayant été perdue. Son discours repose essentiellement sur une réinterprétation de l’expérience politique d’Abdelkrim El Khattabi et de la guerre du Rif de 1921-1926. Le mouvement présente cette expérience comme la preuve historique de l’existence d’un État rifain souverain dont le Maroc contemporain aurait usurpé la souveraineté.

Cette lecture appelle toutefois une distinction fondamentale. La République du Rif d’Abdelkrim appartient à l’histoire de la résistance anticoloniale ; le projet du PNR appartient à la politique séparatiste contemporaine. Confondre les deux revient à transformer une expérience historique complexe en instrument de légitimation d’un projet politique actuel.

La question est d’autant plus importante que le PNR bénéficie désormais d’une visibilité politique en Algérie. En novembre 2024, la presse algérienne rendait compte d’une importante rencontre du mouvement à Alger, organisée sous le thème « La République du Rif et le droit de recouvrer l’indépendance ». Le PNR y appelait explicitement au soutien international à sa cause et affirmait vouloir porter celle-ci devant les instances africaines et internationales. (Horizons).

Il existe donc un fait incontestable : Alger est devenu une importante plateforme internationale pour le discours indépendantiste du PNR. Ce constat ne suffit pas, à lui seul, à démontrer que le parti aurait été « créé » par les services algériens. Une telle affirmation exige des preuves spécifiques. Mais il permet de parler d’une convergence politique et stratégique manifeste entre le PNR et une partie de l’establishment politique algérien, convergence qui prend tout son sens lorsqu’on la rapproche de l’alliance entre le PNR et le Front Polisario. C’est cette évolution qu’il convient d’analyser.

Le Rif d’Abdelkrim : une histoire anticoloniale, pas un simple précédent séparatiste

Toute analyse sérieuse du PNR doit commencer par Abdelkrim El Khattabi. La guerre du Rif de 1921 à 1926 constitue l’un des épisodes les plus importants de l’histoire anticoloniale du Maghreb. Les forces rifaines, dirigées par Abdelkrim, infligèrent notamment une défaite spectaculaire à l’armée espagnole à Anoual en juillet 1921 avant d’affronter les forces françaises à partir de 1925. La guerre prit fin avec la reddition d’Abdelkrim en mai 1926. (Persée).

La recherche historique souligne le caractère profondément anticolonial de cette guerre. Paul Euzière rappelle que l’épopée d’Abdelkrim constitua un exemple majeur de résistance à l’impérialisme colonial et qu’elle eut un retentissement international considérable (Euzière, 2006). (Persée).

Vincent Courcelle-Labrousse et Nicolas Marmié ont également montré combien la guerre du Rif fut une confrontation militaire et politique majeure opposant les forces d’Abdelkrim aux deux puissances coloniales qui contrôlaient le Maroc : l’Espagne et la France (Courcelle-Labrousse & Marmié, 2008). (Google Books).

La mémoire d’Ibn Abdelkrim El Khattabi a été conservée dans la culture orale rifaine à travers les chants, les poèmes, les récits épiques et les traditions populaires (Chtatou, 1991). Cette mémoire n’est donc pas une invention récente d’un mouvement politique en exil : elle constitue une composante profonde de la mémoire culturelle du Rif. (ResearchGate). C’est précisément pourquoi son instrumentalisation politique contemporaine doit être examinée avec prudence.

La République du Rif fut une expérience politique éphémère née dans le contexte exceptionnel de la guerre anticoloniale. La recherche historique elle-même insiste sur sa complexité. Romain Ducoulombier souligne que le régime d’Abdelkrim était une organisation politique reposant largement sur la fédération des tribus rifaines autour de son leadership, et non un État-nation moderne au sens contemporain (Ducoulombier, 2008). (La Vie des Idées). Cette distinction est fondamentale.

Faire d’Abdelkrim un précurseur automatique du séparatisme rifain contemporain revient à détacher son combat de son contexte colonial. Abdelkrim combattait avant tout les puissances coloniales qui avaient imposé leur contrôle sur le Maroc. Sa trajectoire historique ne peut donc être réduite à l’affirmation selon laquelle il aurait simplement voulu créer un État définitivement séparé du Maroc.

Le PNR et la reconstruction politique du passé

C’est précisément cette histoire que le PNR tente aujourd’hui de réinterpréter. Le mouvement présente la République du Rif comme une entité souveraine dont l’indépendance aurait été illégalement interrompue. Lors de sa rencontre d’Alger en novembre 2024, ses représentants ont soutenu que la République du Rif devait être considérée comme une entité politique souveraine et que les Rifains possédaient un « droit » à recouvrer cette indépendance. (LE MAGHREB). Le problème est que cette lecture transforme un épisode de la résistance anticoloniale en titre juridique contemporain à la sécession. Or l’histoire politique ne fonctionne pas de cette manière.

Une entité politique historique qui a existé pendant quelques années dans un contexte colonial ne conserve pas automatiquement, un siècle plus tard, une personnalité juridique permettant à ses descendants de restaurer cette entité. Sinon, l’ordre international contemporain serait rempli d’États à « restaurer » sur la base de configurations politiques disparues.

Le PNR construit donc une généalogie politique sélective : Abdelkrim devient le fondateur d’un État souverain permanent ; la guerre du Rif devient une guerre d’indépendance contre le Maroc ; le Protectorat devient le point de départ d’une colonisation marocaine ; et le Maroc indépendant devient l’héritier juridique d’une puissance coloniale. Cette construction narrative est historiquement et politiquement contestable.

Le Rif n’est pas synonyme de séparatisme

Cette distinction est particulièrement importante pour éviter une autre manipulation : celle qui consiste à assimiler toute revendication rifaine à la revendication indépendantiste du PNR.

Dans mon article « Le Rif est frondeur mais pas séparatiste », j’ai précisément insisté sur cette distinction. Vous rappelez que l’histoire contemporaine du Rif est marquée par des révoltes, des frustrations, des revendications économiques et sociales, mais que cela ne signifie pas que la population rifaine serait globalement engagée dans un projet de séparation du Maroc (Chtatou, 2024). (جريدة العالم الأمازيغي). Cette distinction est capitale.

Le Rif possède une identité culturelle, linguistique et historique particulière. Le tarifit constitue une composante fondamentale de cette identité. Dans mon étude consacrée au rôle du tarifit dans la culture amazighe du Nord du Maroc, je montre que la langue n’est pas seulement un moyen de communication : elle constitue un réservoir de mémoire, de valeurs, de croyances et d’appartenance collective (Chtatou, 2024). (ResearchGate)

L’identité rifaine existe ; elle n’implique pas mécaniquement le séparatisme.

Cette vérité devrait constituer le point de départ de toute analyse sérieuse.

Le Hirak du Rif de 2016-2017 fournit à cet égard un exemple révélateur. Les mobilisations étaient largement centrées sur la dignité, la justice sociale, la santé, l’éducation, l’emploi, les infrastructures et la lutte contre la marginalisation. Elles ont parfois utilisé des symboles historiques rifains, mais il serait réducteur de les transformer rétroactivement en mouvement indépendantiste. la nécessité d’un programme de développement inclusif et fondé sur le dialogue pour répondre à la crise du Rif (Chtatou, 2017). (Morocco World News). Cette approche demeure essentielle aujourd’hui.

Le tournant algérien du Parti national rifain

Le véritable changement stratégique intervient avec l’installation du PNR dans l’espace politique algérien. En mars 2024, le quotidien algérien Le Courrier d’Algérie annonçait l’existence d’une représentation officielle du PNR à Alger et présentait l’Algérie comme une nouvelle plateforme pour le mouvement. L’article affirmait que le PNR entendait poursuivre son combat pour la création d’une République rifaine. (Le Courrier d’Algérie). Cette présence n’est pas anodine.

Dans une région où Rabat et Alger se livrent depuis des décennies une compétition géopolitique intense, l’accueil d’un mouvement séparatiste revendiquant un territoire marocain constitue nécessairement un signal politique. Le parallèle avec le Front Polisario est difficile à éviter.

L’Algérie soutient politiquement le Polisario dans le conflit du Sahara occidental. Dans le même temps, le PNR a trouvé en Algérie un espace politique pour développer son discours sur l’indépendance du Rif. En novembre 2024, une conférence du PNR à Alger réunissait des représentants de plusieurs formations politiques algériennes et des représentants étrangers. (Horizons).

Plus significativement encore, le Front Polisario était représenté lors de certaines manifestations organisées autour de la cause rifaine. Le Maghreb rapportait ainsi en novembre 2024 une déclaration de solidarité du Front Polisario avec le PNR. (LE MAGHREB). Il ne s’agit donc plus seulement d’une organisation rifaine cherchant une audience européenne.

Une architecture politique nouvelle est en train de se dessiner : Alger comme plateforme, le PNR comme mouvement séparatiste marocain, et le Polisario comme partenaire idéologique et stratégique.

Le miroir du Sahara : fabriquer une symétrie entre le Rif et le Sahara occidental

Le rapprochement PNR-Polisario repose sur une logique simple : construire une symétrie. Le discours indépendantiste rifain présente le Rif comme un territoire « occupé » par le Maroc. Le Polisario présente le Sahara occidental comme un territoire dont la souveraineté marocaine serait illégitime. Les deux mouvements cherchent donc à se présenter comme des mouvements de « libération nationale ».

En novembre 2024, des responsables du PNR à Alger ont explicitement présenté la République du Rif et la République arabe sahraouie démocratique comme deux situations comparables, voire comme deux dernières questions de « décolonisation » en Afrique. (LE MAGHREB).

Cette stratégie présente un avantage évident pour le PNR : elle lui permet d’emprunter au Polisario une partie de son vocabulaire diplomatique, de son expérience internationale et de ses réseaux africains. Elle présente également un avantage au Polisario et à Alger : elle permet de créer une symétrie rhétorique entre les revendications marocaines au Sahara et les revendications séparatistes contre le Maroc.

La logique devient alors :

Si le Maroc soutient le droit à l’autodétermination au Sahara selon sa propre lecture politique, pourquoi le Rif n’aurait-il pas le même droit ? Mais cette symétrie est historiquement et juridiquement loin d’être démontrée.

Les trajectoires du Rif et du Sahara occidental ne sont pas identiques. Les contextes coloniaux diffèrent, les processus historiques diffèrent, les populations et les structures politiques diffèrent, et les cadres diplomatiques internationaux ne peuvent être assimilés mécaniquement. La comparaison est donc une construction politique, non une équivalence historique automatique.

Une « création algérienne » ? Il faut distinguer soutien et création

La formule selon laquelle le PNR serait une « création algérienne » est politiquement compréhensible dans le contexte actuel, mais elle doit être maniée avec rigueur. Le PNR est né en Belgique en 2023 selon les sources disponibles. Il ne serait donc pas exact, sans preuves supplémentaires, d’affirmer que l’Algérie l’a juridiquement créé ou que les autorités algériennes en sont les fondateurs. En revanche, l’existence d’un soutien et d’un accueil politiques algériens est documentée.

La présence officielle du PNR à Alger, la couverture de ses activités par la presse algérienne, les rencontres avec des responsables et partis algériens, la participation de représentants étrangers à ses conférences et la présence de représentants du Polisario constituent un ensemble d’indices qui témoignent d’une convergence politique substantielle. (Horizons)

Il serait donc scientifiquement plus prudent de parler d’instrumentalisation géopolitique de la cause rifaine ou de soutien algérien à l’internationalisation du PNR. Cette nuance renforce plutôt qu’elle n’affaiblit l’argument.

Car la question essentielle n’est finalement pas de savoir qui a juridiquement « créé » le PNR. Elle est de savoir pourquoi un mouvement séparatiste marocain trouve à Alger un espace politique et diplomatique qu’il ne possède pas au Maroc. La réponse est largement géopolitique : le PNR peut servir à créer un miroir du Polisario.

Le paradoxe algérien : l’autodétermination à géométrie variable

Il existe ici un paradoxe politique qui mérite d’être souligné. L’Algérie présente depuis longtemps le principe d’autodétermination comme l’un des piliers de sa politique étrangère, notamment dans le dossier sahraoui. Mais lorsque le principe d’autodétermination est appliqué à la Kabylie, le cadre politique devient radicalement différent.

Le Maroc, de son côté, accuse l’Algérie de soutenir le Polisario et voit dans le PNR une tentative similaire d’instrumentalisation de la question rifaine. La logique de miroir est désormais complète. Alger soutient le Polisario ; Rabat soutient l’autonomie du Sahara ; Alger accueille le PNR ; Rabat dénonce cette démarche comme une ingérence.

La conséquence est préoccupante : la compétition bilatérale transforme progressivement les identités régionales en instruments de guerre géopolitique indirecte. Le risque est que le Rif devienne l’un des nouveaux théâtres de cette guerre des récits.

La diaspora comme espace de politisation

Le choix de Bruxelles est, dans ce contexte, particulièrement significatif. Les mouvements séparatistes contemporains ne cherchent plus nécessairement à contrôler immédiatement un territoire. Ils peuvent commencer par contrôler un récit transnational.

La diaspora constitue à cet égard un espace privilégié : elle dispose de libertés politiques, de réseaux associatifs, de médias communautaires, de possibilités de lobbying et d’un accès aux institutions européennes. Le PNR cherche précisément à internationaliser la question rifaine.

Cette stratégie s’inscrit dans une dynamique plus large de transnationalisation des identités amazighes et rifaines. La mémoire du Rif circule aujourd’hui entre le Maroc, les Pays-Bas, la Belgique, l’Espagne, la France et d’autres espaces de la diaspora. La mémoire d’Abdelkrim ne se limite pas au territoire rifain : elle se reproduit dans les récits, les langues, les traditions orales et les communautés migrantes (Chtatou, 1991). Mais la mémoire culturelle transnationale n’est pas automatiquement une mobilisation séparatiste transnationale. C’est précisément cette confusion que le PNR cherche à réduire.

Le danger de l’appropriation politique de l’identité amazighe

Il existe ici un enjeu plus large qui dépasse le PNR. L’identité amazighe est une composante constitutive de l’histoire du Maroc. La Constitution marocaine de 2011 a reconnu l’amazighe comme langue officielle aux côtés de l’arabe et a institutionnalisé son développement. L’identité amazighe ne peut être réduite à une revendication politique séparatiste. Elle constitue un univers culturel, linguistique, historique et social beaucoup plus vaste (Chtatou, 2026). (جريدة العالم الأمازيغي)

La politisation excessive de l’amazighité pourrait donc produire un effet pervers : faire croire que l’identité amazighe et la souveraineté marocaine sont nécessairement incompatibles. Historiquement, cette conclusion est fausse. Le Maroc est un pays amazigh, arabe, islamique, africain et méditerranéen à la fois. Ces dimensions ne s’excluent pas nécessairement.

Le véritable défi est donc de construire une citoyenneté qui permette aux identités régionales de s’épanouir sans transformer automatiquement la diversité en fragmentation territoriale.

Le PNR et la nouvelle bataille diplomatique après le recul du Polisario

Le développement du PNR intervient également dans un moment particulièrement sensible pour la diplomatie régionale. L’évolution du dossier du Sahara occidental devait être comprise à travers les rapports de force internationaux et la transformation du contexte diplomatique (Chtatou, 2026). (Oulemag). Dans cette perspective, l’activisme du PNR peut être interprété comme une tentative de diversification des fronts de confrontation.

Si le dossier saharien devient progressivement moins favorable au Polisario dans certains espaces diplomatiques, la mise en avant d’une nouvelle revendication séparatiste contre le Maroc peut apparaître comme une manière de déplacer la confrontation. Il s’agirait alors d’un passage d’une stratégie centrée sur le Sahara à une stratégie plus large de pression territoriale et identitaire sur le Maroc.

Cette hypothèse explique pourquoi le Rif devient intéressant pour Alger : il constitue le miroir géographique du Sahara. Le Sahara est au sud ; le Rif est au nord. Le Polisario conteste la souveraineté marocaine au Sahara ; le PNR cherche à contester la souveraineté marocaine dans le Rif. La symétrie géopolitique est évidente.

Mais le PNR dispose-t-il réellement d’une base populaire au Rif ?

C’est probablement la question la plus importante. Un mouvement peut être très actif dans la diaspora sans disposer d’un véritable ancrage territorial. Le PNR peut organiser des conférences à Alger, Bruxelles ou Madrid. Il peut obtenir des soutiens politiques ponctuels. Il peut publier des communiqués et développer une présence numérique. Mais cela ne répond pas à une question fondamentale : Combien de Rifains vivant dans le Rif souhaitent réellement l’indépendance ?

À ce jour, aucune démonstration électorale, aucun référendum et aucune enquête scientifique robuste ne permettent d’affirmer que la majorité de la population rifaine souhaite la création d’un État indépendant. Il faut donc éviter une confusion fondamentale : la visibilité internationale d’un mouvement n’est pas synonyme de représentativité populaire. Le PNR affirme représenter le peuple rifain. Mais cette prétention demeure une revendication politique, et non un mandat électoral établi.

Le Hirak de 2016-2017 montre justement combien il serait dangereux de réduire la population rifaine à un seul projet politique. Les revendications sociales du mouvement portaient principalement sur les services publics, l’emploi, la dignité et la justice territoriale. Le Rif a toujours été frondeur mais jamais séparatiste (Chtatou, 2024). (جريدة العالم الأمازيغي). Cette formule mérite de devenir l’un des principes directeurs du débat.

La meilleure réponse au séparatisme : le développement territorial

Le Maroc ne devrait donc pas répondre au PNR uniquement par une diplomatie défensive. Il doit répondre par une politique de fond. Le Rif a besoin d’investissements, d’infrastructures, d’universités, de centres de recherche, de services de santé, d’emploi, de développement touristique durable et de valorisation de son patrimoine amazigh.

La crise du Rif devait être traitée par le dialogue et par un véritable programme de développement régional (Chtatou, 2017). (Morocco World News). Cette recommandation reste d’une actualité remarquable. Car le meilleur antidote au séparatisme n’est pas toujours la répression du discours séparatiste. C’est la construction d’un État territorialement juste.

Plus les citoyens du Rif se sentent pleinement intégrés dans une communauté politique prospère, démocratique et respectueuse de leur identité, moins la revendication séparatiste peut prétendre parler en leur nom. La question du Rif doit donc être intégrée à une politique nationale de convergence territoriale.

Bruxelles : une proclamation symbolique ne crée pas un État

Si la manifestation annoncée à Bruxelles le 19 septembre 2026 se confirme, il conviendra de lui accorder une attention politique et médiatique, mais sans lui attribuer une portée juridique qu’elle ne possède pas. Un mouvement politique peut proclamer symboliquement la restauration d’une République. Mais une proclamation en exil ne suffit pas à créer un État.

La création d’un État suppose notamment une population, un territoire, des institutions effectives et une capacité à entretenir des relations internationales. Le PNR ne dispose actuellement d’aucun territoire souverain effectif. Il n’exerce pas le pouvoir gouvernemental dans le Rif. Il ne bénéficie pas d’une reconnaissance internationale comme gouvernement souverain du Rif. Il ne dispose pas d’un mandat électoral établi de la population rifaine.

Il serait donc plus exact de considérer une éventuelle proclamation bruxelloise comme un acte de communication politique et d’internationalisation de la revendication, plutôt que comme la naissance effective d’un nouvel État. La « République du Rif » contemporaine demeure ainsi une construction politique en exil.

Une chimère politique, mais pas une question à négliger

Qualifier le projet de « chimère » ne signifie pas qu’il faut le négliger. Les petites organisations politiques peuvent parfois acquérir une influence disproportionnée lorsqu’elles bénéficient de réseaux internationaux, de soutiens étatiques ou d’une conjoncture géopolitique favorable. Le danger ne réside donc pas dans la possibilité immédiate de créer un État rifain.

Il réside dans la capacité du PNR à internationaliser progressivement son récit, à obtenir des soutiens parlementaires, à pénétrer les réseaux associatifs et médiatiques européens et africains et à faire accepter l’idée que le Rif constituerait une question internationale comparable au Sahara occidental. Cette stratégie mérite d’être suivie avec sérieux.

Le Maroc ne doit surtout pas commettre l’erreur de traiter le phénomène comme une simple plaisanterie politique. Une chimère peut devenir un récit. Un récit peut devenir une mobilisation. Une mobilisation peut devenir un instrument diplomatique. Et un instrument diplomatique peut devenir une source durable de tension régionale.

Conclusion : défendre le Rif contre sa propre instrumentalisation

Le développement du Parti national rifain constitue donc moins la naissance d’une nouvelle République que l’apparition d’un nouveau front dans la compétition géopolitique entre le Maroc et l’Algérie.

Le PNR existe réellement comme mouvement indépendantiste. Il revendique explicitement la restauration de la République du Rif. Il a établi une présence politique en Algérie. Il a organisé à Alger des conférences internationales consacrées à l’indépendance rifaine. Il a développé une convergence publique avec le Front Polisario. Ces faits sont documentés. (Horizons) ;

En revanche, l’affirmation selon laquelle le PNR serait une « création algérienne » au sens strict doit demeurer une hypothèse politique tant que des preuves documentaires directes ne permettent pas de l’établir. Mais cette prudence ne change pas le fond du problème.

L’Algérie offre au PNR une plateforme politique que celui-ci utilise pour internationaliser une revendication séparatiste contre le Maroc. Cette réalité suffit à faire du PNR un élément nouveau de la rivalité maghrébine. Pour autant, le Maroc doit éviter une erreur symétrique : considérer que toute identité rifaine est séparatiste.

Le Rif n’appartient pas au PNR. L’histoire d’Abdelkrim n’appartient pas au PNR. La langue tarifit n’appartient pas au PNR. La culture amazighe du Rif n’appartient pas au PNR. Et surtout, la population rifaine ne peut être représentée automatiquement par un mouvement politique constitué en exil.

Le Rif possède une mémoire de résistance, une culture amazighe profondément enracinée et une tradition politique spécifique, mais cela ne signifie pas que son identité soit incompatible avec la marocanité (Chtatou, 1991, 2024). (ResearchGate). La véritable réponse marocaine doit donc être double.

À l’extérieur, Rabat doit déconstruire méthodiquement la fiction historique selon laquelle la République du Rif de 1921-1926 constituerait un État contemporain dont l’indépendance aurait été simplement « suspendue ». Il doit également démontrer la différence entre l’histoire anticoloniale d’Abdelkrim et le séparatisme contemporain. À l’intérieur, il doit poursuivre une politique beaucoup plus ambitieuse de développement, de justice territoriale, de reconnaissance culturelle et de participation citoyenne dans le Rif.

Car le meilleur moyen de réduire l’espace politique du séparatisme est de réconcilier pleinement identité rifaine et appartenance marocaine. La question du Rif ne devrait donc pas être posée comme un choix entre identité et unité nationale.

Elle devrait être posée autrement :

Comment construire un Maroc suffisamment démocratique, suffisamment juste et suffisamment inclusif pour que l’identité rifaine puisse s’épanouir pleinement sans être capturée par les stratégies géopolitiques d’une puissance étrangère ? C’est là que se trouve la véritable bataille.

Et c’est pourquoi, derrière la mise en scène annoncée de Bruxelles, derrière les slogans sur une « République du Rif » et derrière les tentatives de rapprochement avec le Polisario, l’enjeu fondamental demeure celui de la gouvernance territoriale du Maroc et de la maîtrise politique de son propre récit national.

Le PNR peut proclamer une République à Bruxelles. Mais une République proclamée sans territoire, sans gouvernement effectif, sans reconnaissance internationale et surtout sans mandat populaire démontré demeure, pour l’heure, une construction politique en exil.

La véritable République du Rif appartient à l’histoire. La prétendue restauration de cette République appartient, quant à elle, au registre de la politique contemporaine. Et entre les deux se trouve tout l’espace de la mémoire, de l’identité et de la géopolitique — un espace que le Maroc ne peut plus laisser à ses adversaires définir seuls.


Bibliographie

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Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA

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