La « guerre douce » contre le patrimoine marocain : appropriation culturelle, souveraineté symbolique et résilience de l’identité nationale

Cet essai examine le patrimoine marocain à travers les concepts de pouvoir symbolique, de mémoire collective, de patrimoine vivant, de diplomatie culturelle et de souveraineté narrative. Il met en perspective la pluralité constitutive du Maroc — amazighe, arabe, juive, africaine, méditerranéenne, saharienne et islamique —, les instruments internationaux de protection du patrimoine, ainsi que les défis liés à la numérisation, à la commercialisation et à la transmission des pratiques culturelles.
Essai académique sur les enjeux géopolitiques, historiques, juridiques et sociologiques de la protection du patrimoine matériel et immatériel du Royaume du Maroc

Le patrimoine matériel et immatériel constitue bien davantage qu’un ensemble de monuments, de savoir-faire artisanaux, de pratiques culinaires, de vêtements traditionnels ou de manifestations artistiques : il représente un réservoir de mémoire collective, un dispositif de transmission intergénérationnelle et une ressource essentielle de légitimation historique. Dans un contexte marqué par la mondialisation culturelle, la circulation accélérée des images numériques et la concurrence entre destinations touristiques, la question de l’appropriation des symboles marocains soulève des interrogations fondamentales sur la souveraineté culturelle, la propriété intellectuelle, la reconnaissance historique et la capacité d’une société à définir elle-même les significations de son héritage.
La notion de « guerre douce » permet d’interroger les formes non militaires de compétition qui s’exercent sur les représentations, les récits historiques, les signes identitaires et les ressources culturelles. Elle ne doit cependant pas être assimilée automatiquement à une stratégie hostile coordonnée : l’appropriation culturelle peut relever de mécanismes commerciaux, d’une concurrence touristique, d’une circulation ancienne des formes artistiques ou, dans certains cas, d’une revendication identitaire politiquement instrumentalisée. L’analyse doit donc distinguer les faits documentés, les controverses d’attribution et les hypothèses géopolitiques.
Cet essai examine le patrimoine marocain à travers les concepts de pouvoir symbolique, de mémoire collective, de patrimoine vivant, de diplomatie culturelle et de souveraineté narrative. Il met en perspective la pluralité constitutive du Maroc — amazighe, arabe, juive, africaine, méditerranéenne, saharienne et islamique —, les instruments internationaux de protection du patrimoine, ainsi que les défis liés à la numérisation, à la commercialisation et à la transmission des pratiques culturelles. Il défend l’idée que la protection du patrimoine doit reposer sur une documentation scientifique rigoureuse, une reconnaissance équitable des communautés détentrices, une stratégie juridique adaptée et une politique culturelle inclusive. La résilience symbolique du Royaume dépend moins de la dénonciation systématique d’adversaires que de sa capacité à produire, documenter, transmettre et faire reconnaître ses propres récits historiques.
Introduction
le patrimoine comme enjeu de souveraineté Le patrimoine constitue l’une des dimensions les plus profondes de la souveraineté d’un État. Si la souveraineté territoriale renvoie à la maîtrise d’un espace géographique et si la souveraineté politique concerne l’exercice de l’autorité publique, la souveraineté symbolique désigne la capacité d’une collectivité historique à nommer son héritage, à en établir la généalogie, à en transmettre les significations et à faire reconnaître sa contribution à la civilisation humaine. Elle ne se réduit ni à une revendication de propriété exclusive sur les formes culturelles ni à une politique de fermeture identitaire. Elle repose sur la possibilité, pour une société, de demeurer l’interprète autorisée de sa propre histoire, sans renoncer aux échanges qui l’ont constituée.
La question d’une « guerre douce » visant le patrimoine matériel et immatériel marocain doit être située dans cette perspective. L’architecture des médinas, le zellige, le caftan, les tapis amazighs, les traditions musicales, la gastronomie, la calligraphie, les pratiques religieuses et les arts du corps ne sont pas de simples objets de consommation culturelle. Ils constituent des systèmes de signes à travers lesquels s’expriment des expériences historiques, des formes de sociabilité et des appartenances collectives. Leur circulation internationale peut accroître le rayonnement du Maroc ; mais lorsque leur provenance est effacée, leur histoire simplifiée ou leur association avec les communautés qui les ont produits systématiquement occultée, cette circulation peut aussi susciter des conflits de reconnaissance.
Il convient néanmoins de poser d’emblée une distinction méthodologique essentielle : l’existence d’une appropriation contestée ne prouve pas, à elle seule, l’existence d’une opération géopolitique concertée destinée à déstabiliser le Royaume. Trois phénomènes peuvent se recouper sans être identiques : la concurrence économique entre producteurs et destinations touristiques ; la compétition mémorielle entre récits nationaux ; et l’instrumentalisation stratégique de symboles culturels dans des relations politiques conflictuelles. Une analyse rigoureuse doit examiner séparément ces mécanismes avant d’établir leurs éventuelles connexions.
La métaphore de la guerre douce est donc utile si elle désigne une compétition de longue durée pour la reconnaissance, la visibilité et l’autorité narrative. Elle devient problématique lorsqu’elle transforme toute ressemblance culturelle, toute circulation historique ou toute revendication patrimoniale voisine en preuve d’une intention hostile. Le patrimoine marocain est précisément le produit d’interactions séculaires entre populations amazighes, arabes, juives, africaines, méditerranéennes, sahariennes et islamiques. Défendre cette histoire exige de reconnaître les circulations qui l’ont enrichie autant que les tentatives éventuelles d’effacement ou de réattribution qui peuvent la déformer.
La thèse défendue ici est que les controverses patrimoniales peuvent effectivement avoir des conséquences géopolitiques et affecter la souveraineté symbolique du Maroc. Cependant, la réponse la plus efficace ne consiste pas à présumer une guerre culturelle totale. Elle repose sur une politique intégrée de documentation historique, de protection juridique, de diplomatie culturelle, de valorisation économique des artisans, de transmission éducative et de reconnaissance de la pluralité nationale. C’est en renforçant les conditions concrètes de la continuité culturelle que le Royaume peut consolider son autorité symbolique.
Cadre conceptuel : comprendre la « guerre douce » et le pouvoir symbolique
- Du pouvoir matériel au pouvoir symbolique Les relations internationales ne se limitent pas à la puissance militaire, aux ressources économiques ou aux alliances diplomatiques. Elles comportent une dimension symbolique dans laquelle les États cherchent à faire reconnaître leur légitimité, leur modernité, leur profondeur historique et leur capacité à produire des références culturelles attractives. Nye (2004) a conceptualisé une partie de ce phénomène sous le terme de soft power, c’est-à-dire la capacité d’obtenir des résultats par l’attraction et la persuasion plutôt que par la coercition. La culture, les valeurs politiques et la crédibilité des institutions peuvent contribuer à cette attraction.
Il faut toutefois distinguer le soft power de la « guerre douce ». Le premier désigne une capacité d’influence qui peut être légitime, réciproque et mutuellement bénéfique. La seconde est une expression analytique plus polémique, qui suggère une compétition asymétrique ou une instrumentalisation intentionnelle de la culture. Il ne s’agit pas d’une catégorie juridique internationale établie, mais d’une métaphore permettant d’étudier les formes non militaires de rivalité symbolique.
Le pouvoir symbolique, chez Bourdieu (1991), s’exerce notamment à travers la capacité de faire reconnaître certaines catégories de perception et de classification comme légitimes. Appliqué au patrimoine, ce mécanisme signifie que la puissance culturelle ne réside pas uniquement dans la possession d’un objet, mais également dans la capacité à déterminer comment celui-ci est nommé, présenté, daté et interprété. Un vêtement traditionnel peut être porté dans plusieurs pays ; cependant, le récit de son origine, l’identification de ses techniques artisanales et la reconnaissance de ses communautés de transmission influencent la manière dont il entre dans la mémoire collective et dans les marchés internationaux.
La concurrence patrimoniale porte ainsi sur plusieurs niveaux simultanés. Elle peut concerner la reconnaissance de l’origine d’une forme culturelle, la visibilité internationale de ses détenteurs, les revenus générés par sa commercialisation et l’autorité des institutions chargées de la documenter. Une société peut conserver matériellement ses traditions tout en perdant une partie de la maîtrise de leur représentation. Inversement, une reconnaissance internationale peut accroître la visibilité d’une pratique sans garantir la survie économique des personnes qui la perpétuent.
La souveraineté symbolique doit donc être comprise comme une capacité d’interprétation, de transmission et de représentation, et non comme un monopole absolu sur toutes les formes culturelles apparentées. Cette distinction est fondamentale pour éviter de confondre la défense légitime d’une mémoire historique avec une prétention à l’exclusivité culturelle.
- L’appropriation culturelle : une catégorie à préciser L’expression « appropriation culturelle » recouvre des situations différentes. Dans son acception la plus générale, elle désigne l’adoption ou la réutilisation d’éléments issus d’une culture par des personnes ou des institutions extérieures à celle-ci. Cette circulation n’est pas nécessairement problématique : l’histoire de l’art, de l’architecture, de la musique et de la gastronomie est traversée d’emprunts, de traductions et de recompositions.
La difficulté apparaît lorsque la circulation s’accompagne d’une asymétrie de pouvoir, d’une attribution trompeuse, d’une exploitation commerciale sans reconnaissance des détenteurs du savoir-faire ou d’une représentation qui déprécie la communauté d’origine. Rogers (2006) propose une approche différenciée de l’appropriation culturelle, en soulignant la nécessité d’examiner les rapports de pouvoir, les contextes historiques et les formes de représentation plutôt que de traiter toute circulation culturelle comme une transgression uniforme.
Dans le cas marocain, quatre situations doivent être distinguées.
Premièrement, l’emprunt culturel reconnu : un créateur, une entreprise ou une institution utilise une technique ou un motif en indiquant son origine et en respectant, lorsque cela est pertinent, les droits et intérêts des détenteurs.
Deuxièmement, la circulation culturelle non exclusive : une pratique est partagée par plusieurs communautés en raison de contacts historiques, de migrations ou de trajectoires régionales convergentes. Dans ce cas, une attribution exclusivement nationale peut être historiquement réductrice.
Troisièmement, l’appropriation commerciale trompeuse : un produit est présenté comme provenant d’une tradition déterminée sans documentation suffisante, ou une entreprise exploite une réputation collective en laissant croire à une origine ou à une certification inexistante.
Quatrièmement, l’appropriation politiquement instrumentalisée : un symbole culturel devient un enjeu de concurrence entre États ou entre mouvements nationaux, et son attribution est mobilisée pour soutenir un récit de légitimité, de continuité historique ou de distinction identitaire.
Ces catégories ne sont pas mutuellement exclusives. Une opération commerciale peut, par exemple, être amplifiée par un discours politique. Mais elles imposent des réponses différentes : recherche historique pour une controverse d’origine, droit des marques pour une tromperie commerciale, négociation multilatérale pour une inscription patrimoniale et diplomatie pour une confrontation entre États.
Il est donc indispensable de ne pas assimiler automatiquement appropriation culturelle, contrefaçon, plagiat, atteinte à une appellation d’origine et conflit diplomatique. Ces notions relèvent de cadres différents et n’ont ni les mêmes éléments constitutifs ni les mêmes conséquences juridiques.
- La mémoire collective et la continuité historique Halbwachs (1992) montre que la mémoire collective se construit à travers les cadres sociaux qui permettent aux groupes de se représenter leur passé. Le patrimoine matériel fournit des repères visibles — monuments, quartiers historiques, objets, inscriptions — tandis que le patrimoine immatériel assure la continuité de pratiques, de récits, de rythmes et de savoir-faire. Ensemble, ils rendent le passé socialement présent.
Dans une société historiquement plurielle comme le Maroc, cette continuité ne procède pas d’une origine unique. Elle résulte d’une succession de rencontres, de transformations politiques, de circulations commerciales, de migrations et de pratiques de coexistence. La médina marocaine n’est pas seulement un ensemble architectural : elle constitue un espace où s’entrecroisent des formes d’organisation urbaine, des métiers, des pratiques religieuses et des systèmes de transmission. De même, un tapis amazigh n’est pas réductible à un motif décoratif ; il peut matérialiser des connaissances techniques, des conventions esthétiques et des expériences sociales transmises au sein de familles et de communautés.
Lorsque ces objets sont détachés de leurs contextes, le risque n’est pas nécessairement leur disparition physique, mais leur déshistoricisation. Ils peuvent être transformés en produits génériques, en signes de luxe ou en emblèmes nationaux simplifiés, au détriment des trajectoires qui leur ont donné leur sens.
Anderson (2006) rappelle que la nation est également une communauté imaginée, construite à travers des récits, des institutions, des représentations et des pratiques partagées. Cette perspective n’implique pas que les identités nationales soient fictives au sens d’irréelles ; elle indique que leur continuité dépend de dispositifs de transmission et de reconnaissance. Le patrimoine contribue à cette continuité, mais il ne saurait en constituer l’unique fondement.
La véritable question n’est donc pas seulement de savoir à qui appartient un objet, mais qui a la possibilité de raconter son histoire, de transmettre les savoirs associés et de participer aux bénéfices symboliques et économiques de sa mise en circulation.
Le Maroc, une civilisation plurielle : la profondeur historique comme ressource de souveraineté
- L’identité marocaine ne se réduit pas à une origine unique: La première condition d’une défense intellectuellement solide du patrimoine marocain est de comprendre la nature de l’identité historique du Royaume. Le Maroc ne constitue pas une civilisation isolée, dont les formes culturelles se seraient développées à l’abri des influences extérieures. Il est un espace de production culturelle, de circulation et de recomposition, structuré par les héritages amazighs, l’islamisation, les échanges transsahariens, les relations avec la péninsule Ibérique, les circulations méditerranéennes, les traditions juives marocaines et les dynamiques atlantiques.
Cette pluralité n’affaiblit pas la cohérence de l’identité nationale. Elle en constitue l’une des principales caractéristiques. L’histoire des villes impériales, des communautés rurales, des oasis, des ports et des territoires sahariens montre que les formes culturelles se sont constituées dans des contextes historiques différents, puis intégrées à des ensembles sociaux et politiques plus larges. Le patrimoine marocain n’est donc pas seulement une collection de traditions locales ; il exprime aussi des siècles d’interactions et de continuité institutionnelle.
L’exemple de la médina de Fès est particulièrement instructif. L’UNESCO souligne que son architecture associe des techniques locales à des influences andalouses, orientales et africaines, dans un tissu urbain qui témoigne d’une longue histoire de transformations et de contacts. La médina est reconnue non parce qu’elle aurait été culturellement imperméable, mais précisément parce qu’elle matérialise une civilisation urbaine singulière façonnée par ces interactions (UNESCO World Heritage Centre, s. d.-a).
UNESCO World Heritage Centre +1
Il en va de même de Marrakech, dont l’histoire urbaine et monumentale est liée à l’expansion des dynasties marocaines et à leurs relations avec l’Afrique du Nord et l’Andalousie. Son patrimoine témoigne d’une capacité d’intégration et de transformation de références multiples dans un langage architectural reconnaissable (UNESCO World Heritage Centre, s. d.-b).
UNESCO World Heritage Centre
Ces exemples permettent d’établir une distinction entre l’influence culturelle et la dépossession symbolique. Une influence devient un élément constitutif d’un patrimoine lorsque les communautés l’intègrent, la transforment et la transmettent. La question de l’appropriation se pose différemment lorsque la forme issue de ce processus est ensuite présentée sans référence à son contexte marocain ou que sa trajectoire historique est réécrite de manière à effacer les acteurs qui l’ont produite.
La profondeur historique doit ainsi être démontrée par des archives, des objets datés, des sources textuelles, des analyses stylistiques, des témoignages et des recherches comparatives. Elle ne saurait reposer exclusivement sur l’affirmation d’une ancienneté nationale. Dans les controverses patrimoniales, l’antériorité, la continuité d’usage, la spécificité des techniques et la reconnaissance par les communautés constituent des indices complémentaires, mais ils ne répondent pas toujours à la même question.
- L’héritage amazigh et la nécessité d’une reconnaissance interne: La dimension amazighe occupe une place centrale dans la compréhension du patrimoine marocain. Les langues, les pratiques orales, les architectures rurales, les systèmes de gestion collective des ressources, les arts textiles, les musiques et les formes de sociabilité amazighes participent à la constitution historique du Royaume. Elles ne représentent pas une périphérie folklorique de l’identité nationale, mais l’une de ses composantes structurantes.
Les tapis amazighs illustrent parfaitement cette articulation entre création matérielle et transmission immatérielle. Les motifs, les procédés de tissage, les choix chromatiques et les usages sociaux peuvent transmettre des savoirs et des conventions esthétiques qui ne sont pas toujours explicités par leurs productrices. Les réduire à des objets décoratifs anonymes revient à dissocier la valeur marchande de la connaissance sociale qui rend leur production possible.
Cette dissociation peut se produire sans intervention étrangère. Elle peut résulter de la standardisation commerciale, de la disparition des ateliers familiaux, de la pression touristique ou de la concentration des bénéfices entre les mains d’intermédiaires. Une stratégie de souveraineté culturelle doit donc examiner non seulement les attributions internationales, mais aussi les rapports économiques internes qui déterminent la survie des savoir-faire.
La question est particulièrement importante dans les territoires ruraux, où la continuité des pratiques dépend de l’accès aux matières premières, de la rémunération du travail artisanal, de la transmission linguistique et de la possibilité pour les jeunes générations de trouver une viabilité économique dans ces activités. Une politique patrimoniale qui célèbre les tapis amazighs dans les expositions internationales tout en laissant disparaître les conditions matérielles de leur fabrication serait symboliquement visible, mais socialement insuffisante.
La reconnaissance constitutionnelle de l’amazighité comme composante fondamentale de l’identité nationale doit donc se traduire par des politiques concrètes de documentation, d’enseignement, de soutien aux artisans et de valorisation des communautés détentrices. La souveraineté culturelle ne se mesure pas uniquement à la capacité de défendre un motif à l’étranger ; elle se mesure aussi à la capacité de garantir que les femmes et les hommes qui le transmettent puissent continuer à en vivre et à en renouveler les significations.
Il serait toutefois historiquement imprudent de considérer tout motif amazigh comme exclusivement marocain par nature. Des traditions apparentées traversent les frontières du Maghreb et du Sahara. La proximité des formes peut témoigner de circulations, de parentés culturelles ou de trajectoires communes. La défense du patrimoine marocain doit donc privilégier l’identification précise des variantes régionales, des techniques, des contextes d’usage et des chaînes de transmission, plutôt qu’une appropriation nationale indistincte de tout héritage amazigh.
- L’héritage juif marocain et la complexité de la mémoire nationale: L’héritage juif marocain constitue une autre dimension essentielle de la profondeur historique du Royaume. Les quartiers historiques, les synagogues, les cimetières, les pèlerinages, les pratiques musicales, les traditions culinaires, les langues et les archives témoignent de la présence de communautés juives dont les relations avec les pouvoirs politiques et les sociétés environnantes ont évolué au fil des siècles.
Cet héritage ne peut être compris uniquement à travers les catégories contemporaines de minorité ou de diaspora. Il s’inscrit dans des histoires locales, des réseaux commerciaux, des pratiques religieuses et des relations de voisinage qui ont participé à la formation de la société marocaine. Il rappelle que la pluralité culturelle n’est pas une concession récente, mais une dimension historique de l’expérience nationale.
La préservation de cet héritage possède une portée patrimoniale, scientifique et diplomatique. Elle permet au Maroc de documenter son histoire dans toute sa complexité et de contribuer aux recherches internationales sur les sociétés juives du monde arabe, les circulations méditerranéennes et les formes historiques de coexistence. Elle peut également créer des liens avec les descendants des communautés marocaines établis en Israël, en Europe, en Amérique du Nord et ailleurs.
Mais cette valorisation doit éviter deux simplifications opposées. La première consisterait à effacer la présence juive marocaine ou à la réduire à une parenthèse. La seconde serait de mobiliser cet héritage exclusivement comme instrument d’image internationale, sans tenir suffisamment compte des archives, des communautés, des lieux et des pratiques qui en constituent la substance.
La même exigence s’applique à l’héritage andalou, africain, saharien et méditerranéen. Le patrimoine marocain est d’autant plus défendable qu’il est présenté comme le produit documenté d’une histoire complexe, plutôt que comme l’expression d’une pureté culturelle imaginaire.
- La pluralité comme avantage géopolitique: La pluralité culturelle peut devenir une ressource de diplomatie publique lorsqu’elle est présentée avec rigueur. Le Maroc dispose d’un patrimoine urbain, religieux, artisanal et musical susceptible d’intéresser des publics variés : chercheurs, institutions culturelles, touristes, artistes, communautés diasporiques et organisations internationales.
Cette pluralité favorise la mise en place de coopérations scientifiques, de programmes universitaires, d’expositions, de résidences artistiques et de projets de restauration. Elle permet aussi au Royaume de proposer un récit national qui ne repose pas sur l’opposition systématique aux cultures voisines, mais sur la capacité d’intégrer et de transformer des influences.
Le patrimoine devient alors un instrument de rayonnement non parce qu’il est déclaré supérieur à celui des autres sociétés, mais parce qu’il est accessible à la recherche, bien documenté, transmis aux nouvelles générations et présenté avec une profondeur historique convaincante. Cette démarche correspond à une conception durable du pouvoir d’attraction culturel décrite par Nye (2004).
La concurrence patrimoniale au Maghreb : entre faits établis et interprétations géopolitiques
- Le contexte régional et la politisation du patrimoine Les sociétés du Maghreb partagent des héritages amazighs, arabes, islamiques, méditerranéens, sahariens et africains. Les circulations entre leurs territoires ont produit des formes apparentées de musique, de vêtements, d’architecture, de cuisine, d’artisanat et de pratiques religieuses. Dans le même temps, les États modernes ont développé des institutions nationales, des programmes scolaires, des musées et des politiques patrimoniales qui contribuent à définir des identités distinctes.
La coexistence de ces deux réalités — circulation culturelle et construction nationale — crée un terrain propice aux controverses. Une pratique peut être profondément enracinée dans une région tout en présentant des variantes dans plusieurs pays. Elle peut également avoir été adoptée, adaptée et transmise par des communautés qui ne correspondent pas aux frontières étatiques actuelles.
Le problème surgit lorsque la diversité des trajectoires est remplacée par un récit d’exclusivité absolue ou lorsque des images, des descriptions et des dossiers patrimoniaux sont mobilisés dans une confrontation politique. Le patrimoine cesse alors d’être uniquement un objet de recherche ou de transmission : il devient une ressource dans la compétition pour la reconnaissance.
Dans le contexte des relations maroco-algériennes, les tensions politiques plus larges peuvent amplifier la portée des différends culturels. Cependant, le contexte ne suffit pas à prouver l’intention de chaque acteur. Il faut distinguer les décisions officielles, les controverses médiatiques, les initiatives privées et les discours diffusés sur les réseaux sociaux. Une publication virale n’est pas nécessairement une position officielle ; une erreur d’attribution ne démontre pas, à elle seule, une politique d’État.
L’analyse doit également considérer les incitations économiques. La réputation d’un produit culturel peut soutenir le tourisme, la mode, l’artisanat et l’exportation. Dans une économie mondialisée de l’image, être associé à une tradition reconnue peut procurer un avantage commercial. Cette dimension peut expliquer certaines disputes sans qu’il soit nécessaire de postuler un plan coordonné de déstabilisation.
- Le caftan marocain : une controverse révélatrice Le caftan est un exemple particulièrement pertinent parce qu’il réunit plusieurs dimensions : profondeur historique, savoir-faire artisanal, prestige social, transmission familiale, mode contemporaine et représentation internationale.
Le 4 décembre 2024, le ministère marocain de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication a publié un communiqué affirmant que la délégation marocaine auprès de l’UNESCO avait obtenu le retrait d’une image du caftan marocain d’un dossier algérien consacré à un vêtement traditionnel. Selon cette communication officielle, la délégation marocaine avait présenté une protestation accompagnée d’éléments documentaires et le Comité intergouvernemental avait accepté la demande de retrait (Ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, 2024).
MJCC
Cet épisode constitue un cas documenté de contestation patrimoniale, mais son interprétation doit rester précise. Le communiqué est une source primaire sur la position officielle marocaine et sur la manière dont les autorités ont présenté l’événement. Il ne constitue pas, à lui seul, une preuve exhaustive des intentions politiques de l’ensemble des acteurs impliqués. Pour établir ces intentions, il faudrait examiner le dossier concerné, les documents soumis par les deux délégations, les procès-verbaux pertinents et les motifs de la décision institutionnelle.
Par ailleurs, le caftan marocain a été inscrit en 2025 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Le dossier met en avant les savoir-faire liés aux tissus, à la coupe, aux boutons, aux galons et à la broderie, ainsi que la transmission des compétences au sein des familles, des ateliers et des établissements de formation (UNESCO, 2025).
UNESCO Patrimoine culturel immatériel +1
Cette reconnaissance internationale est importante parce qu’elle identifie une tradition et ses savoir-faire dans un cadre institutionnel. Elle ne doit toutefois pas être interprétée comme une décision générale sur l’origine exclusive de toutes les formes historiques de caftan dans le monde. Les vêtements circulent depuis longtemps entre les sociétés, et les traditions vestimentaires évoluent par adaptation, échange et innovation.
L’enjeu consiste donc à documenter les caractéristiques historiques et techniques du caftan marocain, à reconnaître les artisans qui le fabriquent et à rendre visible la continuité de ses usages. Le dossier patrimonial constitue un instrument de reconnaissance, mais il ne remplace ni la recherche historique ni les mécanismes de protection contre les imitations trompeuses.
La controverse permet aussi de dégager une leçon stratégique : une documentation solide, une présence diplomatique compétente et une connaissance approfondie des procédures internationales sont plus efficaces qu’une mobilisation exclusivement émotionnelle. Le patrimoine peut être défendu par la preuve, et la preuve est d’autant plus convaincante qu’elle demeure indépendante des slogans politiques.
- La cuisine, la musique et les formes culturelles partagées: Les débats concernant le couscous, certaines préparations culinaires, les musiques maghrébines, les motifs textiles ou les vêtements traditionnels révèlent un problème plus général : la difficulté de faire coïncider des pratiques culturelles mobiles avec des frontières nationales relativement récentes.
Le couscous, par exemple, fait l’objet d’une inscription multinationale à l’UNESCO sous l’intitulé relatif aux connaissances, savoir-faire et pratiques associés à sa production et à sa consommation. Cette inscription reconnaît le caractère vivant d’une tradition transmise dans plusieurs sociétés et ne réduit pas nécessairement celle-ci à un seul État. La Liste du patrimoine culturel immatériel recense également des éléments présentés par le Maroc dans des domaines aussi divers que le gnawa, le malhoun, la tbourida, le henné et l’argan (UNESCO, s. d.-a).
UNESCO Intangible Cultural Heritage
Cette approche institutionnelle rappelle que la reconnaissance patrimoniale n’a pas toujours pour fonction d’établir une frontière culturelle. Elle peut au contraire documenter une pratique partagée, reconnaître les communautés qui la transmettent et encourager la coopération.
Le risque d’une nationalisation excessive du patrimoine est double. Elle peut, d’une part, appauvrir la recherche en effaçant les interactions historiques ; d’autre part, transformer une tradition vivante en emblème rigide, dont chaque modification serait perçue comme une menace. Or, le patrimoine immatériel n’est pas une reproduction mécanique du passé. Il est constamment recréé par les communautés en fonction de leur environnement, de leurs besoins et de leurs relations avec d’autres groupes (UNESCO, 2003).
Legal Affairs +1
La défense du patrimoine marocain exige donc une méthode capable de distinguer les traditions dont la continuité est spécifiquement documentée au Maroc, les formes culturelles partagées dans l’espace maghrébin et les innovations contemporaines inspirées de plusieurs traditions. Cette distinction permet de protéger la contribution marocaine sans nier celle des autres sociétés.
- Quand la concurrence devient-elle une stratégie d’influence ? La question centrale est de savoir à quel moment une controverse patrimoniale dépasse la simple concurrence culturelle pour prendre une dimension stratégique.
Une première indication serait l’existence d’une campagne répétée et coordonnée de réattribution, reposant sur des documents ou des communications institutionnelles comparables. Une deuxième serait la mobilisation explicite du patrimoine pour contester la continuité historique ou la légitimité d’une collectivité. Une troisième serait l’existence de bénéfices politiques ou économiques identifiables résultant de cette réattribution. Une quatrième serait la preuve d’une coordination entre plusieurs acteurs, établie à partir de documents, de décisions ou d’autres éléments vérifiables.
Même lorsque ces indices sont réunis, il convient de distinguer les effets d’une stratégie de ses intentions. Une campagne peut affaiblir la visibilité d’un patrimoine sans avoir été conçue principalement dans ce but. À l’inverse, une initiative présentée comme commerciale peut être explicitement intégrée à un discours de rivalité nationale.
La bonne question n’est donc pas simplement : « Y a-t-il une guerre douce ? » Elle est plutôt : quels acteurs interviennent, par quels moyens, sur quels objets culturels, avec quelles intentions documentées, quels effets observables et quelles réponses institutionnelles ?
Cette reformulation n’affaiblit pas la vigilance. Elle permet de la rendre opérationnelle, en substituant à l’indignation générale une capacité d’enquête, de comparaison et de réaction proportionnée.
La souveraineté symbolique à l’épreuve du droit international
- Les conventions de l’UNESCO : reconnaître sans nationaliser abusivement Le droit international du patrimoine repose sur plusieurs instruments complémentaires, dont la Convention de 1972 concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel et la Convention de 2003 pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel.
La Convention de 1972 établit un cadre de coopération internationale pour la protection de biens culturels et naturels présentant une valeur universelle exceptionnelle. Elle reconnaît que la conservation du patrimoine dépasse les capacités d’un seul État et que la destruction ou la dégradation d’un bien peut constituer un appauvrissement pour l’humanité (UNESCO, 1972).
Legal Affairs +1
La Convention de 2003 adopte une approche différente, centrée sur les pratiques, les représentations, les expressions, les connaissances et les savoir-faire que les communautés reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine. Son article 2 souligne que ce patrimoine est transmis entre générations, mais aussi constamment recréé en fonction de l’environnement et de l’histoire des groupes concernés. La sauvegarde implique notamment l’identification, la documentation, la recherche, la préservation et la transmission des pratiques (UNESCO, 2003).
Legal Affairs +1
Cette distinction est essentielle. La protection d’un monument historique et la sauvegarde d’un savoir-faire artisanal ne reposent pas sur les mêmes mécanismes. Un monument peut être localisé, inventorié et protégé dans un espace territorial précis. Une pratique immatérielle peut circuler entre plusieurs communautés, se transformer au cours du temps et être revendiquée par différents groupes.
L’inscription d’un élément sur une liste de l’UNESCO constitue une reconnaissance patrimoniale dans le cadre de la Convention concernée. Elle ne doit pas être assimilée à un titre de propriété intellectuelle universel ni à un jugement définitif sur toutes les questions d’origine historique. La procédure repose sur des critères propres, notamment la définition de l’élément, la participation des communautés concernées et les mesures envisagées pour sa sauvegarde.
Pour le Maroc, l’enjeu consiste à présenter des dossiers solides, fondés sur des inventaires fiables, des témoignages communautaires, des sources historiques et des plans de transmission. La diplomatie patrimoniale doit maîtriser les procédures de l’UNESCO, mais aussi comprendre leurs limites. Une inscription ne dispense pas de protéger les artisans, de lutter contre la contrefaçon ou de garantir la conservation des lieux et des objets.
- Les limites du droit d’auteur face au patrimoine traditionnel Le patrimoine culturel traditionnel présente une difficulté juridique majeure : les savoir-faire et les expressions culturelles sont souvent anciens, collectifs et transmis de génération en génération. Ils ne correspondent donc pas toujours aux conditions habituelles du droit d’auteur, qui protège généralement des créations identifiables selon des critères et pour des durées déterminés.
L’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI) distingue les expressions culturelles traditionnelles — musique, danse, art, dessins, signes, symboles, artisanat, formes architecturales et récits — des créations contemporaines susceptibles de bénéficier des protections classiques de la propriété intellectuelle. Elle souligne que ces expressions font partie de l’identité de communautés locales et qu’elles soulèvent des questions spécifiques de reconnaissance, de contrôle et de répartition des bénéfices (OMPI, s. d.-a).
WIPO +1
Plusieurs instruments peuvent contribuer à protéger des aspects du patrimoine marocain :
Le droit d’auteur peut protéger une création contemporaine originale inspirée d’un motif traditionnel, sans nécessairement conférer un monopole sur le motif traditionnel lui-même.
Le droit des marques peut aider à distinguer des produits authentiques de produits concurrents, sous réserve du respect des conditions d’enregistrement et d’usage.
Les indications géographiques et les appellations d’origine peuvent protéger certains produits dont les caractéristiques ou la réputation sont liées à une origine géographique, lorsque les critères légaux sont remplis.
Les règles relatives à la concurrence déloyale peuvent, selon le droit applicable et les circonstances, contribuer à traiter des présentations commerciales trompeuses.
Les inventaires patrimoniaux, les archives et les bases de données documentées peuvent fournir des éléments de preuve concernant l’histoire et la transmission des pratiques.
Ces outils ne sont pas interchangeables. Une inscription patrimoniale ne confère pas automatiquement une marque ; une marque n’établit pas nécessairement l’origine historique d’une tradition ; et une photographie ancienne ne suffit pas toujours à démontrer qu’une technique est exclusivement issue d’une communauté donnée.
L’OMPI souligne que la protection des expressions culturelles traditionnelles fait encore l’objet de travaux et de négociations internationales, notamment au sein de son Comité intergouvernemental sur la propriété intellectuelle et les ressources génétiques, les savoirs traditionnels et le folklore (OMPI, s. d.-b).
WIPO +1
Le Maroc aurait donc intérêt à élaborer une stratégie patrimoniale articulant plusieurs niveaux : inventaire scientifique, protection juridique adaptée, coopération avec les artisans, accompagnement des entreprises culturelles et surveillance des usages commerciaux. La question n’est pas de rendre juridiquement exclusif tout élément traditionnel, ce qui serait souvent impossible ou inapproprié, mais de construire une protection proportionnée aux risques réels.
- L’importance de la preuve historique Dans les différends patrimoniaux, la documentation est une forme de puissance. Les photographies datées, les manuscrits, les catalogues d’expositions, les archives commerciales, les inventaires muséaux, les descriptions ethnographiques et les objets conservés permettent de reconstituer les trajectoires d’une pratique.
Toutefois, une documentation scientifique doit respecter des règles de critique des sources. L’ancienneté d’une photographie ne prouve pas automatiquement l’origine d’une tradition ; la première mention écrite connue ne correspond pas nécessairement à la date d’apparition d’une pratique ; et une ressemblance stylistique ne démontre pas, à elle seule, une filiation directe.
L’analyse doit également tenir compte des biais des archives. Les pratiques des élites urbaines ont souvent laissé davantage de traces écrites que celles des communautés rurales. Les femmes artisanes, les transmetteurs de traditions orales et les producteurs anonymes ont pu être insuffisamment représentés dans les collections institutionnelles. Une politique de preuve qui privilégierait uniquement les documents administratifs risquerait ainsi de reproduire les lacunes historiques qu’elle cherche à corriger.
Il est donc nécessaire de croiser les sources écrites, matérielles, visuelles, orales et ethnographiques, en indiquant leurs limites. Les témoignages des artisans et des communautés ne doivent pas être considérés comme de simples illustrations d’une histoire déjà écrite : ils constituent eux-mêmes des sources, à documenter et à confronter avec d’autres éléments.
La constitution d’un corpus national de référence, accessible aux chercheurs et aux institutions, permettrait de renforcer la capacité du Maroc à répondre aux controverses sans improvisation. Cette infrastructure pourrait aussi soutenir les formations universitaires, la conservation muséale, la création contemporaine et l’éducation patrimoniale.
Le numérique, la mondialisation et la transformation des conflits patrimoniaux
- La circulation accélérée des images Les réseaux sociaux ont transformé la circulation du patrimoine. Une photographie de caftan, un motif de zellige, une séquence musicale ou une recette peut être reproduite à grande échelle, détachée de son contexte d’origine et présentée comme représentative d’une culture différente. Les algorithmes privilégient souvent les contenus visuellement frappants, facilement partageables et susceptibles de susciter une réaction émotionnelle.
Cette circulation peut favoriser le rayonnement du Maroc. Elle permet aux artisans, aux créateurs, aux institutions culturelles et aux chercheurs de toucher des publics internationaux sans dépendre exclusivement des circuits traditionnels de diffusion. Elle facilite également la transmission de savoir-faire, la valorisation de collections et la mobilisation de communautés diasporiques.
Mais elle présente des risques. Les images peuvent être republiées sans attribution, les légendes peuvent être modifiées, et les distinctions entre documentation historique, création contemporaine et reconstitution commerciale peuvent disparaître. Une publication isolée peut ensuite être reprise par des milliers de comptes, donnant l’impression d’un consensus ou d’une campagne coordonnée.
La réponse ne peut donc pas consister uniquement à multiplier les démentis. Elle exige une présence numérique institutionnelle, des contenus de référence en plusieurs langues, des archives consultables et des mécanismes permettant aux utilisateurs d’identifier les sources. L’enjeu est de faire en sorte que les informations documentées soient plus accessibles que les affirmations non vérifiées.
- La bataille des métadonnées et des récits Dans l’environnement numérique, la souveraineté symbolique se joue aussi dans les métadonnées : nom d’un objet, date de création, lieu de production, identité du photographe, communauté détentrice, technique utilisée et historique de conservation.
Un objet peut être physiquement conservé au Maroc tout en étant mal identifié dans les catalogues internationaux. À l’inverse, un objet présenté dans une exposition étrangère peut contribuer au rayonnement marocain si sa provenance et son contexte sont correctement établis.
La numérisation des archives, des collections muséales et des fonds photographiques doit donc être accompagnée de normes documentaires cohérentes. Les notices devraient, autant que possible, préciser la provenance, les variantes régionales, les langues de désignation et les incertitudes historiques. Une information prudente et bien sourcée est souvent plus robuste qu’une attribution catégorique fondée sur des preuves incomplètes.
La question de l’intelligence artificielle ajoute une nouvelle dimension. Les systèmes de génération d’images peuvent reproduire des motifs marocains, parfois en les mélangeant avec des éléments d’autres traditions. Les modèles de génération de texte peuvent également attribuer des objets ou des pratiques à des origines erronées. Ces phénomènes ne prouvent pas nécessairement une intention politique ; ils peuvent résulter de lacunes documentaires, de données d’entraînement déséquilibrées ou de mécanismes de génération probabiliste.
Néanmoins, leurs conséquences économiques et symboliques peuvent être significatives. Si des motifs traditionnels sont massivement reproduits dans des produits commerciaux sans attribution, les créateurs marocains risquent de perdre en visibilité, même lorsque les usages concernés ne constituent pas juridiquement une contrefaçon.
Une stratégie adaptée devrait associer documentation numérique, négociation avec les plateformes, suivi des usages commerciaux, formation aux droits de propriété intellectuelle et soutien à la création contemporaine. Elle devrait aussi distinguer les usages pédagogiques, scientifiques et artistiques des exploitations commerciales trompeuses.
- Les limites de la réaction numérique: La défense du patrimoine ne doit pas devenir une économie de l’indignation. Les campagnes de dénonciation peuvent attirer l’attention sur un problème réel, mais elles peuvent également amplifier une erreur initiale, diffuser une accusation insuffisamment étayée ou transformer une controverse limitée en confrontation identitaire.
Une réaction publique efficace devrait comporter quatre étapes : vérification du contenu, identification de sa source, qualification du problème et choix d’une réponse proportionnée. Si une image est mal légendée, une correction documentée peut suffire. Si une entreprise commercialise un produit sous une origine trompeuse, une action juridique ou commerciale peut être nécessaire. Si une procédure internationale est en cause, la réponse doit suivre les voies institutionnelles pertinentes.
Cette approche ne signifie pas qu’il faut minimiser les enjeux. Elle signifie que la crédibilité de la défense patrimoniale dépend de sa capacité à distinguer les erreurs, les négligences, les intérêts commerciaux et les initiatives délibérément trompeuses.
Le patrimoine matériel : protéger les lieux, les techniques et les environnements historiques
La discussion sur la souveraineté symbolique ne doit pas occulter la vulnérabilité matérielle du patrimoine. Les monuments, les médinas, les ksour, les kasbahs, les manuscrits et les objets historiques peuvent être menacés par la dégradation, les transformations urbaines, le tourisme mal maîtrisé, les changements climatiques ou l’abandon des techniques traditionnelles.
Le Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO recense neuf biens marocains sur la Liste du patrimoine mondial, parmi lesquels les médinas de Fès et de Marrakech, le site archéologique de Volubilis, le ksar d’Aït-Ben-Haddou et la ville historique de Meknès (UNESCO World Heritage Centre, s. d.-c).
Ces lieux témoignent de la profondeur historique du Maroc, mais leur conservation ne peut être dissociée de leur usage social. Une médina n’est pas uniquement un décor architectural destiné aux visiteurs : elle est aussi un espace habité, un lieu de travail et un environnement de transmission de compétences. La disparition des métiers traditionnels, la transformation des logements en hébergements exclusivement touristiques ou la standardisation des commerces peuvent altérer le tissu vivant qui donne sens aux monuments.
La médina de Fès illustre cette interdépendance entre conservation physique et continuité sociale. L’UNESCO souligne à la fois la valeur historique de son tissu urbain et les difficultés liées à la dégradation des bâtiments, à la densité de population et aux pressions du développement urbain (UNESCO World Heritage Centre, s. d.-a).
Une politique patrimoniale cohérente doit donc associer restauration, entretien régulier, soutien aux artisans, amélioration des conditions de logement et participation des habitants. La protection d’un monument ne peut être considérée comme achevée lorsque sa façade est restaurée si les techniques de construction qui ont permis son édification ont disparu ou si les communautés qui lui donnent vie en sont progressivement exclues.
Le patrimoine architectural est également un enjeu de formation. Les techniques traditionnelles de construction, de sculpture, de plâtrerie, de menuiserie et de zellige doivent être transmises à des artisans capables de les adapter aux exigences contemporaines sans en effacer les caractéristiques essentielles. Les écoles d’architecture, les centres de formation professionnelle, les universités et les entreprises de restauration ont ici un rôle déterminant.
Enfin, la documentation des monuments doit intégrer leur pluralité historique. Les influences extérieures ne diminuent pas leur valeur marocaine. Elles permettent au contraire d’expliquer comment des formes architecturales ont été adaptées à des contextes locaux et intégrées dans une histoire urbaine spécifique. La protection du patrimoine matériel exige donc autant de rigueur historique que de compétences techniques.
Le patrimoine immatériel : de la reconnaissance symbolique à la justice culturelle
- Reconnaître les communautés détentrices
Le patrimoine immatériel soulève une question fondamentale : qui parle au nom d’une tradition ? Les institutions étatiques peuvent présenter des dossiers internationaux, mais les savoir-faire sont souvent détenus et transmis par des communautés, des familles, des artisans, des musiciens et des praticiens dont la contribution demeure insuffisamment visible.
La Convention de 2003 de l’UNESCO insiste sur le respect du patrimoine culturel immatériel des communautés, des groupes et des individus concernés. Elle définit la sauvegarde comme un ensemble de mesures visant à assurer la viabilité des pratiques, notamment par la documentation, la recherche, la transmission et la revitalisation (UNESCO, 2003).
Cette conception impose de dépasser une approche purement administrative du patrimoine. Les communautés ne devraient pas être sollicitées uniquement au moment de préparer un dossier d’inscription ; elles doivent participer à la définition des pratiques à documenter, à la sélection des informations diffusées et à l’élaboration des mesures de transmission.
Cette participation doit être particulièrement attentive aux rapports de genre et aux hiérarchies sociales. Certaines pratiques sont principalement transmises par des femmes ; d’autres reposent sur des maîtres artisans, des musiciens ou des communautés rurales dont les contributions peuvent être invisibilisées par les récits officiels. Une politique de sauvegarde doit reconnaître ces acteurs comme producteurs de savoirs et non comme simples dépositaires d’un passé figé.
- La commercialisation et la répartition des bénéfices
La mise en valeur du patrimoine peut produire des revenus, soutenir le tourisme et créer des débouchés pour les artisans. Elle peut aussi engendrer des asymétries lorsque la valeur commerciale d’un objet augmente sans que les producteurs bénéficient d’une rémunération correspondante.
Cette difficulté se manifeste notamment lorsque des motifs traditionnels sont utilisés par des marques de mode ou des fabricants de décoration, tandis que les artisans qui les ont transmis demeurent peu rémunérés ou ne sont pas identifiés. La question est alors moins celle d’une propriété nationale absolue que celle de la reconnaissance, de la rémunération et de la répartition des bénéfices.
Des mécanismes peuvent être envisagés : labels collectifs, marques territoriales, coopératives, contrats équitables, indication de provenance, programmes de certification et accords de licence adaptés. Leur pertinence dépend toutefois de la nature du produit, du droit applicable et de la capacité des producteurs à participer à leur gestion.
Les labels ne doivent pas devenir de simples instruments marketing. Ils nécessitent des critères transparents, des contrôles crédibles et des dispositifs accessibles aux petits producteurs. Un système trop coûteux ou trop bureaucratique pourrait exclure précisément les artisans qu’il est censé protéger.
La protection patrimoniale doit donc être associée à une politique de développement économique local. Les traditions ne peuvent être durablement sauvegardées si leur transmission implique un sacrifice économique pour les jeunes générations.
- Le patrimoine vivant ne doit pas être figé
Un dernier enjeu concerne la relation entre authenticité et innovation. Le patrimoine n’est pas une relique dont toute transformation constituerait une trahison. Les pratiques vivantes évoluent en réponse aux changements sociaux, aux nouvelles matières, aux marchés et aux contacts interculturels.
La Convention de 2003 reconnaît explicitement ce caractère dynamique. Une pratique demeure vivante parce qu’elle est recréée par les communautés, et non parce qu’elle est reproduite à l’identique en dehors de tout contexte social (UNESCO, 2003).
Il faut donc distinguer la continuité culturelle de l’immobilité. Un créateur marocain peut transformer le zellige, le caftan ou un motif textile pour produire une œuvre contemporaine sans compromettre l’histoire de la tradition dont il s’inspire. Le problème apparaît lorsque cette création efface volontairement sa provenance, présente une fausse attribution ou exploite abusivement la réputation d’une communauté.
La souveraineté symbolique doit protéger la capacité des Marocains à créer à partir de leur patrimoine, et non imposer une orthodoxie qui interdirait l’évolution des formes culturelles. Une tradition qui ne peut être transformée risque de devenir un objet de musée ; une tradition dont l’origine n’est jamais documentée risque de devenir une ressource anonyme. La politique culturelle doit éviter ces deux extrêmes.
Le front intérieur : cohésion nationale, confiance institutionnelle et transmission culturelle
- La souveraineté symbolique commence à l’intérieur du pays
La notion de « front intérieur » mérite une attention particulière, car elle permet de déplacer l’analyse de la seule confrontation extérieure vers les conditions internes de la résilience culturelle. Un patrimoine est vulnérable lorsque ses détenteurs ne disposent plus des moyens de le transmettre, lorsque les jeunes générations le perçoivent comme économiquement inutile ou lorsque certaines composantes de la société estiment que leur contribution historique demeure insuffisamment reconnue.
Dans cette perspective, la souveraineté symbolique ne se réduit pas à la capacité de protester contre une attribution étrangère. Elle suppose une relation de confiance entre les institutions, les communautés détentrices et les citoyens. Elle exige que les politiques culturelles traduisent concrètement la reconnaissance de la pluralité historique du pays.
La Constitution marocaine de 2011, notamment son préambule, présente l’identité nationale comme un ensemble pluriel comprenant, entre autres, les composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, enrichies de leurs affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen. Cette formulation offre un cadre important pour penser le patrimoine comme une ressource collective qui ne se limite pas à une seule tradition.
Cette pluralité constitutionnelle doit trouver une traduction dans les programmes scolaires, les musées, les médias publics, les politiques linguistiques et les dispositifs de financement culturel. Si les symboles marocains sont défendus à l’étranger mais que les communautés qui les transmettent restent marginalisées dans les politiques publiques, la défense patrimoniale perd une partie de sa cohérence.
Il serait donc réducteur d’expliquer la fragilisation éventuelle du front intérieur par les seules actions de concurrents étrangers. Les difficultés de transmission peuvent également provenir de la précarité des métiers artisanaux, de l’insuffisance des archives, de la faiblesse des dispositifs de formation, de l’exode rural ou de la transformation rapide des espaces urbains. Une analyse stratégique doit intégrer ces facteurs structurels.
- La mémoire collective comme facteur de cohésion
Une mémoire collective solide n’est pas une mémoire unanimiste. Elle peut reconnaître les conflits, les transformations et les tensions de l’histoire sans renoncer à un horizon commun. Dans le cas marocain, cette exigence implique de présenter conjointement les héritages amazighs, arabes, juifs, africains, sahariens et méditerranéens, sans établir entre eux une hiérarchie artificielle.
Halbwachs (1992) permet de comprendre pourquoi la transmission de la mémoire dépend des cadres sociaux dans lesquels elle prend sens. Les familles, les communautés locales, les institutions éducatives, les lieux de culte et les associations contribuent à faire du passé une référence vivante. Lorsque ces cadres se fragilisent, la mémoire peut devenir plus dépendante des représentations médiatiques et des discours simplificateurs.
Anderson (2006) montre, pour sa part, que les représentations partagées participent à la constitution des communautés nationales. Il en résulte une responsabilité particulière pour les institutions culturelles : elles ne doivent pas seulement préserver des objets, mais aussi rendre intelligibles les relations historiques qui les relient.
La défense du patrimoine marocain gagnerait ainsi à privilégier une pédagogie historique capable d’expliquer les continuités, les emprunts et les transformations. Une telle pédagogie réduirait la vulnérabilité aux récits simplificateurs, tout en permettant aux citoyens de reconnaître leur héritage dans sa diversité.
- L’éducation patrimoniale comme politique de résilience
La transmission patrimoniale ne devrait pas être cantonnée aux cours d’histoire ou aux visites ponctuelles de monuments. Elle peut associer les sciences sociales, l’histoire de l’art, l’architecture, l’ethnographie, la littérature, les langues et les technologies numériques.
Les universités marocaines pourraient développer des programmes interdisciplinaires consacrés à l’histoire des objets, à l’analyse des archives, à la documentation des traditions orales et à l’étude des techniques artisanales. Les étudiants pourraient participer à la numérisation de collections, à la réalisation d’entretiens avec les détenteurs de savoir-faire et à la constitution de corpus bilingues ou multilingues.
Une telle démarche aurait un double effet. Elle renforcerait la connaissance scientifique du patrimoine et contribuerait à former des professionnels capables d’intervenir dans les musées, les collectivités territoriales, les institutions internationales et les industries culturelles.
La jeunesse ne doit pas être considérée uniquement comme un public à sensibiliser. Elle peut devenir actrice de la sauvegarde à travers la création numérique, les documentaires, les archives participatives et les projets entrepreneuriaux. L’objectif n’est pas de transformer chaque jeune Marocain en gardien d’une tradition immuable, mais de lui donner les moyens de comprendre son héritage et de participer librement à son évolution.
Pour une stratégie marocaine intégrée de souveraineté culturelle
La défense du patrimoine nécessite une stratégie dépassant la réaction ponctuelle aux controverses. Elle doit articuler recherche scientifique, diplomatie, droit, économie, éducation et communication. Sept axes complémentaires peuvent être proposés.
- Créer un observatoire national du patrimoine et des controverses d’attribution
Le Maroc pourrait mettre en place, ou renforcer dans les structures existantes, un observatoire chargé de suivre les controverses relatives à ses patrimoines matériel et immatériel. Celui-ci réunirait des historiens, des juristes, des anthropologues, des spécialistes de l’architecture, des experts en propriété intellectuelle et des représentants des communautés concernées.
Sa mission ne serait pas de qualifier automatiquement toute réutilisation de détournement, mais de vérifier les faits, de documenter les usages contestés et de distinguer les erreurs, les appropriations commerciales et les controverses à dimension diplomatique.
Un tel observatoire pourrait publier des dossiers accessibles au public, assortis de références vérifiables, de chronologies, de photographies datées et d’analyses comparatives. Il permettrait également d’évaluer les effets des controverses sur la réputation des produits culturels et sur les revenus des artisans.
- Constituer une infrastructure nationale de documentation numérique La souveraineté symbolique dépend de la disponibilité de sources fiables
Le Maroc gagnerait à consolider un portail national interopérable regroupant les inventaires patrimoniaux, les archives photographiques, les notices muséales, les cartes historiques et les témoignages oraux, dans le respect des droits des personnes et des communautés.
Chaque entrée devrait préciser, dans la mesure du possible, la provenance, la datation, la localisation, les variantes régionales, les techniques employées, les sources et le degré de certitude des attributions.
La numérisation devrait être accompagnée d’une politique de conservation à long terme et de coopération avec les universités, les bibliothèques, les musées et les institutions étrangères. Il serait particulièrement utile de rendre les ressources disponibles en arabe, en amazigh, en français et en anglais, et de proposer des résumés dans d’autres langues lorsque les moyens le permettent.
Cette infrastructure aurait une fonction défensive, mais aussi scientifique et économique. Elle faciliterait les recherches, les expositions, les publications, les projets pédagogiques et la valorisation des productions artisanales.
- Renforcer la diplomatie patrimoniale
La représentation du Maroc auprès de l’UNESCO et des autres institutions culturelles internationales doit s’appuyer sur une coordination durable entre diplomates, chercheurs et professionnels du patrimoine.
Les dossiers de candidature devraient être préparés suffisamment tôt, avec une documentation historique solide et une participation effective des communautés concernées. Les délégations marocaines pourraient également développer des échanges techniques avec les institutions étrangères afin de prévenir les différends, clarifier les procédures et promouvoir des projets communs lorsque les traditions sont partagées.
La diplomatie patrimoniale gagnerait à distinguer les éléments dont la continuité marocaine est solidement documentée des traditions transfrontalières. Cette distinction renforcerait la crédibilité des revendications légitimes et permettrait de négocier des reconnaissances conjointes lorsque celles-ci correspondent à la réalité historique.
- Protéger juridiquement les produits et les savoir-faire
Une cartographie juridique devrait identifier les éléments patrimoniaux qui peuvent bénéficier d’une protection existante : marques, indications géographiques, droits d’auteur sur les créations contemporaines, règles contre la concurrence déloyale ou autres dispositifs pertinents.
Cette politique devrait être accompagnée d’une assistance accessible aux artisans, aux coopératives et aux petites entreprises. Les producteurs doivent pouvoir identifier les outils appropriés, enregistrer leurs marques lorsque cela est possible, documenter leurs créations et agir contre les usages commerciaux trompeurs.
La coopération avec l’OMPI pourrait contribuer à la formation des acteurs et à l’étude des mécanismes internationaux de protection des expressions culturelles traditionnelles (OMPI, s. d.-a, s. d.-b).
Il importe cependant de ne pas promettre une exclusivité juridique là où le droit ne la reconnaît pas. La protection doit être adaptée à chaque objet et à chaque situation.
- Faire de la sauvegarde une politique de développement territorial
La préservation du patrimoine doit être liée à la justice territoriale et à la rémunération des détenteurs de savoir-faire. Les politiques publiques pourraient soutenir les ateliers, les coopératives, les formations professionnelles, les circuits de commercialisation équitables et les programmes de restauration faisant appel aux techniques traditionnelles.
Les territoires ruraux, les oasis, les médinas et les régions amazighes doivent être considérés comme des espaces de production culturelle, et non uniquement comme des destinations touristiques. Le financement de la sauvegarde devrait être évalué en fonction de ses effets sur la transmission des compétences, l’emploi local et les conditions de vie des communautés.
Une telle politique réduirait l’écart entre la valeur symbolique attribuée au patrimoine et les bénéfices économiques effectivement perçus par ceux qui le font vivre.
- Développer une communication internationale fondée sur la preuve
Le Maroc a intérêt à renforcer sa présence sur les plateformes numériques par des contenus documentaires de qualité : films, expositions virtuelles, publications scientifiques accessibles, entretiens avec les artisans et présentations multilingues des techniques traditionnelles.
Cette communication devrait distinguer clairement les faits historiques, les interprétations scientifiques et les positions officielles. Elle gagnerait en crédibilité si elle expliquait également les circulations culturelles et les influences partagées, au lieu de présenter chaque tradition comme entièrement isolée de ses voisines.
Une telle approche serait plus persuasive à l’international parce qu’elle offrirait aux journalistes, aux chercheurs et au grand public des ressources directement utilisables.
- Évaluer les résultats par des indicateurs concrets
La stratégie patrimoniale ne devrait pas être évaluée uniquement par le nombre d’inscriptions internationales ou par la visibilité médiatique des controverses. Des indicateurs plus substantiels seraient nécessaires :
- Le nombre d’éléments patrimoniaux documentés et accessibles ;
- La qualité et la fiabilité des dossiers historiques ;
- La participation des communautés détentrices ;
- L’évolution du nombre d’apprentis et d’artisans actifs ;
- La rémunération des producteurs et la viabilité des ateliers ;
- La conservation effective des monuments et des collections ;
- L’intégration du patrimoine dans les programmes éducatifs ;
- La capacité des institutions à corriger rapidement les erreurs d’attribution.
Ces indicateurs permettraient de mesurer si la politique culturelle produit une continuité réelle ou se limite à une reconnaissance symbolique.
Le Maroc face à la mondialisation culturelle : de la défense à l’affirmation créatrice
Une stratégie patrimoniale ne doit pas être exclusivement défensive. Le Maroc dispose d’un potentiel important dans les industries culturelles et créatives, notamment la mode, le design, l’architecture, l’artisanat, la musique, le cinéma, la gastronomie et le tourisme culturel.
L’enjeu consiste à permettre aux créateurs marocains de s’inspirer de leur héritage pour produire des œuvres contemporaines reconnues, sans réduire cet héritage à un répertoire de motifs disponibles sans contexte. Les collaborations entre artisans et designers, les programmes de résidence, les écoles spécialisées et les partenariats internationaux peuvent favoriser cette transformation.
Cette démarche exige un équilibre entre trois objectifs : préserver les connaissances traditionnelles, soutenir l’innovation et assurer une reconnaissance équitable des contributions. Une politique trop restrictive pourrait décourager la création ; une politique indifférente à la provenance pourrait favoriser la banalisation commerciale.
Le patrimoine peut également renforcer les relations internationales du Maroc. Les expositions, les programmes universitaires, les recherches conjointes et les échanges entre musées offrent des espaces de dialogue qui ne nécessitent pas une confrontation identitaire. Le rayonnement culturel peut devenir une ressource diplomatique précisément parce qu’il permet de partager une histoire sans renoncer à en expliquer les spécificités.
La reconnaissance internationale du caftan marocain en 2025 illustre cette possibilité : un savoir-faire local, transmis par des artisans et inscrit dans des usages sociaux, peut accéder à une visibilité mondiale par l’intermédiaire d’une procédure multilatérale. La valeur de cette reconnaissance dépendra toutefois de sa capacité à soutenir la transmission et à renforcer la visibilité des producteurs (UNESCO, 2025).
La souveraineté symbolique n’est donc pas seulement la faculté de contester une attribution. Elle est aussi la capacité de créer, de documenter, de transmettre et de diffuser un patrimoine vivant qui continue d’évoluer tout en conservant une relation intelligible avec son histoire.
Conclusion générale
une compétition réelle, mais une réponse fondée sur la connaissance Les controverses autour du patrimoine matériel et immatériel marocain ne peuvent être réduites à de simples rivalités esthétiques ou commerciales. Elles touchent à la mémoire collective, à la reconnaissance historique, à la réputation économique et à la capacité d’un État à présenter son héritage dans les espaces internationaux. Lorsqu’une attribution est trompeuse, lorsqu’une tradition est délibérément décontextualisée ou lorsqu’une communauté est privée de reconnaissance et de bénéfices, les conséquences peuvent dépasser la seule sphère culturelle.
La notion de « guerre douce » permet d’attirer l’attention sur cette dimension stratégique. Elle rappelle que les représentations peuvent participer aux rapports de pouvoir et que la compétition internationale se déroule également dans les musées, les archives, les industries culturelles, les médias et les espaces numériques. Elle doit néanmoins être employée avec prudence : les faits établis, les controverses d’attribution et les hypothèses relatives à une stratégie hostile ne sont pas équivalents.
Le cas du caftan marocain montre que les différends patrimoniaux peuvent prendre une dimension diplomatique et que les procédures internationales jouent un rôle concret dans leur résolution. Il montre également l’importance de la documentation, de la représentation institutionnelle et de la maîtrise des instruments de reconnaissance. La reconnaissance de 2025 constitue une étape importante pour la visibilité du savoir-faire marocain, sans résoudre à elle seule l’ensemble des questions historiques, commerciales et juridiques associées aux vêtements traditionnels.
La réponse du Maroc doit donc reposer sur une conception exigeante de la souveraineté symbolique. Celle-ci implique de protéger les monuments et les objets, de documenter les pratiques immatérielles, de renforcer la protection juridique des productions culturelles, de rémunérer équitablement les artisans et de transmettre les savoirs aux nouvelles générations. Elle exige aussi de reconnaître la pluralité constitutive de l’identité marocaine, dont les dimensions amazighe, arabe, juive, africaine, saharienne, andalouse et méditerranéenne constituent des composantes historiques complémentaires.
Il serait contre-productif de transformer toute circulation culturelle en conflit ou de prétendre que chaque tradition apparentée doit être exclusivement rattachée à un seul État. Une telle approche risquerait d’appauvrir l’histoire et d’affaiblir la crédibilité des revendications marocaines les mieux documentées. La défense du patrimoine est plus convaincante lorsqu’elle reconnaît les échanges historiques tout en établissant précisément les contributions, les techniques et les trajectoires propres aux communautés marocaines.
La véritable vulnérabilité du front intérieur ne réside pas uniquement dans la possibilité qu’un acteur extérieur revendique un symbole. Elle apparaît aussi lorsque les détenteurs de savoir-faire ne peuvent plus vivre de leur travail, lorsque les archives demeurent inaccessibles, lorsque la transmission linguistique s’affaiblit ou lorsque le patrimoine est présenté comme une ressource touristique sans considération suffisante pour ses producteurs.
Il en découle une orientation stratégique : faire de la politique patrimoniale une politique de connaissance, de justice culturelle et de développement territorial. Le Maroc doit investir dans les archives, la recherche universitaire, les inventaires numériques, les musées, la formation artisanale, les procédures internationales et la création contemporaine. Il doit également construire des récits historiques suffisamment documentés pour résister à la simplification et suffisamment ouverts pour rendre compte de la complexité de son expérience.
En définitive, la meilleure protection contre une éventuelle instrumentalisation du patrimoine ne réside pas dans une confrontation permanente, mais dans la capacité à produire une connaissance fiable, à assurer la continuité des pratiques et à faire reconnaître les communautés qui en sont les détentrices. La souveraineté symbolique se renforce lorsque la mémoire nationale est solidement documentée, lorsque la pluralité est reconnue et lorsque le patrimoine demeure une source de créativité et de dignité pour les citoyens.
La question fondamentale n’est donc pas seulement de savoir qui revendique un symbole marocain, mais de déterminer si le Maroc dispose des institutions, des connaissances, des moyens économiques et des capacités de transmission nécessaires pour en établir l’histoire, en protéger les usages légitimes et en garantir la vitalité. C’est à cette condition que la défense du patrimoine pourra dépasser la réaction circonstancielle et devenir une véritable politique de souveraineté culturelle.
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Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA



