L’« exception marocaine » à l’épreuve de l’assimilation

Cet essai examine pourquoi le « modèle d’exception marocaine » suscite des campagnes politiques et médiatiques récurrentes qui cherchent à assimiler la gouvernance du Royaume à celle d’autres régimes régionaux en quête de légitimité. Mobilisant la littérature sur la résilience des monarchies arabes, l’histoire longue de l’État marocain, la Constitution de 2011 et des épisodes récents (résolution 2797 du Conseil de sécurité, résolution du Parlement européen de janvier 2023, mobilisation GenZ 212), il soutient que cette singularité dérange parce qu’elle dément trois récits concurrents, celui de la fatalité autoritaire, celui de l’alternative révolutionnaire et celui de l’islam politique transnational, et parce qu’elle modifie des rapports de force régionaux. L’assimilation discursive vise, in fine, la neutralisation d’un capital de légitimité comparée. La meilleure réponse demeure la tenue des promesses sociales et institutionnelles : l’exception ne vaut que si elle est continuellement méritée.

Introduction
Peu de formules ont connu en science politique un destin aussi ambivalent que celle d’« exception marocaine ». Forgée dans le sillage des soulèvements de 2011, elle désigne, dans son acception courante, la capacité du Royaume à avoir traversé la séquence du « printemps arabe » sans effondrement de l’État ni basculement dans la violence généralisée. Dès février 2011, Charai (2011) relevait que la presse française avait elle-même qualifié d’« exception marocaine » un scrutin législatif jugé plus crédible que les consultations truquées d’une grande partie de la région. Trois ans plus tard, Mengad (2014) décrivait le Maroc comme un « pays-modèle » de changement pacifique, dont la singularité s’était consolidée à l’épreuve même des bouleversements voisins.
Mais la formule est devenue, du même mouvement, un champ de bataille discursif. Pour ses défenseurs, elle condense une trajectoire historique, une architecture institutionnelle et un pacte de légitimité qui n’ont pas d’équivalent exact dans le monde arabe. Pour ses contempteurs, elle ne serait qu’un récit commode, entretenu par le pouvoir et ses alliés pour différer les réformes, et que les mobilisations sociales du Rif en 2016-2017 puis de l’automne 2025 auraient invalidé. Entre ces deux pôles, une position plus nuancée soutient que le Maroc n’est peut-être pas « l’exception » que l’on proclame, mais qu’il est indéniablement singulier, cette singularité tenant à la continuité de sa trajectoire historique et à la stabilité de ses institutions (Benabdelkader, 2024).
C’est dans ce contexte que s’inscrivent les campagnes politiques et médiatiques récurrentes qui, de part et d’autre de la Méditerranée et au sein même du voisinage maghrébin, tendent à assimiler le mode de gouvernance marocain à celui de régimes régionaux en quête de légitimité : amalgame des monarchies et des régimes de sécurité, des États rentiers et des États sans hydrocarbures, des transitions avortées et des réformes incrémentales. Deux questions structurent le présent essai. Pourquoi le « modèle d’exception marocaine » dérange-t-il certains acteurs de l’environnement régional et international ? Et quel est l’objectif véritable de ces tentatives de porter atteinte à cette spécificité ?
L’hypothèse défendue est que la singularité marocaine dérange moins par ses imperfections, que ses promoteurs les plus lucides ne nient pas, que par ce qu’elle démontre : qu’une légitimité adossée à l’histoire longue, au pluralisme identitaire et à la réforme graduelle peut produire de la stabilité sans les ressources de la rente ni le seul appareil de la contrainte, et que cette démonstration fragilise des récits et des intérêts concurrents. L’assimilation discursive viserait dès lors la neutralisation d’un capital de légitimité comparée, aux effets très concrets sur les rapports de force. L’analyse procède d’une lecture documentaire et comparative, qui mobilise la littérature sur la résilience des monarchies arabes, des sources constitutionnelles et onusiennes et des épisodes récents. Elle s’articule en cinq temps : une clarification conceptuelle, l’examen des fondements de la singularité, celui des épreuves de la réforme, l’analyse des logiques de la contestation, puis le décryptage de l’objectif véritable de l’assimilation.
Clarifier le concept : exception, singularité, exemption
La notion d’exception exige d’abord d’être délestée de sa charge normative. La littérature comparée sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord s’est longtemps structurée autour d’un « exceptionnalisme arabe » postulant une incompatibilité culturelle entre l’islam, ou la région, et la démocratisation. Bellin (2004) a démonté cette thèse en montrant que la robustesse de l’autoritarisme régional tient moins à la culture qu’à la cohésion des appareils coercitifs, adossés au patronage international et à la rente. D’autres travaux ont substitué à l’exceptionnalisme culturel des typologies institutionnelles : l’« autocratie libéralisée » de Brumberg (2002), qui décrit des régimes ouvrant des soupapes sans céder le contrôle ; l’« autoritarisme monarchique » de Lucas (2004), qui souligne la capacité des monarchies à réformer pour se maintenir ; l’analyse des monarchies dynastiques par Anderson (1991) et Herb (1999), qui rattachent leur longévité à des facteurs familiaux et à des coalitions sociales plus larges que celles des républiques militaires.
Dans cette perspective, Yom et Gause (2012) distinguent deux voies de la résilience royale : celle des monarchies pétrolières, qui disposent de la rente pour acheter la loyauté, et celle des monarchies sans rente, comme la Jordanie et le Maroc, qui s’appuient sur la construction de coalitions, sur la légitimité et sur le soutien extérieur. Cette distinction est précieuse, car elle interdit l’amalgame : elle sépare des régimes dont la stabilité dépend d’une rente distributive de régimes dont la stabilité exige un travail politique constant. L’assimilation du Maroc à des cas dissemblables méconnaît donc, d’emblée, les acquis de la science politique comparée.
L’« exception » doit en conséquence s’entendre à trois niveaux, qu’il importe de ne pas confondre. Au niveau historique, elle désigne une continuité étatique et dynastique singulière dans le Maghreb. Au niveau institutionnel, elle renvoie à un système où la monarchie, tout en conservant des prérogatives étendues, a accepté depuis 1999 des réformes successives et des alternances de majorité. Au niveau relationnel, enfin, elle qualifie la position du Royaume dans un environnement régional marqué par des effondrements (Libye, Syrie, Yémen), des restaurations autoritaires et des crises prolongées. Aucune de ces dimensions n’implique l’absence de tensions, de contestations ou de critiques légitimes : l’exception n’est pas une exemption. Les observateurs favorables au modèle ne l’ont d’ailleurs pas toujours présenté autrement. Charai (2011) reconnaissait ainsi que le gouvernement marocain est imparfait et que beaucoup reste à faire, tout en le jugeant fondamentalement stable.
Il convient enfin de préciser ce que l’on entend par « assimilation ». Elle consiste à traiter des cas distincts comme des instances d’une même catégorie, qu’il s’agisse du « régime autoritaire arabe », de la « monarchie absolue » ou du « régime en quête de légitimité », et à en déduire que les différences observables ne seraient qu’apparentes. Or, comme l’enseigne la méthode comparative, une catégorie n’est pertinente que si elle discrimine entre les cas. Une catégorie si large qu’elle englobe à la fois le Maroc, des républiques militaires, des monarchies pétrolières et des États effondrés ne dit plus rien de leurs mécanismes de stabilité, de leurs coûts ni de leurs perspectives. L’assimilation est donc, avant d’être une stratégie politique, une paresse analytique, dont l’efficacité tient à ce qu’elle se présente sous les traits de la lucidité.
Les fondements de la singularité marocaine
Une profondeur étatique et un trône adossé au mouvement national
Le premier fondement est la profondeur historique de l’État. Fondée à la fin du VIIIe siècle avec les Idrissides, la tradition étatique marocaine s’est prolongée à travers des dynasties successives jusqu’aux Alaouites, au pouvoir depuis 1666 (Sheline, 2019). À la différence de ses voisins maghrébins, le Maroc n’a jamais été intégré à l’Empire ottoman, ce qui lui a épargné la greffe d’une régence militaire et lui a permis de conserver ses formes propres de gouvernement et son propre rapport au religieux (Pennell, 2000). Cette continuité nourrit une légitimité d’antériorité : l’État précède le pouvoir colonial, il lui survit, et la communauté politique s’est pensée comme Royaume avant de se penser comme nation moderne.
L’épisode colonial a renforcé ce trait plus qu’il ne l’a effacé. Mengad (2014) souligne que le colonisateur a trouvé au Maroc un État déjà structuré, articulé autour du makhzen et de la fonction sultanienne, ce qui a conféré au trône un rôle central dans la dynamique nationaliste. Burke (2014) a montré combien la connaissance coloniale française, qu’il désigne comme un « État ethnographique », a cherché à fabriquer un « islam marocain » fragmenté et à opposer groupes arabophones et amazighophones, dont le dahir berbère de 1930 fut l’expression la plus célèbre. La riposte nationaliste a, par réaction, consolidé l’unité autour du trône. L’exil de Mohammed V en 1953, puis son retour, ont scellé l’alliance entre le sultan et le mouvement national (Mengad, 2014), de sorte que l’indépendance de 1956 fut acquise sous la bannière de la monarchie et non contre elle.
Imarat al-Mu’minîn : une légitimité religieuse et contractuelle
Le deuxième fondement est religieux et contractuel. Le titre d’Amîr al-Mu’minîn, historiquement associé aux sultans marocains, a été codifié dans la Constitution de 1962 (Sheline, 2019), et la dévolution du pouvoir repose sur la bay’a, acte d’allégeance qui, en échange de la protection de la religion, de la nation et de l’ordre public, confère au souverain sa légitimité. Waterbury (1970) a analysé le rôle d’arbitre du Commandeur des croyants au sein d’élites segmentées, qu’il équilibre plutôt qu’il ne les écrase, tandis que Tozy (1999) a montré comment la monarchie a articulé le champ religieux et le champ politique de façon à priver l’islam politique du monopole de la symbolique religieuse. Cette configuration explique que le débat sur la place de l’islam dans l’espace public se soit déroulé, au Maroc, à l’intérieur d’un cadre commun et non contre le trône : les islamistes marocains ont dû, selon Zeghal (2005), négocier leur participation avec la monarchie plutôt que de la défier frontalement.
La Constitution de 2011 consacre cette double fonction. L’article 41 dispose que « le Roi, Amîr Al Mouminîne, veille au respect de l’Islam » et qu’il est « le Garant du libre exercice des cultes », tandis que l’article 42 le désigne comme « Symbole de l’unité de la Nation, Garant de la pérennité et de la continuité de l’État et Arbitre suprême entre ses institutions » (Royaume du Maroc, 2011, art. 41-42). L’article premier, de son côté, fonde le régime constitutionnel sur « la séparation, l’équilibre et la collaboration des pouvoirs » ainsi que sur « la corrélation entre la responsabilité et la reddition des comptes » (Royaume du Maroc, 2011, art. 1).
Cette architecture a ses critiques. Hammoudi (1997) a décrit, à partir de la relation entre maître et disciple, les fondements culturels d’un autoritarisme marocain que la modernisation institutionnelle ne dissoudrait pas, et la persistance d’une asymétrie entre les prérogatives royales et la responsabilité des élus demeure l’objection la plus sérieuse adressée au modèle. Elle mérite d’être prise au sérieux. Elle n’invalide pas l’idée de singularité ; elle en délimite la portée : une légitimité traditionnelle ne dispense jamais de produire de la responsabilité.
Le pluralisme identitaire constitutionnalisé
Le troisième fondement est la constitutionnalisation du pluralisme. Le préambule de 2011 déclare que l’unité du Royaume, « forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s’est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen » (Royaume du Maroc, 2011, préambule). La reconnaissance de l’amazighe comme langue officielle, inscrite dans le même texte, a consacré une revendication longtemps portée par le mouvement identitaire berbère, que Maddy-Weitzman (2011) a étudié comme un défi lancé aux États nord-africains. Ceux-ci y ont répondu de façons contrastées ; le Maroc l’a fait davantage par l’intégration institutionnelle que par la répression. De même, la mémoire juive marocaine, dont Boum (2013) étudie les modalités de remémoration par les musulmans, est désormais traitée comme une composante de l’identité nationale (Chtatou, 2023), et la diversité culturelle et linguistique du pays apparaît comme une source de cohésion plutôt que de division (Chtatou, 2022).
Ce pluralisme n’est pas un ornement. Il prive les discours de fragmentation, qu’ils soient ethniques, linguistiques ou confessionnels, d’un levier d’action facile, et il alimente un soft power que le Royaume exploite sur le continent africain et dans le monde musulman. S’y ajoute ce que l’on appelle le « modèle religieux » marocain, que Chtatou (2014) a présenté comme un modèle pour l’islam, et que Sheline (2019) analyse comme un levier de légitimation religieuse du souverain autant que de projection internationale, le Maroc ayant de longue date constitué une source de leadership religieux en Afrique du Nord.
La réforme incrémentale à l’épreuve des crises
La singularité marocaine n’est pas un état de fait ; c’est une pratique de gouvernement qui s’éprouve à chaque crise. Trois séquences en témoignent.
La première est la réforme du statut de la famille en 2004, qui a remplacé l’ancienne Moudawana par un Code de la famille relevant la situation juridique des femmes. Cavatorta et Dalmasso (2009) y voient un cas de « résultats libéraux obtenus par des moyens non démocratiques » : la monarchie a arbitré, au nom de sa fonction religieuse, un conflit que les acteurs partisans n’avaient pu trancher. Dans le même registre, l’Instance Équité et Réconciliation (2004-2005) a ouvert, dans le monde arabe, un travail inédit sur les violations passées des droits humains, dont Slyomovics (2005) a analysé la dimension performative.
La deuxième séquence est celle de 2011. Face au Mouvement du 20 février, le roi a annoncé dès le 9 mars un train de réformes constitutionnelles (Mohammed VI, 2011), soumis à référendum le 1er juillet et suivi d’élections anticipées qui ont porté à la tête du gouvernement le Parti de la justice et du développement, premier parti issu de la mouvance islamiste à diriger l’exécutif, jusqu’en 2021. Dalmasso et Cavatorta (2013) ont comparé les processus constitutionnels marocain et tunisien et la manière dont chacun a traité la place de la religion et des libertés civiles. Benchemsi (2012) a toutefois estimé que ces réformes avaient permis au pouvoir de déjouer l’opposition davantage que de partager réellement ses prérogatives. Cette thèse rappelle que le débat demeure ouvert, et que la singularité ne se confond pas avec l’unanimité.
Les scrutins de 2021 ont fourni une illustration supplémentaire. Le Parti de la justice et du développement, qui avait dominé le paysage politique depuis 2011, a subi une défaite électorale sévère au profit du Rassemblement national des indépendants, sans que cette alternance ne provoque de rupture institutionnelle. On y lira, selon les sensibilités, la preuve d’une compétition réelle ou celle d’une ingénierie politique efficace ; mais le fait que la question puisse être posée dans ces termes, et débattue publiquement, distingue déjà ce cas de ceux où le résultat des urnes est connu à l’avance.
La troisième séquence, celle des épreuves sociales, est la plus instructive. Le Hirak du Rif (2016-2017), déclenché par la mort tragique du poissonnier Mouhcine Fikri, puis la mobilisation de la jeunesse « GenZ 212 » à partir du 27 septembre 2025, ont rappelé que la stabilité n’est pas l’assentiment. Cette dernière, née du décès de plusieurs femmes dans un hôpital public et organisée sur la plateforme Discord, a réclamé santé, éducation et lutte contre la corruption (Arab Center Washington DC, 2025). Deux éléments méritent l’attention du comparatiste. D’une part, ses animateurs ont dirigé leur critique contre les responsables gouvernementaux et ont appelé le roi à superviser les réformes, distinguant ainsi l’institution monarchique de l’action des gouvernants (Arab Center Washington DC, 2025). D’autre part, le discours royal d’ouverture du Parlement, le 10 octobre 2025, a affirmé que la justice sociale n’est pas une priorité passagère, sans pour autant répondre directement au mouvement, dont une partie des animateurs s’est dite peu convaincue (Associated Press, 2025). Les violences constatées dans certaines villes et les arrestations qui ont suivi rappellent, elles aussi, que la singularité ne dispense pas du débat.
Ces séquences dessinent un schéma récurrent : la monarchie arbitre, le gouvernement paie le prix politique de l’insatisfaction, et le système se reconfigure sans rupture. Ce schéma peut être critiqué ; il ne peut être confondu avec le blocage de régimes dont le seul recours, devant la contestation, est la répression ou l’effondrement. Cette différence de nature, et non de simple degré, est précisément ce que les stratégies d’assimilation cherchent à effacer.
Pourquoi l’exception dérange : cinq logiques
Une singularité dérange lorsqu’elle déplace des équilibres. On peut identifier cinq logiques, qui ne s’excluent pas et dont l’enchevêtrement explique la persistance des campagnes.
Une logique de légitimité comparée
Les régimes de la région qui fondent leur légitimité sur l’origine révolutionnaire, l’appareil sécuritaire ou la rente distributive se trouvent, face au Maroc, devant une comparaison embarrassante. Willis (2012) a montré, pour l’Algérie, la Tunisie et le Maroc, comment les trajectoires postcoloniales ont produit des configurations de pouvoir différentes, la légitimité algérienne reposant sur la guerre de libération et sur l’armée, par contraste avec le compromis marocain entre le trône et le mouvement national. Volpi (2013) a décrit comment l’Algérie a affronté le printemps arabe en s’appuyant sur la mémoire de la guerre civile, sur la redistribution de la rente et sur la cohésion de ses services de sécurité plutôt que sur une réforme en profondeur.
Dès lors, un Maroc dont la stabilité s’adosse à des réformes graduelles et à une légitimité historique, sans rente pétrolière, souligne a contrario le coût d’un modèle alternatif. La comparaison est d’autant plus inconfortable qu’elle suggère que l’alternative n’est pas entre l’autoritarisme stable et le chaos révolutionnaire, ce qui sape la rhétorique de plusieurs pouvoirs : « après nous, le déluge ». Là réside sans doute la première raison pour laquelle l’exception doit, pour certains, être ramenée à la norme régionale.
Les trajectoires de plusieurs États de la région après 2011, entre effondrement, guerre civile et restauration autoritaire, ont par ailleurs rendu plus difficile l’argument selon lequel la rupture serait le chemin le plus court vers la démocratie. Le cas marocain, qui a privilégié l’adaptation, constitue un contre-exemple vivant, dont la seule existence suffit à troubler les récits de légitimation fondés sur le caractère inéluctable de leur propre modèle.
Une logique territoriale : le Sahara et la rivalité maghrébine
La deuxième logique est géopolitique, et son nœud est la question du Sahara. En 1975, la Cour internationale de Justice a relevé l’existence, à l’époque de la colonisation espagnole, de liens juridiques d’allégeance entre le sultan du Maroc et certaines tribus du territoire, sans constater de lien de souveraineté territoriale de nature à affecter l’application du principe d’autodétermination (Cour internationale de Justice, 1975). Cet avis, que chaque camp lit à sa manière, a été le point de départ d’un conflit que Zoubir et Volman (1993) ont étudié dans ses dimensions régionales et internationales, et que Zunes et Mundy (2010) ont analysé sous l’angle de l’autodétermination, dans une perspective critique de la position marocaine.
Or la singularité marocaine est un atout dans cette confrontation. Le plan d’autonomie présenté en 2007 est devenu, avec la résolution 2797 du 31 octobre 2025, la base proposée pour des négociations : le Conseil de sécurité y estime qu’une autonomie véritable sous souveraineté marocaine pourrait constituer la solution la plus réalisable (Conseil de sécurité des Nations Unies, 2025). Parrainée par les États-Unis, la résolution a recueilli onze voix, trois membres s’étant abstenus et l’Algérie n’ayant pas pris part au vote. Elle prolonge une évolution des positions occidentales, qu’avaient précédée la reconnaissance américaine de 2020 et le rapprochement de plusieurs capitales européennes, et qui reflète un soutien croissant au cadre de l’autonomie parmi des États occidentaux, arabes et africains (Konrad-Adenauer-Stiftung, 2025).
Dans ce contexte, un Maroc perçu comme un État stable, prévisible et institutionnellement solide est un interlocuteur plus crédible pour accueillir et garantir une autonomie ; à l’inverse, présenter le Royaume comme fragile, ou comme un régime parmi d’autres, affaiblit la crédibilité de son projet. La rupture des relations diplomatiques décidée par Alger en août 2021 a inscrit cette rivalité dans la durée. L’adversaire de la thèse marocaine a donc intérêt à contester non seulement ses arguments juridiques, mais la qualité de l’État qui les porte.
Une logique idéologique et religieuse
La troisième logique est idéologique. Le modèle religieux marocain concurrence directement deux prétentions : celle des mouvements islamistes transnationaux, qui contestent aux États le monopole de la représentation de l’islam, et celle d’autres centres d’influence religieuse désireux d’exporter leur propre lecture. Tozy (1999) et Zeghal (2005) ont établi comment la monarchie a verrouillé le champ religieux de façon qu’aucune force ne puisse lui contester l’interprétation légitime, tout en intégrant, sous conditions, les courants islamistes dans le jeu institutionnel. L’effet est double : à l’intérieur, la marginalisation durable de l’extrémisme violent ; à l’extérieur, une diplomatie religieuse qui s’adosse au titre d’Amir al-Mu’minin et au rôle historique du Maroc comme source de leadership religieux (Sheline, 2019).
Pour ceux dont la légitimité s’adosse à une lecture concurrente du religieux, un modèle qui associe orthodoxie, institutions et ouverture constitue une contradiction vivante. Il rend plus difficile le récit selon lequel l’islam serait inévitablement porteur soit d’extrémisme, soit d’autoritarisme, et il sape l’argument selon lequel seule une rupture radicale permettrait de réconcilier foi et modernité. Cette dimension, souvent sous-estimée dans les analyses de la « pression » exercée sur le Maroc, explique la vigueur avec laquelle certains courants de la mouvance islamiste, comme certains discours séculiers hostiles à toute référence religieuse dans l’État, s’accordent paradoxalement pour dénier au modèle sa cohérence.
Cette dimension s’étend au continent. L’histoire des confréries soufies, au premier rang desquelles la Tijaniyya, dont le fondateur repose à Fès, a tissé de longue date des liens spirituels entre le Maroc et l’Afrique de l’Ouest. Ces liens, que le Royaume cherche à réactiver, confèrent à sa diplomatie religieuse une épaisseur historique que n’ont pas toutes les formes d’influence concurrentes, et expliquent que le terrain religieux africain soit devenu, lui aussi, un espace de rivalité feutrée.
Une logique européenne : influence, droits humains et rapports de force
La quatrième logique est européenne. Le 19 janvier 2023, le Parlement européen a adopté, par 356 voix contre 32 et 42 abstentions, une résolution sur la situation des journalistes au Maroc, notamment le cas d’Omar Radi. Elle appelait au respect de la liberté d’expression, à la fin de la surveillance des journalistes, y compris par le logiciel Pegasus, et exprimait sa préoccupation devant des allégations selon lesquelles les autorités marocaines auraient cherché à corrompre des députés européens (Parlement européen, 2023). Ces allégations, que Rabat a toujours catégoriquement rejetées, ont ouvert un contentieux politique durable.
Il serait intellectuellement malhonnête d’y voir un simple complot : de tels textes s’appuient sur des organisations de défense de la presse et sur des affaires judiciaires réelles, et la liberté de la presse est un sujet légitime de débat dans tout État. Mais il serait tout aussi naïf d’ignorer la fonction que peut remplir un tel cadre dans des rapports de force plus vastes. L’invocation des droits humains, légitime en soi, peut devenir un levier dans des négociations migratoires, commerciales ou mémorielles entre le Royaume et certaines capitales européennes, et se prêter à une instrumentalisation par des acteurs dont l’intérêt est de peser sur la politique étrangère marocaine. Said (1978) avait montré comment des discours occidentaux sur l’Orient ont souvent reposé sur des catégories homogénéisantes qui dispensent d’examiner la diversité des trajectoires. L’équation selon laquelle « tous les régimes arabes se valent » en est un avatar contemporain.
Une logique géoéconomique et de repositionnement diplomatique
La cinquième logique est géoéconomique. La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara, proclamée le 10 décembre 2020 (The White House, 2020) dans le même mouvement que la normalisation avec Israël, a marqué un tournant : le Maroc a démontré sa capacité à diversifier ses partenariats, à articuler ses relations avec Washington, Bruxelles et les capitales africaines, et à valoriser sa stabilité comme actif de négociation. Sa position sur la façade atlantique, ses ambitions industrielles et logistiques et son rôle de co-organisateur de la Coupe du monde de football de 2030 en font un concurrent pour des partenaires et des investissements que d’autres puissances régionales entendaient capter. Un Maroc stable est un Maroc plus influent, et un Maroc plus influent redistribue les cartes.
À cette concurrence s’ajoute un effet de visibilité. L’organisation de la Coupe d’Afrique des nations en décembre 2025 (Arab Center Washington DC, 2025), puis l’échéance de 2030, placent le Royaume sous des projecteurs inhabituels, et plus un pays gagne en visibilité, plus il devient la cible de comparaisons et de campagnes de dénigrement. La pression est, d’une certaine manière, un indice de montée en puissance : on ne s’emploie pas à assimiler ce qui n’attire aucune attention.
L’objectif véritable : de l’assimilation discursive à la neutralisation stratégique
Si les cinq logiques expliquent pourquoi le modèle dérange, elles ne disent pas encore ce que cherche l’assimilation. Celle-ci est d’abord une opération discursive, dont on peut discerner quatre fonctions.
Elle vise, en premier lieu, à effacer la différence de nature entre types de légitimité. En classant le Maroc parmi les « régimes en quête de légitimité », on postule que sa légitimité est fragile par hypothèse, alors même qu’elle procède d’une profondeur historique (Pennell, 2000), d’un titre religieux codifié (Sheline, 2019) et d’un cadre constitutionnel évolutif (Royaume du Maroc, 2011) dont les équivalents sont rares. L’assimilation fonctionne comme une catégorisation : ce qui est classé ne mérite plus examen.
Elle vise, en deuxième lieu, à affaiblir le pouvoir de négociation du Royaume. Dans tous les dossiers évoqués, qu’il s’agisse du Sahara, des relations avec l’Union européenne, des migrations ou des partenariats économiques, la crédibilité de l’État est un actif. L’assimilation cherche à le convertir en passif : un État présenté comme fragile ou illégitime est un État sur lequel il est plus aisé d’exercer des pressions, de poser des conditions ou de différer des reconnaissances.
Elle vise, en troisième lieu, à contenir le rayonnement du modèle. Il s’agit d’empêcher que la trajectoire marocaine soit perçue comme reproductible, que ce soit dans la gestion du champ religieux, dans celle de la diversité ou dans la réforme graduelle. Un modèle replacé dans la catégorie du « cas particulier irrépétable » ou de l’« autoritarisme déguisé » perd sa valeur d’exemplarité.
Elle vise, en dernier lieu, à nourrir la polarisation interne. Toute mobilisation sociale est susceptible d’être lue, voire amplifiée, par des acteurs extérieurs à des fins qui ne sont pas les siennes. Le mouvement GenZ 212 est né de griefs authentiques et très largement partagés, concernant la santé, l’éducation et la corruption (Arab Center Washington DC, 2025) ; aucune preuve d’une manipulation extérieure n’est ici avancée. La distinction entre revendication endogène et exploitation exogène n’en demeure pas moins un impératif méthodologique, car la confusion des deux, dans un sens ou dans l’autre, nuit à l’analyse comme à l’action publique.
On observera enfin que ces campagnes présentent une temporalité qui mérite examen. Les allégations relatives à Pegasus, la résolution parlementaire européenne de janvier 2023 et l’intensification des polémiques régionales se sont succédé après des avancées diplomatiques marocaines notables, qu’il s’agisse de la reconnaissance américaine de décembre 2020 ou de l’élargissement des soutiens à l’autonomie. Une corrélation temporelle ne vaut pas preuve de causalité, et il serait abusif d’en tirer une démonstration. Elle invite néanmoins à traiter les pics de pression comme des variables à expliquer, plutôt que comme des événements isolés.
Les effets de ces stratégies sont, jusqu’ici, incertains, voire contre-productifs. La résolution 2797, la multiplication des soutiens européens et le déplacement du débat vers l’autonomie (Konrad-Adenauer-Stiftung, 2025) montrent que la pression n’a pas empêché le Royaume d’élargir ses appuis. La mobilisation de 2025 a elle-même visé l’action gouvernementale plutôt que l’institution monarchique et a pris la forme d’un appel au roi (Arab Center Washington DC, 2025), ce qui rejoint l’observation de Benabdelkader (2024) selon laquelle les tentatives de provocation visant la monarchie ont souvent renforcé l’attachement des Marocains à celle-ci, même si cette lecture, issue d’une tribune d’opinion, doit être maniée avec prudence.
Il reste que l’argument du « complot » ne saurait tenir lieu d’analyse. Une exception qui se défendrait uniquement en dénonçant ses adversaires serait fragile. La différence entre une pression instrumentale et une critique légitime ne se tranche pas par l’identité de l’émetteur, mais par la vérifiabilité des faits et la cohérence des critères. Un État qui applique à lui-même les standards qu’il revendique pour autrui, et qui accepte l’examen de ses pratiques, désarme à la fois la critique de bonne foi et l’instrumentalisation.
Conclusion : ni exemption, ni assimilation
L’exception marocaine n’est ni un mythe ni un acquis. Elle est une construction historique, constitutionnelle et politique, qui doit sa singularité à une continuité étatique rare, à une légitimité religieuse et contractuelle codifiée, à un pluralisme identitaire constitutionnalisé et à une pratique de réforme incrémentale. Elle dérange parce que, dans un environnement régional où les récits dominants opposaient la stabilité autoritaire au chaos révolutionnaire, elle suggère une troisième voie ; parce qu’elle bouleverse l’équilibre maghrébin autour du dossier saharien ; parce qu’elle concurrence des projets idéologiques sur le terrain du religieux ; et parce qu’elle s’affirme comme un acteur autonome dans les relations euro-méditerranéennes et africaines.
L’objectif véritable des tentatives d’assimilation est donc de neutraliser un capital de légitimité comparée : en rangeant le Maroc parmi des régimes interchangeables, on cherche à réduire son pouvoir de négociation, à entraver son rayonnement et à rouvrir des dossiers que le droit et la diplomatie tendent à refermer. Mais la parade n’est pas seulement discursive. Les enseignements de 2011, de 2016-2017 et de 2025 convergent : la stabilité ne vaut que si elle s’accompagne d’une justice sociale perceptible, d’une reddition des comptes effective et d’espaces d’expression garantis. C’est à cette condition que la singularité marocaine, plutôt que d’être défendue, sera reconnue, non comme une exemption de la critique, mais comme la preuve qu’une société peut réformer son système de l’intérieur, à son rythme et selon ses propres ressources historiques, culturelles et religieuses (Chtatou, 2014).
Deux pistes de recherche prolongent cette réflexion. La première consisterait à mesurer, par des enquêtes comparatives, la perception effective du modèle marocain auprès des opinions publiques régionales et européennes, afin de distinguer ce qui relève des élites et des médias de ce qui relève des sociétés. La seconde serait de confronter systématiquement les trajectoires de légitimité maghrébines, en intégrant les variables de rente, de coercition et de mémoire historique, pour tester l’hypothèse défendue ici : que la différence entre le Maroc et les régimes auxquels on l’assimile est une différence de nature.
Références
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Mohamed Chtatou, Professeur d’université, consultant international en éducation et analyste politique pour la région MENA



