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Les mawlids : continuité religieuse et mémoire collective – par Mohammed Eriouiche

Le rituel en soi n’est pas le problème. Il fait partie intégrante de la mémoire symbolique des sociétés, offrant un cadre d’expression et de cohésion. Par le rituel se cristallisent les émotions collectives et les appartenances sociales. Mais le danger surgit lorsqu’il se fige en horizon clos, interdit à la critique d’entrer, et cesse d’être un espace vivant.


Mohammed Eriouiche

La ville de Tanta, en Égypte, vibre ces jours-ci au rythme du mawlid annuel de Sîdî Aḥmad al-Badawî, l’un des saints les plus vénérés dans la mémoire spirituelle égyptienne. Les routes convergent vers le centre comme un réseau sanguin alimentant une fête qui dépasse le simple rituel religieux : elle devient un acte d’appartenance collective profondément ancré dans l’imaginaire populaire.

Cette célébration s’accompagne d’un débat médiatique sur la légitimité des mawlids. Le Conseil supérieur des confréries soufies a publié un communiqué officiel affirmant que cette polémique est infondée, visant à créer un bruit médiatique au détriment du patrimoine spirituel et culturel de la nation. Le communiqué rappelle que la célébration des saints et des descendants du Prophète relève d’une pratique légitime et ancestrale, validée par les savants et par des fatwas récurrentes de la Dār al-Iftāʾ égyptienne. Toute remise en cause de la sainteté ou de la lignée d’al-Badawî serait, selon ce même communiqué, « interdite religieusement et contraire à l’éthique scientifique et religieuse ».

Mais au-delà du débat doctrinal, ce phénomène s’inscrit dans une géographie spirituelle plus large, présente dans de nombreux pays africains. Au Sénégal, par exemple, des centaines de milliers de personnes se rassemblent chaque année à Kaolack pour célébrer le mawlid de Cheikh Ibrahim Niasse, figure centrale de la ṭarīqa tijānīya. Les fidèles viennent de tout le continent — du Nigeria, du Mali, de Gambie — pour rejouer le même scénario : grandes séances de dhikr, exaltation du cheikh, récits hagiographiques, et interactions entre rituel religieux, économie locale et symbolique politique. Au Soudan, notamment à Omdurman, le mawlid du Prophète donne lieu à un spectacle où dominent les grandes confréries soufies, en tête la Qâdiriyya. Des tentes s’élèvent, les invocations rythment les nuits, et des dizaines de milliers de personnes se rassemblent dans une expérience collective immersive, où la réflexion critique se dissout dans l’extase rituelle. Au Maroc, les moussem des grandes zawiyas (confréries) occupent une place centrale dans la vie religieuse et sociale : celui de Moulay ʿAbd al-Salâm ibn Mashîsh ou de Sîdî al-Kâmil à Meknès attire des foules immenses. Les processions de confréries, les chants et les danses mystiques y célèbrent la figure du « saint présent » et la baraka héritée. Au Niger et au Mali, les cérémonies tijânies et qâdiries ont pris une dimension transfrontalière, reliant les grands centres confrériques de l’Afrique du Nord et de l’Ouest.

La raison démissionnaire: une actualité de la pensée de Mohammed Abed al-Jâbrî

Lorsque le penseur marocain Mohammed Abed al-Jâbrî a forgé le concept de «raison démissionnaire» (al-ʿaql al-mustaqîl), il ne décrivait pas une pathologie individuelle, mais une structure civilisationnelle figée, où la raison critique se retire de la scène historique au profit du symbole, du rituel et de l’imaginaire collectif.

La raison démissionnaire n’est pas absente : elle choisit de se taire. Elle suspend ses outils analytiques, cède à la puissance symbolique et laisse le collectif remodeler le monde selon ses désirs inconscients. Dans cette configuration, le miracle supplante la preuve, le rituel prime sur l’idée, et le symbole religieux se durcit contre la question. Ce qui est hérité devient ce qui est vrai — et ce qui est vrai ne se questionne plus.

Le mawlid d’al-Badawî illustre parfaitement ce mécanisme : un rituel répétitif, immuable, comme si le temps s’était arrêté. Les dhikr s’enchaînent au même rythme, les processions suivent les mêmes parcours, les récits de karâmât (miracles) se transmettent comme depuis des siècles. Ce n’est pas une célébration du questionnement, mais une célébration de l’absence de question. Cette inertie ne se limite pas à l’Égypte ; elle traverse une grande partie de l’Afrique, au moment même où le continent connaît des bouleversements politiques, économiques et culturels majeurs, mais rate ce que l’on pourrait appeler une “occasion critique de conscience”.

Pour al-Jâbrî, la crise du monde arabe et islamique est en grande partie liée à cette abdication de la raison au profit de la symbolique fermée et de la puissance métaphysique. Ce que nous observons aujourd’hui dans les sociétés africaines soufies n’est qu’un prolongement de cette logique : on vénère le rituel, on sacralise le passé, et l’on marginalise la pensée critique.

Des rituels sans questions… et des sociétés sans dialogue

Il faut le souligner : le rituel en soi n’est pas le problème. Il fait partie intégrante de la mémoire symbolique des sociétés, offrant un cadre d’expression et de cohésion. Par le rituel se cristallisent les émotions collectives et les appartenances sociales. Mais le danger surgit lorsqu’il se fige en horizon clos, interdit à la critique d’entrer, et cesse d’être un espace vivant.

Lors des mawlids, il n’y a ni débat intellectuel, ni réflexion sur la place de la sainteté aujourd’hui, ni question sur le lien entre cette religiosité populaire et les mutations sociales et politiques contemporaines. L’événement devient rituel muet : la foule chante, le corps collectif s’exprime, mais la pensée se tait.

L’absence de question produit l’absence de dialogue :

  •  Nul ne discute le rôle des zawiyas dans la société civile contemporaine.
  •  Nul ne débat de la place des saints dans l’espace public moderne.
  •  Nul ne relie ce soufisme populaire aux dynamiques d’éducation, d’économie ou de pouvoir.

Le rituel devient alors une île hors du temps, qui se répète d’année en année, comme si l’histoire n’existait pas.

Ce qui rend le phénomène encore plus puissant, c’est sa capacité à se reproduire : le père qui emmène son fils au mawlid ne lui transmet pas seulement un rituel, mais une manière de penser, fondée sur la foi héritée et la réception passive. À chaque cycle, le silence collectif se consolide et le rituel devient le cadre qui fixe les limites du pensable.

Or, il ne s’agit pas ici de prôner l’abolition du soufisme ni l’effacement des mawlids de la mémoire collective. Ces pratiques sont nées d’un long héritage spirituel, et certaines des plus grandes figures de la pensée islamique — mystiques, poètes, philosophes — sont issues de l’expérience soufie.

Mais il est urgent de retrouver l’esprit critique et la profondeur existentielle qui animaient le soufisme originel : une quête individuelle, un dialogue intérieur, un questionnement ouvert.

Le soufisme de Râbiʿa al-ʿAdawiyya était une résistance intérieure radicale au matérialisme ; celui de Junayd une école intellectuelle distinguant la foi authentique de la simple imitation ; celui de al-Muḥâsibî un combat lucide contre soi-même. Ces figures n’ont pas créé des spectacles populaires : elles ont ouvert des espaces de questionnement existentiel.

Le soufisme des mawlids contemporains, en revanche, a perdu son âme critique et ne conserve que sa coquille rituelle. Le dhikr est devenu un battement collectif, le saint un monument muet. On danse, on chante, mais on ne questionne plus le sens.

Le soufisme spirituel formait des individus libres, capables de s’interroger ; le soufisme spectaculaire actuel produit des foules silencieuses, qui acclament et se soumettent au passé.

En somme, il ne s’agit pas d’opposer foi et raison, mais de redonner à la spiritualité sa dimension interrogative. Un rituel sans questions finit par produire une société sans dialogue. Et une société sans dialogue, tôt ou tard, perd sa capacité à se transformer.

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