Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (9)
A l’origine, on a affaire à un type de société où l’énergie vitale n’est à peu près conditionnée par rien.
L’univers culturel djahilien est en effet presque vide de principes de contrainte sociale. Ses principes se réduisent à quelques
règles d’honneur, à certaines obligations envers le groupe (la solidarité tribale dont IBN KHALDOUN a montré l’importance politique, sous le nom de ACABIA, dans la formation des Empires Nord Africains) et à des croyances commercialisées par la MECQUE koraichite.
L’énergie vitale n’y était conditionnée par rien. Elle se trouvait à peu près à l’état brut incompatible avec les conditions de vie particulières d’une civilisation.
Or, quand la mutation de cette société primitive en société civilisée s’est faite, l’historien et le sociologue ne peuvent noter dans ce-t intervalle de temps l’apparition d’aucun fait nouveau susceptible d’expliquer cette mutation. L’univers culturel apparu avec la pensée coranique est le seul fait nouveau. Le rapport causal entre les deux événements – le Coran et l’avènement d’ une civilisation – est rigoureusement impliqué par leur concomitance: c’est l’idée islamique qui a subordonné l’énergie vitale de la société djahilienne aux exigences d’une société civilisée.
Il n’est pas possible d’expliquer autrement ce conditionnement qui discipline les forces biologiques de la vie pour les mettre aiu service de l’histoire.
En fait à l’origine de toute civilisation, c’est le même processus d’inttégration de l’énergie vitale qui se répète dans les conditions qui la rendent propre à sa fonction historique.
Mais le pouvoir d’intégration n’est pas forcément le même par rapport à des cycles divers, ni à fortiori par rapport aux diverses phases d’un même cycle.
Et d’autre part les conditions d’intégration ne sont pas observées de la même manière dans toutes les civilisations.
Par exemple la société chrétienne, au lieu de contenir la pulsion sexuelle entre les limites pratiques, essayera de la supprimer.
Elle fera face à la libido avec l’idée de chasteté.
Idéal sans doute sublime quoique déjà incompatible avec toutes les finalités historiques, il engendrera de beaux échantillons
de l’espèce humaine -des saints – mais il laissera tout le reste aux hallucinations du sexe.
Et l’on voit bien aujourd’hui dans ces expositions pornographiques(!) qui surgissent çà et là en Occident à quoi aboutissent ces hallucinations.
On voit déjà là que le pouvoir de subordination de l’énergie vitale ne réside pas dans le choix délibéré d’une solution maximale.
D’une manière générale, il ne réside ni dans une option trop rigoureuse ni dans une trop libérale. Ni d’avantage dans un dosage heureux entre deux solutions extrêmes ; mais avant tout de la force qui apuiera telle ou telle solution, c’est-à-dire de la nature de l’idée -force qui est derrière et de son pouvoir à ce moment là.
Pour rendre ces considérations concrètes, on pourrait examiner un cas particulier du conditionnement de l’énergie vitale dans deux sociétés différentes, d’une part et à deux époques différentes d’une même société, de l’autre.
Nous trouverons un tel cas dans l’histoire de la législation anti-alcoolique.
La Société musulmane a posé le problème de l’alcool. Le schéma de sa législation comporte, trois textes:
l) Un texte d’introduction du problème dans la conscience musulmane et représentant en quelque sorte l’étape psychologique de la solution.
2) Un texte de limitation de l’usage de l’alcool correspondant en somme à une période de désintoxication.
3) Enfin un texte d’interdiction consacrant juridiquement la solution.
En face de ce schéma, on peut relever un autre à peu près identique, quant à la méthode de traitement. C’est celui de la législation anti-alcoolique (loi de prohibition) de l’AMERIQUE après la première guerre mondiale.
Il comporte à peu près les mêmes phases que le premier à savoir:
1) En 1918, la presse américaine introduit le problème dans l’opinion publique.
2) En 1919, il est incorporé à la constitution américaine sous le nom de l 8° Amendement.
3) La même année l’Acte de prohibition entre en vigueur sous le nom d’Acte VOLSTEAD (2).
Il y a lieu de constater à la lumière de l’histoire, d’abord la différence du pouvoir de conditionnement des deux législations.
Il y a quatorze siècles, la prohibition de l’alcool n’a suscité aucune onde de choc dans la société musulmane naissante.
Alors que dans la société américaine contemporaine de l’Acte VOLSTEAD, l’onde de choc a été si violente qu’elle a rompu toutes les digues, renversé tous les barrages et engendré toutes les réactions morbides: commerce illicite, formation des gangs, intoxication des foules par des alcools frelatés.
Si bien que la loi de prohibition est abrogée par le 21° Amendement ratifié en décembre 1933.
L’idée de »prohibition » est définitivement extirpée de l’univers culturel de la société américaine, parce qu’elle n’avait pas de racines dans cet univers.
On peut certes constater parallèlement dans la société musulmane un certain fléchissement à l’égard du problème de l’alcoolisme.
Surtout quand cela prend l’allure d’un défit (calculé ou non) aux simples convenances. L’existence de quatre tavernes dans une toute petite ruelle qui par surcroit, à l’époque . héroïque de la lutte anti-colonialiste dans la petite ville de TEBESSA dans le Sud Algérien fut baptisée la rue du Prophète, est en effet une sorte de défi.
Toutefois, quelle que soit la nature des législations aujourd’hui adoptées, la société musulmane contemporaine n’a pas banni de son univers culturel l’idée » prohibition ». Même sans avoir vigueur de loi, par exemple dans les pays dits » progressistes », cette idée n’en continue pas moins à jouer un certain rôle dans la contrainte sociale. Et je connais pas mal de jeunes filles musulmanes qui en tienne le plus grand compte dans le choix d’un mari.
Ainsi donc, une idée échoue lamentablement dans son rôle social dans une société comme l’Amérique, qui a inventé les plus éfficaces méthodes de lancer ses idées et ses machines et appuie, en général, ses décisions en matière législative sur les statistiques les plus précises et ensuite, dans l’application, les soumet aux contrôles scientifiques les plus rigoureux. Cependant qu’elle garde son pouvoir de conditionnement, relativement, dans une société musulmane qui ne dispose plus aujourd’hui, pour faire face aux écarts de son énergie vitale, que la
simple bonne volonté de chacun pour constituer sa contrainte sociale.
On peut tirer de là deux conclusions :
1) Le pouvoir de conditionnement d’une idée n’est pas la même dans deux sociétés aux origines culturelles différentes.
Dans la société américaine centrée sur les valeurs techniques, c’est-à-dire tournée vers le monde des choses, il est plus faible que dans la société musulmane centrée sur les valeurs éthiques.
2) Dans un même processus, celui de la société musulmane par exemple, il varie d’une phase à l’autre.
Maximum dans la phase 1 (voir sur le cycle du chapitre précédent) il diminue progressivement à mesure que l’idée Originelle fait place aux idées acquises puis à mesure que ces dernières cédent la place aux choses.
Dans la phase III les instincts se libèrent et à son terme le conditionnement originel a cessé, l’univers culturel se réduit à un simple monde des choses.
A ce terme, l’énergie vitale totalement libérée détruit la société en annulant le réseau de ses liaisons sociales, brisant son action concertée en mille activités individuelles ou groupusculaires contradictoires. C’est ce phénomène que les marxistes voient sous forme de lutte de classes.
Quoiqu’il en soit, c’est la fin d’une civilisation.
La société, avec des cerveaux vides ou bourrées d’idées mortes,des consciences molles et un réseau de liaisons (c’est-à-dire son unité) détruit, ne peut plus continuer sa marche.
Pour la société musulmane, c’est alors l’ère postalmohadienne qui commence.
1) La dernière la plus scandaleuse puisqu’elle était publique -a ouvert ses
portes à COPENHAGUE cette année même, 1970.
2) Voir le détail de ces deux schémas dans notre livre » Le phènomène Coranique ».
A suivre



