Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (6)

En générale, sur un axe représentant toutes les phases de l’évolution, une société historique – contemporaine ou révolue occupera une position déterminée.
L’histoire en accuse trois :
- celle de la société pré-civilisée
- celle de la société civilisée
- celle de la société post-civilisée.
Les historiens distinguent bien, d’habitude, la première et la seconde position mais entre celle-ci et la troisième position aucune distinction n’est faite.
Pour eux, une société post-civilisée, c’est simplement une société qui continue sa marche sur la voie de sa civilisation.
Cette confusion regrettable engendre toutes sortes d’autres confusions, en faussant les prémisses à l’origine du raisonnement sur le plan philosophique et moral, sur le plan sociologique, même sur le plan économique et politique quand on prétend sur la base de telles prémisses poser et résoudre les problèmes des pays sous-développés
Et parfois même, cette confusion est exploitée par les spécialistes de la lutte idéologique quand eux-mêmes se chargent ou chargent un de leurs élèves de nous convaincre par de faux syllogismes que l’islam a échoué à promouvoir une société développée.
Pour faire justice de cette confusion, nous dirons qu’une société post-civilisée n’est même pas une société qui s’arrête mais une société qui renverse sa marche, qui va en arrière après avoir quitté la voie de sa civilisation et rompu avec elle.
Un historien auquel ce phénomène n’a pas échappé, l’a noté dramatiquement :
» Il me semble que l’Orient (musulman) soit atteint de la même manière que le Maghreb mais à un degré qui correspond à son niveau social. Il me semble que la voix de la création appelle à l’engourdissement et au sommeil le monde, lequel a obtempéré… »
C’est Ibn Khaldoun qui, un siècle après la chute de Baghdad, un siècle avant la chute de Grenade, note ce point de rupture sur le cycle de la civilisation musulmane, le point à partir duquel commence l’ère post-almohadienne, l’ère post-civilisée du monde musulman.
C’est en suivant la course de cette société depuis son origine historique, marquée au calendrier hégirien, qu’on peut se faire une idée des étapes qu’elle a traversées et de leur signification ‘ psycho-sociologique.
A l’origine, c’était une petite société tribale qui vivait dans la presqu’île arabique dans un univers culturel restreint où même les croyances étaient centrées sur des choses inanimées, les idôles de la djahilia.
Le milieu djahilien figure parfaitement une société à l’âge de la chose. Il faut en outre noter qu’à ce stade de pré-civilisation, le monde des choses est lui-même très pauvre et la chose y est rudimentaire : le sabre, la lance ou simplement le pieu, le carquois, l’arc et les flèches, le chameau, le cheval, la selle sans
étrier ou avec un simple appui en bois (l’étrier en fer sera inventé plus tard par El-Mouhallab Ibn Abi Coufra) la tente et les rnisérables ustensiles de la vie nomade.
D’ailleurs, » la chose » reprendra encore son empire sur l’homme dans une société post-civilisée qui jouit cette fois (comme toute société de consommation) d’un monde bourré de choses, mais apathiques, sans dynamique sociale.
Quoiqu’il en soit, le monde des personnes se réduisait pour la société djahilienne à la dimension d’une tribu.
Quand à son univers-idées, il est bien représenté par ces quelques brillants poèmes que furent les célèbres mo’allaquat. En somme, comme son monde des personnes, c’est un monde réduit dans lequel le poète djahilien puisait ses vers étincelantspour célébrer la gloire d’une tribu dans un de ces épisodes épiques que l’histoire consigne sous le nom »les journées arabes » pour chanter le souvenir d’une bien aimée ou pleurer comme El-Khansa un héros tombé ou encore pour immortaliser un nom comme celui de Hatem Tay pour sa prodigalité ou son hospitalité.
Tel était le visage de cette société djahilienne fermée sur elle même et à la périphérie de laquelle venaient s’éteindre les remous et les vagues de l’histoire des grands voisins: l’empire Byzantin, l’empire Perse et au Sud celui d’Éthiopie.
Soudain, une idée éclaira une grotte, Ghar Hira, où méditait un solitaire. Son éclaire apportait un message qui commençait par le mot » Lis ! ».
Ce mot déchira les ténèbres de la djahilia et détruisit la solitude de la société djahilienne. Une société nouvelle, en communication avec le monde et avec l’histoire, vit le jour. Elle se mit à détruire en son sein les frontières tribales pour fonder son nouveau monde des personnes où chacun devenait le porteur
de son message, d’un nouvel univers culturel où les choses devaient se centrer sur les idées.
A l’origine, quand le processus d’insertion de la société musulmane dans l’histoire a commencé, son monde des personnes a été fondé sur un prototype représenté par la communauté d’Ancars et Mouhadjirines, fraternisés à Médine.
Ce prototype incarnera l’idée islamique. Il sera le modèle qu’on imite, dont on s’inspire, dont on recueille les mémoires, qui inspire les premiers écrits du monde musulman, comme les Tabaqat d’Ibn Saad.
Tous les pas de la nouvelle société vers le monde des idées -vers l’âge de l’idée – passent à travers ce monde des personnes, à travers cet âge de la personne.
Le processus, comme pour l’individu, se poursuivra jusqu’au point d’inversion, de régression. L’idée se figera, la marche deviendra une marche en arrière et la société musulmane rebroussera chemin, repassera – mais en sens inverse – par ses âges précédents.
Mais son monde des personnes n’est plus l’image du prototype originel. Il devient celui des mystiques puis des mystificateurs et des charlatants de toutes espèces, notamment l’espèce » Zaïm ».
Et son monde des choses n’est plus modeste et nécessaire comme au temps de la djahilia.
La chose reprend son empire sur les esprits et sur les consciences ; mais c’est une chose parfois superflue qui luit, qui peut coûter très cher quand on doit l’acheter à l’étranger.
Le processus est ainsi bouclé. Et la société musulmane rebroussant chemin, se trouve finalement dans l’ère postcivilisée depuis quelques siècles.
A suivre



