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Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (19)

Les Oulemas ont eu, le vertige des hauteurs, sur cette cime où ils avaient porté l’lslah, en fondant le congrès musulman algérien, en 1936. Le rapport idée-personne a échappé de leurs mains de cette hauteur pour tomber dans le bourbier politique où l’idole a remplacé l’idée.


X – DUEL IDEE-IDOLE

On a montré dans ce qui précède que le monde des personnes est impliqué dans l’univers culturel d’une société indépendamment de son stade d’évolution et de son âge psychologique à ce stade-là.
C’est un cas général.
Mais il devient le cas particulier d’une société à un certain âge ou à la suite d’un accident culturel, quand elle se met à élaborer sa pensée, à façonner ses jugements d’après des critères où le rapport idée-personne penche d’avantage de ce dernier côté au détriment de l’idée.

On a affaire dans ce cas à un déséquilibre culturel dont l’excès engendre une forme de despotisme dont on a montré les conséquences sociologiques dans certains pays musulmans.
Enfin ce déséquilibre peut se radicaliser encore quand ce n’est pas le monde des personnes, d’une façon générale, qui polarise les activités culturelles mais telle personne, d’une façon particulière.
Dans ce cas, on a affaire à un déséquilibre fondamental où le rapport idée-personne est aliéné à une personne qui capte, à son profit, toutes les liaisons de nature sacrée dans l’univers culturel.
En fait, le rapport se mythise, se mystifie sous une forme extrême : idée-idole.

Ce sont des accidents culturels qui arrivent. La culture du XX siècle en a eu un, en Italie avec Mussolini, et un, en Allemagne avec Hitler.
On préfère ici relever un cas observé en milieu musulman, en Algérie, à cause de son rapport direct avec l’objet de cette étude1.
Le Coran a nommé Djahilia – ignorance – le paganisme qui a régné en Arabie avant l’Islam.
Cependant la djah iliya n’était pas pauvre en technique littéraire. Les plus grands noms de lettres arabes sont de cette époque. Elle demeure quand même la Djahilia, l’ignorance, parce que ses rapports sacrés ne sont pas avec des idées mais avec les idoles de la Kaaba.
Le verbe arabe ne contenait que des mots étincelants, vides de tout germe créateur.
Réciproquement si le paganisme est ignorance, l’ignorance est païenne. Ce n’est pas par hasard que les peuples primitifs étaient fétichistes.

Cette dialectique fixe la nature du rapport idée-personne qui devient à l’extrême un rapport idée-idole.
C’est sur un tel rapport poussé à l’extrême que le peuple algérien a fondé, le panthéon de ses marabouts et entretenu son culte pendant les siècles post-almohadiens.
Jusqu’en 1925, l’idole régnait dans l’ombre des Zaouias où notre âme oisive allait quêter des barakas onéreuses et des talismans miraculeux.
Chaque fois que l’idée disparait, l’idole régne de nouveau. Et réciproquement.

En 1925, c’était la réciproque : l’idée islahiste qui venait d’apparaître ébranla le vieux panthéon et ses idoles s’écroulèrent au grand émoi de nos tantes qui virent s’étendre les feux des coutumières kermesses offertes en ex-votes bruyants à la mémoire d’un saint.

La fièvre maraboutique tomba pemettant à la conscience algérienne de retrouver la notion du devoir. Le paradis gratuit assuré par le Cheikh fit place à la notion du paradis que l’on gagne à la sueur du front.
L’Islah tint encore entre ses mains le sort de la renaissance en mettant à son service les ressources de l’âme musulmane tirée de sa torpeur.
C’était un moment privilégié où le rapport idée-personne était au profit de l’idée islahiste qui connut son moment d’Archimède, son apothéose dans le Congrès Musulman Algérien, en 1936.
Ce triomphe de l’idée était-il définitif?

Il eut fallu que les Oulemas n’eussent pas dans leur univers culturel une cause perturbatrice du rapport idée-personne susceptiblede le transformer de nouveau en rapport idée-idole.
Or les Oulemas portaient en eux un complexe d’infériorité vis-à-vis des intellectomanes politiciens qu’ils jugeaint commeleurs protecteurs.

En fait – ils n’étaient pas eux-mêmes suffisamment immunisés pour ne pas permettre le retour offensif de l’idole déguisée en  » Zaïm  » faiseur de miracle politique et, avec lui, le retour de l’amulette sous fo1·n1e de bulletin de vote et le retour des Kermesses maraboutiques sous forme de zerdas électorales auxquelles eux-mêmes convièrent le peuple à sacrifier.
Les Oulemas ont eu, le vertige des hauteurs, sur cette cime où ils avaient porté l’lslah, en fondant le congrès musulman algérien, en 1936.
Le rapport idée-personne a échappé de leurs mains de cette hauteur pour tomber dans le bourbier politique où l’idole a remplacé l’idée.
L’lslah traîna alors dans le ruisseau où coulait le champagne des festins électoraux mélé parfois au sang pur du peuple versé pour des causes impures bien des fois.

On prétendait forcer, de cette manière, l’administration coloniale à accorder des réformes au peuple.
L’intention était certes valable, si toutefois on ne la juge pas avec un critère scientifique.
Mais une administration est un organe qui s’adapte ou ne s’adapte pas. Dans ce cas elle disparaît. Comme le rappelle Bever-Bridje en citant dans son livre  » Le Monde est Un  » ce passage édifiant de Burke:  »un état qui n’a pas le moyen d’assurer des changements, n’a pas non plus les moyens de sa propre conservation  » .
Les Oulemas qui ignoraient cette loi fondamentale ont troqué implicitement, sans s’en rendre compte, la politique qui imposait à l’Administration coloniale le test éliminatoire de Burke pour la politique de revendication qui lui donnait un moratoire et lui laissait l’initiative.
Ce faisant, ils faisaient plus : ils rompaient l’équilibre salutaire qui s’était établi, grâce à eux, dans l’univers culturel algérien au profit de l’Islah.
L’idée fut exilée et l’idole prit le pouvoir dans la vie publique algérienne.

Le courant islahiste fut rompu et les convictions populaires furent aussitôt captées par un courant démagogique, bruyant, écumant et stérile qui empêcha le pays d’entendre sonner les heures graves de 1939.
Une politique qui ignore les lois fondamentales de la sociologie, considérée comme biologie des organismes sociaux, n’est plus qu’un sentimental verbiage, un simple jeu de mots, un tam-tam démagogique.
Mais les idées trahies se vengent. La némésis de l’Islah, trahi en 1936, fut implacable.

La machine se mit à tourner en arrière, le pays a repasser par les étapes qu’il avait laissées derrière lui.
L’Algérie revit les zerdas le jour où son  »élite » l’avait invitée à brûler son restant de  » djawi  » dans cette zerda organisée après la mort du congrès musulman, cette fois non pas en hommage à un saint mais à une idole politique.
Le néo-maraboutisme a commencé ce jour-là, un néomaraboutisme qui ne vendait pas l’amulette, la baraka, le paradis et ses dqlices, mais qui achetait les droits, la citoyenneté et … la lune … avec des bulletins de vote.

On oublia que le droit est un simple corollaire du devoir, qu’un peuple crée sa charte, son nouveau statut social et politique en modifiant  » le comportement de son âme  »

Loi sublime ! … transforme ton âme et tu transformes ton histoire
Mais en 1936, quand les Oulemas la transgressèrent, la transformation s’arrêta net et s’évanouit dans le mirage politique.

On ne parla plus de nos  » devoirs  » mais uniquement de nos  »droits ». Sans aller d’ailleurs à l’ultime conséquence de cette revendication, comme l’a bien montré le mutisme des partis nationalistes aux heures graves de 1939 et de novembre 1942.
Au lieu de demeurer le chantier de nos humbles et efficaces efforts de redressement, comme depuis 1925, le pays devint à partir de 1936, le forum, la foire électorale où chaque café était un auditorium et chaque guéridon une tribune.
Le peuple devint un auditoire, un troupeau électoral, une caravane aveugle déviée de sa voie tracée par l’idée et égarée dans le sillage des idoles.

Quelle escroquerie ! … Et qui dure encore(2) ; car si l’idole est éphémère à cause de son inéfficacité, c’est un chrysalide qui se renouvelle sous toutes for1nes dans le climat idéal où a mûri le maraboutisme générateur d’idoles.
On l’a vue pendant la révolution algérienne. L’élite intellectuelle algérienne n’était pas  »idéologiquement », centrée sur l’idée révolutionnaire mais sur les idoles auxquelles une certaine presse avait collé cette idée.

Cela signifiait que nous n’étions pas encore guéris. Et on doit dire qu’au niveau de l’élite, cette maladie n’était pas propre comme chez le peuple : nos intellectuels étaient prêts à manger à tous les râteliers.
Hélas! rien n’est pire que l’ignorance quand elle se farde de science et prend la parole. L’ignorance tout court, l’ignorance du peuple est nette : comme une plaie franche, on peut la guerir.
L’ignorance savante est incurable parce qu’elle est inintelligente, sournoise, sourde et prétentieuse.
Donc en 1936, quand notre univers culturel fut livré par les Oulamas au pouvoir des idoles ce fut la marche en arriére, le retour à la nuit.
Ce fut le renversement de l’appareil qui se mit à marcher les pieds en l’air et la tête en bas.
C’était l’aspect nouveau du problème quand l’idée céda la place à l’idole.

Déjà El-Ezz Ibn Abdessalam reprochait aux juristes de son époque le taklid qui constituait pour la pensée musulmane la première manifestation de substitution de la personne à l’idée, c’est-à-dire la manifestation qui marqua la fin de l’ljtihad.


1) Ce cas a été traité par l’auteur dans le livre « Les Conditions de la Renaissance » auquel ce chapitre est emprunté presque intégralement, sauf quelques allègements.
2) Ces lignes sont extraites de mon livre ‘ »Les conditions de la Renaissance » paru en 1947, donc avant la Révolution.

A suivre

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