Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (15)

Ce sont les idées acquises sous forme livresque qui engendrent le despotisme en des attitudes parfois caricaturales. Dans un cours de pharmacopée, le professeur s’evertuait à décrire, plutôt mal que bien, une plante. Au lieu de tendre tout simplement la main et la cueillir dans la cour de la faculté pour la montrer. Il la cherchait dans un livre en faisant son cours, alors qu’elle était sous sa fenêtre.
Ce monde fait face au despotisme des choses sur des plans divers:
a) Sur le plan psychologique et moral, quand l’univers culturel est centré sur les choses, la chose est au sommet de l’échelle des valeurs.
Les jugements qualitatifs deviennent subrepticement des jugements quantitatifs sans même que leurs auteurs se doutent
du glissement dans le » choséime »: l’évaluation de tout à l’échelle des choses.
Le fonctionnaire marquera son rang dans la hiérarchie administrative par le nombre d’appareils qu’il utilise ou n’utilise pas. Dans un seul bureau de haut fonctionnaire j’ai dénombré quatre téléphones devant lui et cinq appareils climatiseurs autour de lui.
Dans la même capitale arabe j’étais salué par un jeune intellectuel qui était le fils d’une personnalité au très haut prestige moral. Il cessa de me saluer dès le jour où, sur le quai d’une gare, il me vit descendre d’un compartiment de 3e classe.
Le choséisme entraine les lapsus typiques assez fréquents surtout dans la littérature politique. Dans une motion de soutien à un pays, on mentionnera » le gouvernement et son peuple ».
C’est la relation possessive renversée : le gouvernement à » son » peuple au lieu du peuple » son » gouvernement.
C’est le possesseur possédé. Mais ce lapsus est un symptôme du renversement de l’échelle des valeurs.
b) Sur le plan social, les problèmes sont abordés dans leurs aspects qualitatifs, se formulent en terrnes de quantité.
Une administration »révolutionnaire » équipe son siège en le dotant d’un nombre de bureaux si fantastique qu’on ne savait plus où les mettre. J’en ai vu un nombre considérable empilés dans une cours. Heureusement qu’il ne pleut pas beaucoup en ce lieu. Mais le soleil peut aussi dégrader le bois, car c’était une montagne de bureaux en bois.
Un centre hospitalier avait voulu doter son parc de voitures.
J’y avais vu un nombre fantastique debout sur leurs pneux, à l’état neuf .
Quelqu’un m’expliqua qu’elles étaient là depuis deux ans. Le choséisme a pour conséquence sur le plan social, le développement entropique, c’est-à-dire l’aliénation du pouvoir d’une société, le gaspillage de ses moyens.
Le quantitatisme et le choséisme engendrent des aspects sociologiques inattendus.
A la porte d’une administration, un fonctionnaire contrôle les entrées et même les enregistres. Le lendemain, si vous revenez, il y a le registre et le fonctionnaire qui le tient n’est pas là. Vous entrez.
La fonction est partie avec le fonctionnaire.
c) Sur le plan intellectuel, le despotisme de la chose a également des symptômes caractéristiques.
On ne demande pas à un auteur qui vient d’achever un livre de quel sujet il a traité et comment il en a traité.
On lui demande son nombre de pages. Parfois, c’est l’auteur lui-même qui succombe au choséisme. Un intellectuel algérien m’annoncait un jour qu’il achevait un livre de tant de pages.
d) Sur le plan politique, le choséisme, le despotisme de la chose, aliéne encore le pouvoir social dans d’autres domaines.
Surtout dans celui de la planification, quand un pays fait face au sous-développement soit par des investissements de capitaux étrangers soit par une surimposition qui paralyse toutes les activités privées en amorçant dans le pays un régime de favoritisme fiscal.
Mais au stade actuel de la société musulmane, le despotisme de la chose interfère avec le despotisme de la personne.
Ce dernier despotisme produit ses effets nocifs surtout sur le plan moral et sur le plan politique :
a) Sur le plan moral, quand d’idéal s’incarne dans une personne il y a un double danger.
Toutes les erreurs d’un personnage sont comptabilisées au détriment de la société qui a incarné en lui son idéal.
Tous les écarts de cette personne se soldent aussi à son détriment.
Soit par un rejet de l’idéal déchu, soit par une véritable apostasie quand on croit compenser la frustration par l’adoption d’un autre idéal.
Sans se rendre compte dans un cas, comme dans l’autre, que nous avons substitué subrepticement un problème de personnes à un problème d’idées.
Cette substitution a causé pas mal de préjudice aux idées islamiques incarnées par des personnes qui ne pouvaient pas les assumer.
Qui peut d’ailleurs incarner des idées sans danger pour une société?
Le danger de cette incarnation a été signalé expressément par le Coran à la conscience musulmane: << Mohammad, n’est certes, qu’un prophète avant lequel des prophètes ont disparu.
Est-ce que s’il mourrait ou s’il était tué vous reviendrez sur vos plans?
وَمَا مُحَمَّدٌ إِلَّا رَسُولٌ قَدْ خَلَتْ مِن قَبْلِهِ الرُّسُلُ ۚ أَفَإِن مَّاتَ أَوْ قُتِلَ انقَلَبْتُمْ عَلَىٰ أَعْقَابِكُمْ ۚ وَمَن يَنقَلِبْ عَلَىٰ عَقِبَيْهِ فَلَن يَضُرَّ اللَّهَ شَيْئًا ۗ وَسَيَجْزِي اللَّهُ الشَّاكِرِينَ (آل عمران 144)
Cette mise en garde n’est pas ici en prévision d’une erreur ou d’un écart impossible de la part du prophète; Mais pour signaler le danger de l’incarnation des idées en lui-même.
b) Sur le plan politique: dans un seul pays musulman on peut compter bon nombre de désastres qui eussent été évités si l’on n’avait pas aliéné des idées-forces en les incarnant.
Une des plus grandes idées-forces qui ont fait trembler l’appareil colonialiste en Algérie, est née avec le congrés Islamique Algérien, en 1936.
On a voulu qu’elle soit incarnée par un intellectuel politicien.
Elle est morte, un mois aprés, parceque cet intellectuel était impropre à lui servir de support. L’Algérie n’est pas le seul pays musulman à avoir payé lourdement tribut aux idées incarnées.
Le culte de » l’homme providentiel » comme celui de la » chose unique » se manifeste partout dans le monde musulman actuel où il est parfois la cause de faillites politiques spectaculaires.
En considérant les choses sous l’angle de la lutte idéologique, on se doute du parti que le colonialisme pouvait tirer de cette tendance morbide à incarner nos idées, surtout en politique.
Parfois cette tendance nous empêche même de tirer profit d’un échec en incarnant d’emblée en quelqu’un – »l’homme néfaste » – sa cause, au lieu de méditer sérieusement la leçon qu’il nous apporte.
Par exemple, il y a eu rupture de l’union syro-égyptienne en 1961 marquant un échec pénible de l’idée de l’unité arabe.
J’ai écouté à l’époque radio-Damas et radio le Caire pour écouter l’interprétation qu’on donnerait du déplorable évènement.
J’avais écouté surtout le Caire. Il l’imputait à un homme néfaste, au promoteur du coup d’Etat, l’officier syrien kozbari, au lieu d’en rechercher, plus profondément et plus utilement pour la nation arabe, les causes dans notre univers culturel.
Cependant, il était clair qu’avec ou sans El-kozbari le coup d’Etat se serait produit parce qu’il n’y avait dans notre univers culturel aucun antidote, mais au contraire tous les facteurs permissifs.
Si bien que » l’homme providentiel » ou » l’homme néfaste » ont été toujours exploités, mis dans le coup même à leur insu, pour faire avorter certaines idées.
D’une façon générale, c’est cette opposition de l’idée à l’idole qui a assuré au colonialisme ses plus brillants succès en matière d’avortements politiques dans nos pays, en se servant parfois de leurs intellectuels eux-mêmes.
L’individu le moins convaincu de la valeur sociale des idées, c’est bien souvent l’intellectuel musulman. C’est ce qui explique en Algérie que bon nombre d’intellectuels, depuis une trentaine d’années, aient préféré graviter autour de quelques idoles plutôt que de se mettre au service de quelques idées.
Dans ce chapitre, il faudrait noter enfin un dernier despotisme, celui des idées.
C’est le mal des élites. Dans une société civilisée, il marque le moment où l’intellectuel commence à se désadapter de la vie sociale, c’est à dire quand il ne croit plus en ses motivations.
Il part alors à la recherche de nouvelles motivations dans les caves de Saint Ger1nain ou même sur les pistes perdues du Népal, au pied de l’Himalaya.
Ou il utilisera encore son énergie vitale disponible à dresser des barricades, au cours des journées de mai 1968 à Paris, sans savoir désigner clairement l’objectif de son élan.
Dans un pays sous-développé ce n’est pas la désadaptation, la désaffection d’un monde d’idées trahies qui prend des formes despotiques mais l’inadaptation.
Ce sont les idées acquises sous forme livresque qui engendrent le despotisme en des attitudes parfois caricaturales.
Dans un cours de pharmacopée, le professeur s’evertuait à décrire, plutôt mal que bien, une plante. Au lieu de tendre tout simplement la main et la cueillir dans la cour de la faculté pour la montrer. Il la cherchait dans un livre en faisant son cours, alors qu’elle était sous sa fenêtre.
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