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Le problème des idées dans le monde musulman – Malek Bennabi (4)

Les conditions morales et techniques de cette insertion s’inscrivent dans des processus psycho-somatiques qui ne sont pas facilement assimilés, comme le notait Robinson à propos de la confection de sa table.
L’enfant est un individu isolé, ,en voie d’insertion. Il doit passer nécessairement par ces processus pour la réaliser convenablement.
Il est évident que la famille et l’école l’y aideront.
Cette assistance sociale peut et doit travailler de manière à abréger et à parfaire le processus d’insertion de l’enfant. Elle ne peut le supprimer. Suivons simplement ses pas pour nous rendre compte des phases de ce processus.

En venant au monde, les choses, les personnes et les idées sont disposées autour de lui en trois univers qui lui sont étrangers.
Sa main est, pour lui, un objet. Elle l’amuse comme la lampe suspendue au-dessus de son berceau. Elle lui permet de griffer sa joue, cet autre objet qui n’est pas encore intégré à son être.
Mais du moins commence-t-il à sentir autour de lui un univers de choses préfiguré par sa main, ses doigts , sa sucette, la lampe au-dessus de son berceau.
Dans cette étape, il n’a encore aucune notion du monde des personnes où il ne reconnaît pas le visage de sa mère qui n’est pour lui que le sein nourricier, une chose que le biberon remplacerait facilement si la maman disparaîssait par malheur. Il ne se reconnaît pas lui-même, comme entité intégrale, n’ayant encore aucun sentiment d’un  » moi  » précis.
Au fur et à mesure que s’élabore son expérience dans le monde des choses, son regard commencera à reconnaître des visages.

Celui de sa mère, d’abord naturellement, et celui de son père, ceux de ses frères et soeurs commenceront à former autour de lui le monde étrange des personnes. Mais il n’y est pas encore à son aise, même à trois et quatre ans. Il suffit de le laisser seul sur le trottoir, près du seuil familial, pour voir aussitôt se peindre sur son visage les signes de l’angoisse de la solitude en présence de passants qu’il ne connaît pas.

Et même à six ans, le jour de son entrée à l’école est pour lui une terrible épreuve dans un monde des personnes qui lui est etranger.
Il ne s’y intègrera que progressivement, peu à peu pour ainsi dire. Et jusqu’à un point marqué par son degré de sociabilité. Celui-ci varie pour des raisons qu’on ne peut pas recenser toutes.
Mais on peut les classer peut-être, selon la psychologie de Jung, par rapport à ses deux types: l’extraverti découvre le monde des personnes plus rapidement que le type introverti.
Ce dernier découvrira, peut-être, plus rapidement le monde des idées, mais sans brûler d’étape non plus.
Mais la découverte du monde des idées viendra toujours, pour les deux types, après celle du monde des personnes.
Le processus de cette insertion de l’enfant dans la société est à la fois biologique et logique.

Il embrasse ses trois âges :
1)- l’âge où il découvre spontanément le monde des choses en jouant avec ses doigts et sa sucette.
2)- l’âge où il découvre progressivement le monde des personnes, en y reconnaissant d’abord le visage de sa mère.
3)- l’âge où il découvre enfin le monde des idées. C’est cette dernière découverte qu’il nous importe d’analyser ici.
Nous savons que pour l’enfant la découverte des choses se fait par leur possession. La liaison qui s’établit entre lui et la chose est nutritive : il la portera spontanément à sa bouche.
Sa découverte du monde des personnes se fera, à mesure qu’il formera avec lui des liaisons affectives puis sociales.
De même, c’est à partir du moment où il parviendra à former des liaisons personnelles avec des notions abstraites, que nous pourrons constater son entrée dans le monde des idées.
Il faut voir un enfant échouer sur un petit problème pour se rendre compte de son effort, parfois désespéré, pour forcer la porte de ce monde-là.

Ces petits drames passent, en général, inaperçus dans les familles et dans les écoles.
Mais l’enfant se rappelle parfois qu’après avoir maintes fois buté sur une difficulté, jusque-là insurmontée, sa réflexion, son raisonnement lui ont révélé un jour un petit chemin pour la surmonter, trouver la solution tout seul.
C’est son moment d’Archimède. Il pouvait crier comme lui  » Eureka ! …  ». C’est le moment – entre sept et huit ans- où il a mis le pied dans le monde des idées, sans s’appuyer sur quelqu’un.
Ce pas est décisif dans le processus de son insertion sociale, car il lui fait prendre aussi racine dans un plasma culturel originel qui fera de lui Hayy Ibn Yaqdhan ou Robinson Crusoé.
En franchissant le monde des idées, il met le pied dans un univers culturel et, dans certains cas, des systèmes idéologiques qui. séparent les sociétés engagées des sociétés neutres ou des sociétés éteintes.
Ce changement de palier psychologique lui découvre des horizons nouveaux, des perspectives insoupçonnées. Et cette découverte qui transforrme tout son être psychique, le transforrme même physiquement.

Les idées ont un effet plastique qui différencie, déjà à leur aspect, un illétré d’un individu qui a utilisé les lettres pour lire une penseée ou pour transmettre sa penséee.
On doit observer ce fait, dans le processus d’insertion de l’enfant, tout d’abord et pour pouvoir faire ensuite, les comparaisons nécessaires avec les signes infantiles de l’âge adulte.
Un trait de visage saillant chez l’enfant en bas âge c’est la bouche entr’ouverte, prête à saisir, à sucer quelque chose. Mais à mesure qu’il avance en âge, mûe par un ressort intérieur, sa bouche se referme.
Ce détail morphologique correspond à une certaine étape de l’évolution psychologique.

C’est un moment du processus d’insertion. La signification peut nous apparaître soit en le rabattant sur un moment correspondant dans le processus d’insertion d’un adulte si on en a fait l’expérience, soit par comparaison entre deux adultes de la même famille, l’un lettré et l’autre illétré. J’ai même eu l’occasion de faire l’expérience avec un groupe d’ouvriers algériens analphabètes dont j’avais entrepris l’alphabétisation en France, en 1938.
Au fur et à mesure que cette expérience, poursuivie durant neuf mois, avançait je voyais les visages de mes élèves changer.
Les regards avaient des lueurs fauves. Progressivement, ils s’étaient humanisés. La lueur animalesque avait disparu faisant
place à quelque chose qui dénotait une pensée intérieure, la présence d’une idée.
D’autre part, les lèvres s’étaient refermées ou serrées davantage.
La tête qui reçoit une idée fait travailler les muscles temporaux qui fonctionnent comme un ressort tirant, vers le haut, le maxillaire inférieur qui ferme la bouche.
C’est alors tout le faciès qui change d’une façon visible qui est, croyons-nous, susceptible de mesure angulaire pour ceux
qui s’intéressent aux rapports psycho-somatiques.

On peut faire la même constatation, par comparaison directe entre les faciès de deux frères, de niveau intellectuel différent.
Le cas est surtout fréquent dans les zones rurales algériennes où les chances de scolarisation se répartissent inégalement même
au sein d’une seule famille. On y trouve, par exemple, deux frères, l’un instruit et l’autre analphabète.
Il y a bien entre les deux individus les similitudes qui indiquent l’origine génétique commune. Mais il y a en outre des
différences notables dans les regards et dans l’allure des faciès qui indiquent des processus d’insertion différents. ·
En général, dans la population d’un pays, il y a un type rural et un type urbain que les sociologues distinguent déjà à certains
détails vestimentaires.
Même en tenue de campagne, l’homme de la ville se reconnaît facilement: c’est un faux paysan. Même en habit du dimanche, le paysan est un faux citadin.
Deux frères issus du même stock génétique et du même milieu rural se distinguent aussi – si l’un a été scolarisé et l’autre ne l’a pas été – par des signes aussi évidents.
Le processus d’insertion de l’individu qui met le pied dans le monde des idées est marqué par ces signes.
Mais après ce premier pas, le processus sera poursuivi à travers toutes les étapes de sa vie – la maturité, la vieillesse, l’extrême
vieillesse – pour devenir peu à peu un processus de désintégration.
A la sénilité, l’individu semble alors renverser sa marche et repasser par ses âges psy·chologiques en sens inverse.

Il quittera successivement :
1)- le monde des idées, en perdant tout pouvoir créateur
2) – le monde des personnes, par indifférence ou misanthropie.
3)- le monde des choses, par faiblesse et désengouement.
Il quittera enfin la vie au terme d’un processus complet
auquel fait allusion le Coran :  »et nous avons fait (sa) faiblesse après avoir fait (sa) force.  »
Mais au cours d’une existence les trois univers sont coexistants avec un certain degré de prépondérance de l’un d’entre
eux, selon l’individu et le type de société où il est inséré.
Dans une société ,1ù l’univers-idées est centré sur les choses, les tendances individuelles sont marquées dans le même sens.
Dans un pays arabe, j’avais demandé à un enfant ce qu’on lui donnait à l’école. Je n’avais pas utilisé à dessein le verbe’· donner  » .. Mais la réponse spontanée était révélatrice : –  »on nous donne des biscuits, me dit l’enfant.
Il est clair que chez lui l’action de  »donner  » s’articule d’abord dans le monde des choses, même quand elle est expressément
insérée dans le cadre scolaire par la fortne de l’interrogation.
Ainsi l’individu paye tribut pour son insertion sociale, à la fois à la nature et à la société.
Plus la société est décalée dans son développement plus le tribut est élevé.

A suivre

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