
Lors du premier Congrès international du soufisme au féminin, organisé le 10 juin 2026 à l’Académie du Royaume du Maroc, les intervenants ont unanimement souligné la nécessité de revisiter l’histoire spirituelle islamique en réhabilitant la place des femmes soufies et leur contribution à la transmission du savoir et de la mémoire.
Dans son intervention, Abdeljalil Lahjomri, Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc, a insisté sur l’importance de dépasser une vision réductrice du soufisme féminin limitée à quelques figures emblématiques. Selon lui, les femmes n’ont pas été marginales dans l’expérience soufie : elles ont activement participé à la diffusion des valeurs de souvenir, d’amour, de purification et de guidance spirituelle. Il a ainsi appelé à une relecture globale du patrimoine soufi, capable de mettre en lumière des contributions féminines souvent invisibilisées, au Maroc comme dans l’ensemble du monde islamique.
De son côté, Carole Latifa Ameer, présidente fondatrice de l’ONG internationale Waliyat, a souligné le caractère inédit de ce rendez-vous scientifique et spirituel. Elle a plaidé pour une « réparation de la mémoire » visant à réintégrer les femmes dans l’histoire du soufisme, insistant sur les valeurs éthiques portées par cet héritage, telles que le service désintéressé, la sobriété et le détachement des logiques de pouvoir. Pour elle, le soufisme au féminin constitue une source d’inspiration contemporaine face aux défis sociaux et spirituels actuels.
Enfin, Asma Lamrabet, membre permanent à l’Académie du Royaume du Maroc a inscrit sa réflexion dans une perspective plus large de justice épistémique. Elle a rappelé, dans sa conférence inaugurale intitulé « Le coran, lieu sacre du matrimoine soufi », que la dignité spirituelle ne dépend ni du genre ni du statut social, mais de la foi et de l’éthique. Évoquant plusieurs figures féminines de la tradition religieuse (Belqis, la reine de Saba, Marie …), les présentant comme des modèles de sagesse, de foi et de force morale. Ces exemples illustrent, selon elle, la présence active et significative des femmes dans la tradition spirituelle.
La conférencière a également mis en lumière la problématique de l’effacement historique des femmes dans les récits religieux et spirituels, expliquant que cette invisibilisation résulte davantage des mécanismes de transmission et d’interprétation que d’une absence réelle de contribution féminine.
Elle a appelé à l’instauration d’une véritable « justice épistémique » permettant de réintégrer pleinement les femmes dans l’histoire du soufisme et de la pensée islamique. Selon elle, l’étude du soufisme au féminin ne constitue pas un champ marginal, mais un levier essentiel pour une compréhension plus complète et équilibrée du patrimoine spirituel.
En conclusion, Asma Lamrabet a souligné que la réhabilitation de cette mémoire féminine permettrait d’enrichir la recherche scientifique et d’ouvrir de nouvelles perspectives pour les études religieuses, historiques et philosophiques.
L’ensemble des interventions converge ainsi vers une même idée centrale : le soufisme au féminin ne doit pas être envisagé comme un champ marginal, mais comme une dimension essentielle pour une compréhension plus complète du patrimoine spirituel islamique.
La première journée du congrès, a été placée sous le thème global « Éveiller la mémoire », en se concentrant sur la redécouverte et la valorisation de l’héritage spirituel féminin. Les thèmes abordés sont structurés autour de deux sessions majeures :
1. Sauvegarder le matrimoine soufi : un enjeu de mémoire pour l’avenir
La session matinale a exploré la nécessité de reconnaître le « matrimoine » (patrimoine au féminin) comme une composante essentielle de l’humanité. Les discussions ont porté sur :
- L’urgence mondiale de la préservation : S’interroger sur ce que représente la perte d’un héritage que l’on n’a pas su nommer et l’importance de sauvegarder les cultures invisibilisées.
- Le Coran comme source : Une analyse du texte sacré comme lieu fondateur du matrimoine soufi.2
- L’inclusion et la déshumanisation : Comment la reconnaissance de cet héritage peut répondre à la déshumanisation du monde et favoriser une histoire de l’art plus inclusive.
- Les lieux de transmission : Le rôle des espaces physiques, comme la Maison Denise Masson, dans le dialogue interculturel et religieux.
2. Les joyaux de la sagesse : femmes soufies fondatrices
L’après-midi a été dédié aux figures historiques et à la nature de la spiritualité féminine. Les thèmes:
- La sainteté féminine et l’héritage prophétique : Une réflexion sur l’existence d’une sainteté propre aux femmes et son ancrage dans la tradition, notamment à travers des figures comme ‘Â’isha al-Mannûbiyya ou Lalla Fatima al-Andalusiyya.
- Portraits et géographies du soufisme : L’exploration des chemins de l’amour divin à travers des exemples en Inde et en Turquie, soulignant la place des femmes dans la nature même du Taṣawwuf.
- Éthique et service : Les concepts de « féminisme serein » et de khidma (service spirituel).
De manière générale, cette première journée a visé à revisiter les savoirs et à réinscrire les femmes dans les dynamiques d’autorité spirituelle, afin de retrouver une compréhension plus juste de l’islam et du soufisme au XXIe siècle.



