La Plateforme de Marrakech : Une Force Transformatrice dans la Lutte Antiterroriste Africaine ?

Lancée en juin 2022 sous l’égide conjointe du Maroc et du Bureau des Nations Unies pour la lutte antiterroriste (UNOCT), la Plateforme de Marrakech pour la coopération africaine en matière de lutte contre le terrorisme constitue l’une des initiatives sécuritaires multilatérales les plus ambitieuses sur le plan institutionnel à avoir émergé sur le continent africain au cours de la décennie post-2010. Sur fond d’accélération de la violence djihadiste dans le Sahel, le bassin du lac Tchad et les zones côtières d’Afrique de l’Ouest et de l’Est, la Plateforme réunit des agences de renseignement, des ministères de la sécurité et des directions antiterroristes de tout le continent pour partager des renseignements opérationnels, harmoniser les doctrines stratégiques et renforcer les capacités institutionnelles. Cet article examine de manière critique si la Plateforme de Marrakech peut jouer un rôle majeur et transformateur dans la lutte contre le terrorisme en Afrique. S’appuyant sur la documentation primaire de l’UNOCT, la littérature savante sur la gouvernance sécuritaire africaine et une analyse comparative d’architectures antiterroristes multilatérales analogues, l’article soutient que la Plateforme possède des atouts structurels significatifs — légitimité politique, leadership institutionnel marocain, soutien opérationnel onusien et bilan de perfectionnement itératif à travers des réunions annuelles successives — mais que son efficacité ultime dépendra de la résolution de profonds déficits structurels, notamment la faiblesse des capacités étatiques, les sensibilités de souveraineté, les asymétries technologiques et les facteurs socio-économiques profonds de la radicalisation que la coopération sécuritaire seule ne peut résoudre.

1. Introduction : Le Défi Terroriste Croissant de l’Afrique
Le continent africain fait face à une crise terroriste d’une ampleur alarmante. L’Indice mondial du terrorisme classe régulièrement l’Afrique subsaharienne comme la région la plus affectée par le terrorisme dans le monde, avec plus de soixante pour cent des décès liés au terrorisme mondial concentrés dans le couloir sahélien s’étendant de la Mauritanie au Soudan (Institute for Economics and Peace [IEP], 2023). Les groupes affiliés à al-Qaïda, principalement Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), et ceux alignés sur l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), ont considérablement élargi leur portée opérationnelle depuis 2015, tandis qu’al-Chabaab continue de déstabiliser la Corne de l’Afrique et que les factions successeurs de Boko Haram persistent dans le bassin du lac Tchad (Ouédraogo, 2022). Le coût humain est immense : des centaines de milliers de morts, des millions de personnes déplacées à l’intérieur et l’érosion de l’autorité étatique sur de vastes territoires non gouvernés (HCR, 2023).
Dans ce contexte, l’inadéquation des réponses antiterroristes purement nationales est devenue évidente. Les organisations terroristes opèrent avec une agilité transfrontalière délibérée, exploitant des frontières poreuses, des réseaux de parenté ethnique et les lacunes institutionnelles entre des appareils sécuritaires nationaux mal coordonnés. La Force multinationale mixte (FMM) opérant dans le bassin du lac Tchad et la Force conjointe du G5 Sahel ont démontré à la fois les promesses et les limites des approches militaires collectives (Fofana, 2020 ; Lebovich, 2019). C’est dans ce paysage sécuritaire complexe que le Maroc et l’UNOCT ont introduit la Plateforme de Marrakech en juin 2022, proposant un modèle institutionnellement innovant fondé non pas principalement sur des opérations militaires conjointes, mais sur le partage de renseignements, le renforcement des capacités et la coordination stratégique. La question centrale de cet article est de savoir si cette Plateforme peut modifier significativement la trajectoire du terrorisme africain.
L’argument développé ici s’articule en six étapes. Premièrement, l’architecture institutionnelle et la gouvernance de la Plateforme de Marrakech sont analysées. Deuxièmement, la posture antiterroriste plus large du Maroc et ses atouts diplomatiques sont examinés en tant que condition de possibilité de l’émergence de la Plateforme. Troisièmement, les résultats substantiels des réunions annuelles successives de la Plateforme sont évalués. Quatrièmement, les dimensions théoriques de la coopération multilatérale en matière de renseignement dans des environnements à haut risque sont examinées. Cinquièmement, les obstacles structurels à l’efficacité de la Plateforme sont identifiés. Enfin, des conclusions sont tirées quant au potentiel transformateur réaliste de la Plateforme.
2. Architecture Institutionnelle de la Plateforme de Marrakech
La Plateforme de Marrakech est formellement constituée en tant que forum de haut niveau coprésidé par le Royaume du Maroc et le Bureau des Nations Unies pour la lutte antiterroriste. Son mandat institutionnel englobe cinq objectifs principaux : renforcer la coopération intra-africaine contre le terrorisme ; faciliter l’échange de renseignements, d’expertise et de bonnes pratiques ; améliorer les capacités opérationnelles des institutions sécuritaires africaines ; développer des réponses coordonnées aux menaces technologiques émergentes ; et promouvoir des solutions africaines aux défis sécuritaires africains (UNOCT, 2022). La structure de coprésidence est significative. Le Maroc apporte crédibilité politique, pouvoir de rassemblement régional et ressources financières ; l’UNOCT fournit normativité juridique, expertise technique, accès au réseau mondial et continuité institutionnelle entre les cycles politiques domestiques des États participants.
La gouvernance de la Plateforme repose sur le principe de participation consensuelle des agences de renseignement et de lutte antiterroriste des États africains. Plutôt que de créer un organe supranational permanent doté d’une autorité contraignante — un modèle qui se heurterait à des objections de souveraineté insurmontables de la part d’États africains ayant des sensibilités historiques justifiées à l’égard des interventions extérieures —, elle fonctionne comme un réseau de réseaux, se réunissant régulièrement et permettant aux participants de développer des relations de coopération bilatérales et sous-régionales dans un cadre légitimant multilatéral (Chtatou, 2025, octobre 24 ; Chtatou, 2023, février 26 ; Williams, 2021). Cette conception reflète les leçons tirées d’autres architectures sécuritaires continentales, notamment le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine et l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), dont l’autorité formelle a souvent dépassé leur efficacité opérationnelle (Makinda & Okumu, 2008).
Le cycle de réunions annuelles de la Plateforme a démontré une cohérence stratégique et un développement itératif. La réunion inaugurale de Marrakech (2022) a établi les principes fondateurs et les modalités de travail. La réunion de Tanger (2023) a opérationnalisé les cadres de coopération régionale et les protocoles de renforcement des capacités. La réunion de Fès (2024) a approfondi la réflexion sur les méthodologies d’analyse du renseignement et l’intégration des technologies émergentes — notamment l’intelligence artificielle, l’analyse de mégadonnées et la surveillance des réseaux sociaux — dans la planification opérationnelle antiterroriste. La réunion d’Agadir (2025) a affiné le rôle des communautés de renseignement spécialisées et a abordé l’utilisation accélérée par les organisations terroristes des communications chiffrées, des drones et du financement par cryptomonnaies. Cet approfondissement thématique progressif témoigne d’une organisation institutionnellement mature, capable de s’adapter à un environnement de menace dynamique (Ministère marocain des Affaires Étrangères, 2025).
3. Le Leadership Antiterroriste du Maroc : Atouts et Légitimité
L’aptitude du Maroc à servir d’ancrage africain de la Plateforme repose sur une convergence distinctive de capacités de renseignement, de diplomatie religieuse, d’expérience institutionnelle et de crédibilité continentale. La Direction générale des études et de la documentation (DGED), le service de renseignement intérieur qu’est la Direction de la surveillance du territoire (DST) et le Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ), créé en 2015, constituent une architecture antiterroriste sophistiquée et expérimentée (Boukhars, 2019). Le BCIJ seul a démantelé de centaines de cellules terroristes depuis sa création, s’appuyant sur de profondes réseaux de renseignement humain et des capacités avancées de renseignement d’origine électromagnétique développées en coopération avec des partenaires européens et américains.
La diplomatie religieuse du Maroc représente peut-être son atout antiterroriste le plus distinctif. Sous la direction directe du Roi Mohammed VI, le Maroc a exporté un modèle d’islam sunnite maliki-ach’arite modéré qui réfute explicitement et doctrinalement l’idéologie djihadiste. La formation d’imams des pays du Sahel — Mali, Guinée, Côte d’Ivoire, Nigeria — à l’Institut Mohammed VI de formation des imams, morchidines et morchidates de Rabat insère des professionnels religieux formés au Maroc au sein de communautés susceptibles d’être recrutées par les radicaux, s’attaquant à ce que Roy (2017) appelle l’« islamisation de la radicalisation » à ses racines idéologiques plutôt qu’à ses seules manifestations violentes. Ce modèle, que Kepel (2017) identifie comme l’une des architectures de contre-radicalisation les plus sophistiquées sur le plan institutionnel dans le monde musulman, confère au Maroc une crédibilité unique pour inscrire la lutte antiterroriste africaine dans un cadre de légitimité islamique qui ne peut être réduit au néocolonialisme.
La posture diplomatique continentale du Maroc renforce davantage ce leadership. Depuis les tournées africaines du Roi Mohammed VI en 2017 et l’offensive diplomatique qui a abouti au retour du Maroc au sein de l’Union africaine, Rabat a investi systématiquement dans des partenariats sécuritaires bilatéraux avec des États d’Afrique de l’Ouest, du Sahel et d’Afrique orientale (Chtatou, 2025, octobre 24 ; Chtatou, 2023, février 26). Le Maroc dispose désormais d’accords sécuritaires bilatéraux avec plus de trente États africains. La Plateforme fonctionne ainsi non pas comme une création institutionnelle abstraite, mais comme la superstructure multilatérale d’un dense réseau bilatéral que le Maroc a mis des décennies à construire. Cette densité de réseau confère à la Plateforme une profondeur opérationnelle — en termes de relations inter-agences préexistantes, de niveaux de confiance et de protocoles de partage de renseignements — que des arrangements institutionnels purement formels ne peuvent générer.
4. Dimensions Théoriques : Partage de Renseignements et Coopération Multilatérale
La logique opérationnelle de la Plateforme de Marrakech repose sur la proposition selon laquelle le partage coordonné de renseignements entre États africains peut générer des résultats antiterroristes supérieurs à ceux réalisables par des États agissant individuellement. Cette proposition est théoriquement bien fondée, mais empiriquement complexe. Walsh (2010) démontre que les alliances du renseignement produisent des dividendes opérationnels constants lorsque les États membres partagent des perceptions de la menace, possèdent des capacités analytiques comparables et maintiennent des relations de confiance suffisamment robustes pour surmonter les risques inhérents à la divulgation de sources sensibles et de méthodes de collecte. La conception de la Plateforme tente de créer précisément ces conditions, bien que les États membres se situent à des niveaux de développement institutionnel du renseignement très différents.
Le défi de la confiance dans le partage du renseignement n’est pas trivial. Partager des renseignements signifie partager des informations sur la manière dont ils ont été collectés — ce qui peut révéler des sources humaines, des capacités de collecte de signaux ou des relations de liaison avec des tiers — informations que les États destinataires pourraient exploiter, intentionnellement ou par inadvertance, au détriment de l’État partageant (Svendsen, 2012). Les services de sécurité africains, dont beaucoup opèrent dans des environnements de haute volatilité politique et ont des antécédents de pénétration interne par des acteurs non étatiques, font face à des risques particulièrement aigus à cet égard. La réponse de la Plateforme a consisté à structurer le partage d’informations par niveaux de sensibilité et à développer la confiance progressivement à travers le cycle des réunions annuelles, des groupes de travail et des engagements bilatéraux de suivi. Bayat (2017) observe que la coopération antiterroriste dans le monde à majorité musulmane a historiquement réussi moins par des protocoles formels de partage d’informations que par les réseaux informels de confiance interpersonnelle que les réunions formelles catalysent — une justification qui valide la fonction de rassemblement de la Plateforme même lorsque l’échange formel de renseignements reste limité.
L’accent mis par la Plateforme sur le renforcement des capacités s’attaque à une asymétrie structurelle qui limite le potentiel de partage du renseignement : la vaste disparité entre les capacités analytiques antiterroristes des États africains. Des États comme le Maroc, l’Afrique du Sud, le Kenya, le Nigeria et l’Égypte possèdent une infrastructure analytique sophistiquée ; de nombreux États sahéliens ne disposent que de systèmes rudimentaires, d’un personnel formé insuffisant et de ressources technologiques inadéquates (Diallo, 2021). Une architecture de partage du renseignement n’est solide qu’à hauteur de son maillon le plus faible ; une agence malienne ou burkinabè qui manque de la capacité analytique pour contextualiser et agir sur les renseignements partagés ne peut pas servir de nœud efficace dans un réseau antiterroriste continental. Le mandat de renforcement des capacités de l’UNOCT au sein de la Plateforme — comprenant des programmes de formation, la fourniture d’outils analytiques et le mentorat institutionnel — s’attaque directement à cette asymétrie, bien que combler des écarts de compétences qui reflètent des décennies de sous-investissement exige un engagement soutenu bien au-delà du cycle de programmation actuel de la Plateforme.
5. Évaluation des Résultats de la Plateforme : Réalisations Substantielles
Une évaluation rigoureuse des réalisations de la Plateforme doit distinguer entre les résultats de processus — développements institutionnels, réunions tenues, participants engagés, protocoles établis — et les résultats de résultats — améliorations tangibles de l’efficacité opérationnelle antiterroriste des États africains. Les résultats de processus sont plus facilement mesurables et sont globalement positifs. En trois ans de fonctionnement, la Plateforme a tenu quatre réunions de haut niveau attirant des responsables du renseignement et de la sécurité de tout le continent ; créé des groupes de travail thématiques sur l’analyse du renseignement, les technologies émergentes et la déradicalisation ; élaboré des cadres définitionnels communs pour l’évaluation des menaces ; et créé des canaux de communication entre des agences qui ne disposaient précédemment d’aucun contact direct (UNOCT, 2023, 2024).
Les réunions de Fès et d’Agadir sont particulièrement significatives pour leur prévoyance technologique. Les organisations terroristes africaines ont démontré une adaptation rapide dans leur utilisation des technologies numériques : les recruteurs du JNIM ont exploité des plateformes de réseaux sociaux avec des algorithmes de ciblage sophistiqués ; les cellules de l’EIGS ont utilisé des drones commerciaux pour la reconnaissance et des frappes de petite échelle ; les factions de Boko Haram ont employé des messageries chiffrées pour leur sécurité opérationnelle (IEP, 2023 ; Nsaibia & Weiss, 2022). L’engagement structuré de la Plateforme sur ces défis — réunissant des agences sécuritaires africaines avec les ressources techniques mondiales de l’UNOCT et, via des partenariats bilatéraux, avec des agences antiterroristes européennes et américaines — positionne les institutions sécuritaires africaines pour développer des capacités de contre-menaces numériques qu’aucun État africain ne pourrait développer seul.
Les résultats de résultats sont plus difficiles à attribuer spécifiquement à la Plateforme, étant donné les multiples variables affectant les résultats antiterroristes. Toutefois, des preuves d’une coordination inter-agences renforcée le long du couloir sahélien, qui coïncide avec la période opérationnelle de la Plateforme, existent. Le partage de renseignements entre les agences marocaines, mauritaniennes et maliennes — ayant permis de démanteler un réseau de financement transfrontalier fin 2023 — a été partiellement attribué aux canaux formalisés dans le cadre de la Plateforme, bien que des considérations sécuritaires empêchent une documentation publique complète (Ministère marocain de l’Intérieur, 2024). Plus largement, la Plateforme a contribué à un changement normatif : la coopération antiterroriste africaine est de plus en plus comprise comme une priorité stratégique continentale plutôt qu’une faveur bilatérale, un changement de culture institutionnelle qui, bien que difficile à quantifier, est fondamental pour une coopération sécuritaire durable.
6. Obstacles Structurels et Limites Critiques
Une évaluation équilibrée requiert un engagement sans compromis avec les limitations structurelles de la Plateforme. La plus fondamentale est l’asymétrie de capacité déjà mentionnée. Nombre des États les plus gravement touchés par le terrorisme — Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad, République centrafricaine — sont simultanément ceux qui disposent des institutions antiterroristes les plus fragiles, des déficits de gouvernance les plus aigus et des ressources les plus limitées pour s’engager dans la Plateforme. Les crises politiques et les coups d’État militaires qui ont balayé le Sahel entre 2020 et 2023, provoquant des ruptures gouvernementales au Mali, au Burkina Faso, au Niger et en Guinée, ont encore déstabilisé les relations institutionnelles que la Plateforme cherche à cultiver (Thurston, 2023). Construire une coopération durable en matière de renseignement avec des États dont les directions sécuritaires changent par des voies inconstitutionnelles de manière quasi annuelle pose des défis évidents de continuité.
La question de la souveraineté et de la volonté politique constitue un deuxième obstacle structurel. La coopération en matière de renseignement implique que les États acceptent un degré d’interdépendance que leurs dirigeants peuvent résister. Les gouvernements sahéliens post-coup en particulier ont manifesté une méfiance prononcée à l’égard de toute architecture sécuritaire perçue comme imposée de l’extérieur ou susceptible de permettre la pénétration étrangère de leurs établissements de renseignement souverains (Wing, 2023). La conception consensuelle et non contraignante de la Plateforme de Marrakech tente d’atténuer cette préoccupation, mais ne peut la dissoudre entièrement. Les États qui considèrent que leurs intérêts stratégiques divergent de ceux du Maroc — notamment l’Algérie, dont la relation complexe avec Rabat conditionne son engagement dans toute initiative multilatérale menée par le Maroc — peuvent participer formellement tout en résistant à un partage substantiel d’informations.
L’analyse classique de Gellner (1981) de la structure segmentaire des formations politiques nord-africaines reste pertinente ici : les alliances formelles dans la région sont inhéremment contingentes, sujettes à une reconfiguration rapide en réponse à des intérêts changeants, et survivent rarement à des conflits d’intérêts fondamentaux entre partenaires dominants. La cohérence à long terme de la Plateforme nécessitera un investissement diplomatique continu de la part du Maroc pour gérer les tensions bilatérales avec les États partenaires — un investissement dont le Royaume a démontré sa capacité, mais qui ne peut être tenu pour acquis à travers des gouvernements changeants tant à Rabat que dans les capitales partenaires.
Une troisième limitation structurelle est l’engagement insuffisant de la Plateforme avec les causes profondes de la radicalisation. Les spécialistes de la lutte antiterroriste, notamment Lia (2015) et Hegghammer (2010), soulignent constamment que la coopération en matière de sécurité opérationnelle — aussi sophistiquée soit-elle — ne peut résoudre les moteurs socio-économiques, politiques et idéologiques profonds de l’extrémisme violent. Dans le Sahel, ces moteurs comprennent la pauvreté chronique, la compétition pour les ressources induite par le changement climatique, des défaillances de gouvernance générant des griefs légitimes et une marginalisation ethnique que les organisations djihadistes exploitent comme narratifs de recrutement. La Plateforme de Marrakech est principalement un mécanisme de coopération sécuritaire ; son mandat ne s’étend pas aux programmes de développement, à la réforme de la gouvernance ou à la résolution des conflits que requière la prise en charge des causes profondes. Sans actions complémentaires sur ces fronts, la Plateforme risque de traiter des symptômes tandis que le mal progresse.
Les contraintes de financement représentent une quatrième préoccupation structurelle. Un renforcement des capacités durable — du type qui transforme réellement l’infrastructure analytique du Mali ou du Burkina Faso — exige un investissement pluriannuel cohérent à une échelle que les ressources actuelles de la Plateforme, principalement fournies par les contributions bilatérales du Maroc et le budget de programmation plus large de l’UNOCT, pourraient ne pas soutenir. La fatigue des donateurs internationaux, les demandes concurrentes de l’agenda de reconstruction ukrainien et des priorités de sécurité indopacifiques sur les budgets d’assistance sécuritaire occidentaux, et la complexité institutionnelle de l’acheminement des ressources à travers des architectures multilatérales posent tous des défis au financement soutenu qu’exige la Plateforme.
7. Perspective Comparative : Leçons d’Autres Architectures Antiterroristes Multilatérales
Les perspectives de la Plateforme de Marrakech peuvent être partiellement éclairées par la comparaison avec des architectures antiterroristes multilatérales analogues. Le Groupe d’action financière (GAFI), bien que principalement axé sur la criminalité financière, démontre que la pression normative multilatérale appuyée par des évaluations crédibles peut produire des réformes législatives et institutionnelles domestiques substantielles dans les États membres — un modèle dont la fonction de renforcement des capacités de la Plateforme pourrait s’inspirer (Nance, 2018). Le Centre régional d’Asie du Sud-Est pour la lutte antiterroriste (SEARCCT), développé conjointement par la Malaisie et des États partenaires avec un soutien international, offre un précédent de centres régionaux de renforcement des capacités qui agrègent l’expertise entre des États membres aux capacités asymétriques (Abuza, 2020).
L’expérience du G5 Sahel fournit à la fois une inspiration et des leçons de prudence. Le G5 Sahel a démontré qu’une coopération sécuritaire sous-régionale politiquement engagée peut générer des résultats opérationnels significatifs — la Force conjointe a réalisé des succès notables en termes d’interdiction entre 2018 et 2021 — mais que ces résultats sont fragiles lorsque les configurations politiques des États membres changent rapidement (Lebovich, 2019). Les retraits du Mali et du Burkina Faso du G5 Sahel à la suite de leurs coups d’État militaires ont effectivement vidé de sa substance une architecture construite sur des années d’investissement diplomatique. L’appartenance continentale plus large de la Plateforme de Marrakech et son co-ancrage onusien offrent une plus grande résilience face à la défection de tout État membre particulier, mais l’exemple sahélien souligne que l’architecture institutionnelle ne peut se substituer à la stabilité politique qui permet la continuité de l’engagement.
L’architecture de partage du renseignement entre partenaires de l’OTAN, bien qu’opérant dans un contexte incomparablement mieux doté en ressources, offre la leçon supplémentaire que la coopération en matière de renseignement produit ses plus grands dividendes non pas par des échanges formels de données, mais par la socialisation de cadres analytiques communs, d’une doctrine partagée et de la confiance interpersonnelle entre professionnels du renseignement qui se sont formés ensemble et se sont rencontrés à plusieurs reprises (Aldrich, 2004). Les réunions annuelles de la Plateforme et les programmes de formation associés servent précisément cette fonction de socialisation, suggérant que même en l’absence de résultats spectaculaires à court terme en matière de partage du renseignement, la Plateforme construit les conditions fondamentales d’une coopération future plus approfondie.
8. Conclusion : Potentiel Transformateur, Conditionné par un Engagement Soutenu
La Plateforme de Marrakech n’est ni la solution globale au terrorisme africain que la rhétorique optimiste laisse parfois entendre, ni la formalité institutionnelle que les sceptiques récusent. C’est un mécanisme sécuritaire multilatéral génuinement innovant doté d’atouts structurels significatifs et de limitations structurelles significatives, dont le potentiel transformateur est réel mais conditionné par un engagement politique soutenu, des ressources adéquates et des actions complémentaires sur les causes profondes.
Les atouts de la Plateforme sont substantiels : la crédibilité antiterroriste du Maroc et son réseau diplomatique continental ; la légitimité institutionnelle et les ressources techniques de l’UNOCT ; un agenda thématique progressivement approfondi ; et une conception qui privilégie l’appropriation africaine de manières qui la distinguent des initiatives sécuritaires précédemment menées de l’extérieur. Ses limitations sont également substantielles : les asymétries de capacité entre États membres ; les sensibilités de souveraineté exacerbées par la volatilité politique post-coup ; l’incapacité inhérente du mécanisme de coopération sécuritaire à s’attaquer aux causes socio-économiques profondes ; et la fragilité du financement.
La variable critique déterminant si la Plateforme de Marrakech réalise un impact transformateur est la profondeur et la durabilité de la volonté politique des États africains de traiter la coopération antiterroriste continentale comme une priorité stratégique plutôt qu’un geste diplomatique. Les organisations djihadistes que la Plateforme cible sont patientes, adaptables et idéologiquement engagées. Les contrer efficacement exige une patience, une adaptation et un engagement équivalents de la part des États et des architectures multilatérales qui leur sont opposés. Si le Maroc, l’UNOCT et les États partenaires africains maintiennent cet engagement — et si la communauté internationale fournit le financement des programmes de renforcement des capacités qui peuvent égaliser les capacités analytiques des États membres — la Plateforme de Marrakech possède l’architecture institutionnelle pour devenir une force véritablement transformatrice dans la lutte antiterroriste à long terme de l’Afrique. Les conditions sont réunies ; l’effort soutenu reste à fournir.
Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed Chtatou sur X : @Ayurinu
Références
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